‹ Histoire universelleChapitre 62 sur 129 · TU A3 AN · texte numérisé non relu

TU A3 AN

On le voyait dans la ville sans char, sans gardes : nul obstacle n'empêchait le peuple de l'approcher; il appelait chaque citoyen par son nom; et, fidèle a la maxime de Nerva, son palais, véritablement public, était ouvert et accessible à tous.

Plotine, sa femme, aussi modeste que lui, se tourna vers le peuple lorsqu'elle entra dans le palais pour la première fois, et dit à haute voix : « Fassent »« les dieux que je sorte d'ici telle que j'y suis entrée, et que la fortune ne »> change rien à mes mœurs. »

Après avoir répondu à l'attente générale par les actes d'une administration à la fois ferme et douce, il voulut relever Rome de l'abaissement où le lâche Domitien l'avait réduite en la rendant tributaire des Daces. L'orgueil du roi Décébale lui donna de justes prétextes pour rompre cette paix humiliante. Ce prince traitait avec insolence les généraux romains, et autorisait la licence de ses sujets qui franchissaient souvent les limites convenues, et commettaient de grands désordres sur la frontière. Trajan, après avoir rétabli dans l'armée l'antique discipline, la conduisit contre les Daces, les défit dans plusieurs affaires, et leur livra une grande bataille. Elle fut longue, disputée, sanglante et meurtrière; mais enfin les Daces, tournés et enfoncés de toutes parts, furent mis en pleine déroute. Les Romains avaient un si grand nombre de blessés qu'on manqua de bandages. Trajan déchira ses vêtements pour y suppléer : chacun suivit cet exemple d'humanité.

Après la victoire, Trajan, habile à en profiter, poursuivit les Daces sans relâche, pénétra jusqu'au centre de leur pays, s'empara de leur capitale Zarmisegethusa. Décébale consterné demanda la paix, livra ses armes, ses machines de guerre, détruisit ses forteresses, abandonna ses conquêtes, s'engagea à n'avoir pour ennemis et pour alliés que ceux de Rome; enfin, se prosternant aux pieds de Trajan, il promit d'envoyer des ambassadeurs au sénat romain pour lui demander la ratification de ce traité.

La reconnaissance publique décerna au vainqueur le triomphe et le surnom de Dacique. Après avoir rétabli la gloire des armes romaines et consolidé la prospérité générale, en fortifiant toutes les institutions publiques, dont il avait le bon esprit de souhaiter la résistance comme appui, plutôt que de la craindre comme écueii, l'empereur se vit obligé de nouveau à combattre les Daces. Décébale n'avait consenti à une paix humiliante que pour se donner le temps de réparer ses forces. Cette paix n'avait duré que deux ans. On sut qu'au mépris du traité Décébale enrôlait des déserteurs romains, fabriquait des armes, réparait ses forteresses, négociait avec les étrangers et se liait avec les Parthes.

De son côté, Trajan ne désirait qu'un prétexte pour achever sa conquête; une paix honteuse n'est qu'une trompeuse trêve; elle ne satisfait jamais pleinement le vainqueur, et le vaincu ne peut la supporter. Tout peuple trop humilié doit se venger ou être détruit.

Trajan marche contre les ennemis; l'effroi précède ses armes; les Daces se divisent, une partie déserte. Décébale demande encore la paix; on ne veut point la lui accorder. On exige qu'il licencie son armée, et qu'il se livre lui-

540 1HAJAN.

môme aux Romains. Ce prince, ne consultant alors que son désespoir, se décide à combattre malgré l'infériorité de ses forces. De vils scélérats, corrompus par lui, pénétrèrent dans le camp romain avec le dessein d'assassiner l'empereur. Découverts, arrêtés, punis, ils ne laissèrent à leur prince que la honte d'un crime inutile. D'autres agents du roi surprirent et enlevèrent Longinus, officier distingué, intime ami de Trajan; ils espéraient que, pour le sauver, l'empereur consentirait à traiter; mais Longinus écrivit à ce prince que l'intérêt d'un homme ne pouvait balancer l'intérêt de la république; et, pour affranchir sa gloire des entraves de l'amitié, il s'empoisonna. Quelques historiens disent que Décébale le fit mourir.

Trajan continua sa marche. La largeur et la rapidité du Danube semblaient plus redoutables aux Romains que toutes les forces des Barbares. A la vue des ennemis, Trajan, actif et rapide comme César, construisit sur le fleuve un pont appuyé sur vingt piles, et dont la longueur avait près de huit cents toises. Ayant iranchi le Danube, il défit les Daces en bataille rangée, et s'empara de nouveau de leur capitale. Décébale, vaincu et ne voulant point survivre à sa puissance et à sa gloire, se tua. Sa tête fut envoyée à Rome; on découvrit son trésor dans le lit d'un fleuve dont il avait fait détourner momentanément les eaux pour l'y cacher. Trajan réduisit la Dacie (Hongrie et Transylvanie) en province romaine. 11 y établit des colonies, et donna le nom d'Ulpia-Trajana à la capitale (1).

De retour à Rome, il fit jouir le peuple de la vue d'un triomphe aussi éclatant et aussi mérité que celui de Paul-Émile. En mémoire de cet événement, il construisit une place magnifique, sur laquelle il érigea la fameuse colonne qui porte son nom, et* qui, traversant les siècles, a conservé la description figurée de ses combats, dont les historiens de son temps ne nous ont point transmis les détails.

Rome, toujours avide de sang jusque dans ses plaisirs, célébra sa joie par des jeux cruels, où l'on vit dix mille gladiateurs combattre et onze mille animaux féroces périr. Ce fut à l'occasion des victoires de Trajan sur les Daces, que Pline, alors consul, lui adressa, au milieu du sénat, le panégyrique éloquent qu'il prononça sans mériter aucun reproche, et que l'empereur put entendre sans rougir, puisqu'il était dicté par la vérité.

Trajan s'occupait aussi activement du bonheur des Romains que de leur gloire. Lorsque, suivant l'usage établi, il faisait des distributions publiques, elles étaient réglées par la justice et non par la faveur. Les absents n'avaient aucune crainte d'être oubliés; il faisait enregistrer avec soin les enfants des pauvres pour que tous eussent part à ses libéralités. Sa bienfaisance se répandait également sur toutes les villes de l'Italie; et, pour la préserver des disettes fréquentes auxquelles elle s'était vue toujours exposée, renonçant au système étroit de taxe et d'accaparement, il protégea la liberté du commerce, et, par ce moyen si simple, entretint une telle abondance, que l'Egypte, cet

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ancien grenier de l'Italie, se trouvant tout à coup frappée d'une grande stérilité, Rome l'alimenta pendant un an.

« L'administration du prince fut si sage, dit Pline, qu'on trouvait l'abon-

■ dance à Rome et la faim nulle part. ■•

L'Italie se vit encore désolée plusieurs fois par des tremblements de terre, des inondations et des incendies. Trajan trouva dans son économie des moyens suffisants pour consoler les malheureux et pour réparer leurs pertes.

Plus sévère que Nerva contre les délateurs, et ne se bornant pas à les priver d'emplois cl à les condamner au silence, il les bannit. La flotte chargée de ce fléau parut attirer sur elle le courroux des dieux. Une horrible tempête, soulevant les flots qui les portaient, dispersa les vaisseaux, en brisa une partie sur les rochers, et fit subir à ces misérables, pendant quelques heures, la frayeur et les tourments auxquels ils avaient si longtemps livré leurs infortunes concitoyens.

Trajan, qui connaissait par l'exemple de ses prédécesseurs le danger d'écouter la calomnie, avait coutume de dire <> qu'il est difficile à un prince dont les » oreilles sont trop tendres de n'avoir pas les mains sanglantes. » 11 avait toujours devant les yeux la lettre que son instituteur, le célèbre Plutarque, lui écrivit lorsqu'il monta sur le trône. Nous la citons comme un modèle de noble franchise qui a trouvé et qui trouvera peu d'imitateurs.

« Puisque c'est votre mérite et non l'intrigue qui vous a élevé à l'empire, » permettez-moi de féliciter vos vertus et mon bonheur. Je serai heureux si » votre règne répond aux qualités que je vous ai connues; mais si l'autorité » vous rend méchant, vous aurez les dangers en partage, et moi l'ignominie » de votre conduite. Le maître sera responsable des crimes de l'élève. Ceux » de Néron sont autant de taches à la réputation de Sénèque. Socrate et Quinv tilien ont été blâmés pour la conduite de leurs élèves. Si vous continuez » d'être ce que vous avez été, je serai le plus honoré des hommes : réglez vos » passions, et que la vertu soit le but de toutes vos actions. Si vous suivez ces » conseils, je me glorifierai de vous les avoir donnés; si vous les négligez, » cette lettre témoignera en ma faveur, et attestera que le mal que vous avez » fait ne doit point être attribué à Plutarque. »

Cette lettre de Plutarque a fait croire qu'il avait été précepteur de Trajan; mais, comme ils étaient du même âge, il est probable que ce prince avait seulement eu recours à ses conseils.

I.mpereur, ennemi de toute vexation, adoucit les lois fiscales. Sous son

gne ou plaida sans crainte contre le trésor du prince. Il choisissait des intendants* si probes, que les particuliers les prenaient souvent pour juges. Trajan avait coutume de dire que « le fisc était dans l'État comme la rate dans

■ ie corps; lorsqu'elle se gonfle trop, les autres membres se dessèchent. >» Simple dans ses mœurs, frugal dans ses rej as, assidu à ses devoirs, indulgent jour les autres, sévère pour lui-même, il pardonnait à la faiblesse, encourageait le mérite, récompensait la fermeté, et n'accordait de hauts emplois qu'aux hommes les [dus vertueux. 11 faisait respecter ses lois, parce

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