NERVA
faveurs. Sierra apaisa Teur ressentiment par une gratification ; les légions le reconnurent; il se vit assiégé de ces félicitations que la flatterie prodigue à la puissance. Son ancien ami Arrius Antonius, aïeul du célèbre Antonin, lui fit seul entendre le langage de la vérité : « C'est l'empire, lui dit-il, que je félicite; »> mais pour vous, je vous plains. En obtenant le pouvoir, vous perdez votre » repos; que d'orages, que de fatigues, que de dangers je prévois, non-seule- » ment pour votre personne, mais pour votre réputation jusqu'à présent in- » tactel Vous aurez surtout à craindre l'avidité de vos amis; car vous en ferez » ou des ennemis par vos refus, ou des hommes odieux au peuple par vos » bienfaits. »
Les premiers actes de l'empereur coupèrent la racine des principaux vices de l'État. L'arme la plus dangereuse de la tyrannie est l'accusation pour crime de lèse-majesté, qu'on ne peut jamais définir avec précision, et qui, dans tous les temps, servit de prétexte pour condamner l'innocence, pour effrayer le courage, pour dépouiller l'opulence, pour opprimer la liberté : un édit de Nerva fit cesser toute poursuite relativement à ce genre de délit.
Dès qu'on respecta la morale, les chrétiens respirèrent; la persécution s'arrêta; saint Jean revint à Éphèse; un décret du prince rappela les exilés et annula les confiscations. Une belle parole était sortie de la bouche et non du cœur du dernier tyran; il avait dit que « le prince qui ne punit pas les déla- » teurs les encourage. » La vie entière de Domitien fut en contradiction avec cette maxime, que Nerva mit en pratique.
Il renouvela l'ordonnance de Titus contre cette peste publique, et punit de mort les esclaves qui avaient dénoncé leurs maîtres. On vit alors plusieurs grands personnages, honteusement célèbres par la délation, et qui, peu de temps avant, répandaient la terreur dans Rome, trembler à leur tour, livrés sans défense au mépris de leurs concitoyens. Le plus fameux de tous, Régulus, qui avait cherché autrefois à compromettre et à perdre le vertueux Pline, sollicita bassement et vainement alors son crédit pour échapper à la vindicte publique.
Publius Cestus s'était montré aussi lâche que cruel à l'époque du procès d'Helvidius Priscus; et, pour complaire à la tyrannie, on l'avait vu, dégradant sa dignité de sénateur, arrêter lui-même cet illustre personnage, son collègue, et le traîner en prison. Cependant il jouissait encore d'un scandaleux crédit par sa naissance , par sa richesse , et par cette sorte de crainte qui survit au péril : il était consul désigné. Pline , indigné de ce triomphe du vice , voulut l'accuser hautement ; une longue habitude de révolutions dans le gouvernement , la crainte des réactions et des vengeances faisaient considérer le courage comme témérité et la lâcheté comme prudence. Tous les sénateurs alarmés conjuraient Pline de se désister de sa poursuite; il n'y voulut point consentir, et sa fermeté lui mérita l'estime publique; mais Nerva, affaibli par Tâge, et qui savait mieux encourager la vertu que punir le vice, ne permit point qu'on jugeât l'accusé; il se contenta de priver Cestus du consulat.