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La force manquait aux vertus de l'empereur, et sa bonté trop facile ressemblait à la faiblesse : aussi un des sénateurs qu'il avait rappelés d'exil, Julius Mauricus, se permit une maligne raillerie sur l'excessive douceur du prince. Il soupait un jour chez l'empereur; Yéienlo, un des lâches instruments de la tyrannie de Domitien, se trouvait au nombre des convives. La conversation tomba sur Catulus Messalinus, fameux et cruel délateur, mort depuis peu. Chacun en parlait avec hdrrcur; Nerva dit: « Que croyez-vous qu'il lui fût » arrivé s'il eût vécu jusqu'à ce jour? » — «11 souperait avec nous, » répondit Mauricus.
Cette faiblesse autorisait trop la licence; ce qui fit dire avec raison à Fronto, personnage consulaire : « Il est certainement fâcheux d'obéir à un prince qui » ne permet rien à personne; mais c'est un grand mal aussi que tout soit per- » mis à tous. »
Celte légère tache dans le caractère de Nerva ne doit pas empocher de rendre justice à ses grandes qualités. Loin d'augmenter les tributs pour réparer les plaies faites à l'empire, il diminua les impôts; son économie, la vente des joyaux du trône, et celle d'une partie môme de son patrimoine, lui fournirent des ressources suffisantes pour acheter des terres qu'il distribua aux pauvres. Il pourvut à l'éducation de leurs enfants, et releva plusieurs villes ruinées par les guerres civiles. Déférant pour le sénat, il soumettait toutes ses décisions aux délibérations de cette compagnie. Il avait juré à son avènement de ne punir de mort aucun sénateur, et il fut si fidèle à ce serment, que, Calpurnius Crassus ayant conspiré contre lui, il se contenta de l'exiler à Tarente, laissa ses complices impunis, et ne' leur ferma pas môme son palais, sur la porte duquel il avait placé cette inscription qui rappelle les devoirs de tout prince : Palais public.
Assidu aux tribunaux, il rendait la justice avec équité, et, par une profonde connaissance des lois, se montrait digne de son aïeul, jurisconsulte célèbre. L'empereur ambitionnait l'estime et non les hommages. Il refusa constamment les statues d'or et d'argent -qu'on voulait lui décerner. Ses prédécesseurs redoutaient le mérite ; Nerva se faisait un devoir de l'honorer. Il chercha dans sa retraite le brave et vertueux Virginius, âgé alors de quatre-vingt-trois ans, et qui s'était rendu plus illustre en refusant deux fois l'empire, que d'autres en l'usurpant. Ce vieillard vénérable se vit décoré sur le bord de sa tombe par un troisième consulat. Il mérita la double gloire de vivre ami de Pline, et d'être loué après sa mort par le consul Tacite.
Le feu de la sédition des prétoriens, près d'éclater à l'avènement de l'empereur, avait été plutôt couvert qu'éteint. Ils déploraient toujours la perte du tyran dont ils étaient les seuls appuis, et ne pouvaient s'accoutumer au gouvernement d'un prince qui ne régnait que par les lois. Lorsqu'on aime le monarque, sa garde devient inutile. Les soldats factieux, animés par Caspérius .r.lianus, préfet du prétoire, ne pouvant faire revivre Domitien, voulurent au moins le venger. Après s'être mutuellement excités à la révolte, ils se soulèvent, prennent les armes, assiègent le palais, et demandent à grands cris la
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mort des assassins de leur empereur. Nerva sort, se montre aux rebelles, les harangue, et, ne pouvant calmer leur furie, leur présente sa gorge, en disant qu'il aime mieux mourir que de sacrifier les hommes auxquels il doit l'empire.
Les révoltés, respectant son âge et méprisant sa dignité, refusent également d'attenter à ses jours et d'obéir à ses or'dres. Ils l'entourent, le pressent, épuisent sa force et sa patience, et le contraignent enfin de leur livrer Pélronius et Parlhénius, qu'ils immolent.
Le résultat de ce crime horrible fut heureux pour l'empire ; Nerva, convaincu que sa faiblesse avait besoin d'un appui, chercha, non dans sa famille, mais parmi les citoyens, l'homme dont le mérite était alors le plus éclatant et le plus éprouvé. Son choix tomba sur Trajan, né en Espagne, près de Séville, à llaliea, ville fondée par le premier Scipion.
Trajan était issu d'une famiHe peu illustrée : son père, le premier qui honora son nom, s'était distingué dans la guerre des Juifs; Vespasien l'éleva au rang des patriciens, le nomma consul, et lui décerna les ornements triomphaux. Le jeune Trajan, sous les yeux de son père, fit avec éclat la guerre en Asie, en Afrique, en Germanie, et s'acquit en peu de temps une grande renommée. Dur aux fatigues, intrépide dans le danger, sage au conseil, marchant à pied, combattant comme le dernier soldat, dont il partageait la simple nourriture, ce fut en apprenant à bien obéir qu'il se rendit capable de bien commander. Estimé de ses chefs, chéri de ses égaux, respecté par ses inférieurs, sévère avec douceur, populaire avec dignité, il força la tyrannie même à rendre justice à son mérite, et devint consul sous Domitien. Mais la vertu ne pouvait pas longtemps respirer l'air de cette cour corrompue : il se retira en Espagne. Domitien l'en arracha, et croyant que lui seul pouvait servir de frein aux Barbares, lui donna le commandement des légions de la Basse Germanie. Dans ce nouveau poste, il déploya les mêmes talents et les mêmes vertus.
Trajan était arrivé à cet âge, où, sans perdre le feu de la jeunesse, on jouit de tous les fruits' de l'expérience. Sa figure étaifbelle et imposante, sa taille élevée, son, regard majestueux : tout en lui annonçait la force; il n'avait que quarante ans, et le Ciel semblait n'avoir blanchi ses cheveux avant la vieillesse que pour le rendre plus respectable. Tel était l'homme dont la sagesse de Nerva fit présent aux Romains.
L'empereur venait d'apprendre la nouvelle d'une victoire remportée par ses légions en Pannonie; il reçut du sénat le nom de Germanique. Monté au Capitule, il offrit à Jupiter une branche de laurier, et déclara publiquement qu'il adoptait Trajan pour son fils et pour son successeur, qu'il le nommait César, qu'il l'associait à l'empire.
Une acclamation universelle et sincère confirma son choix. Cependant Trajan, occupé à Cologne de ses devoirs et non de sa fortune, y reçut avec surprise la nouvelle d'une élévation qu'il n'avait ni sollicitée ni même désirée, et la plus vive satisfaction qu'elle lui donna fut de penser qu'il pouvait guérir les maux de sa patrie. Nerva, trop offensé pour pardonner, trop faible
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pour punir, voulait venger Rome et le trône de la révolte des prétoriens, et, pour Taire connaître ses intentions à Trajan, il se servit de ces paroles d'Homère, adressées par Chrysès à Apollon : « Puissent les Grecs expier par vos » traits les larmes qu'ils m'ont fait répandre ! »
Le nom seul de Trajan avait porté répouvante dans l'esprit des rebelles. Il manda près de lui .Elianus et les principaux chefs de la sédition. La mort des uns et l'exil des autres en délivrèrent l'empire.
Nerva n'abdiqua point; mais, chargeant son successeur de tous les soins du gouvernement, il jouit trois mois d'un repos mérité, et mourut à soixantedouze ans, après un règne de seize mois, à la fin de son quatrième consulat, pendant lequel il avait pris Trajan pour collègue.
L'histoire cite de lui peu d'actions éclatantes, mais, ce qui vaut mieux, beaucoup de traits de bonté. Loin de se montrer avide comme ses prédécesseurs, il voulait que chacun jouît sans inquiétude de son héritage ou des faveurs de la fortune. Hérode Atticus, ayant découvert un trésor, en informa l'empereur, qui, suivant l'usage, pouvait en réclamer une partie. La réponse de Nerva se réduisit à ces mots : « Usez-en. » Atticus écrivit de nouveau pour lui faire observer que ce trésor était immense; l'empereur répondit : « Abusez- » en donc. »
Ses amis lui reprochaient de ne pas veiller assez à sa propre sûreté, il dit : « La bonne conscience vaut une garde. » Il protégea toujours les lettres, et avait cultivé la poésie avec succès. Quintilien brilla sous son règne. Ce célèbre écrivain composa douze livres sur la rhétorique; on ne peut lui reprocher que d'avoir loué Domitien : la reconnaissance qu'il devait à un tel monstre n'aurait pu justifier que son silence. L'illustre Pline, l'immortel Tacite furent honorés du consulat, ou plutôt l'honorèrent. Nerva mérite d'être compté au nombre des meilleurs princes; il ne manquait à ses vertus que la force, il se la donna eu s'associant Trajan.
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