CHAPITRE XXL
(An de Rome 915. —De Jésus-Christ 193. )
Portrait de Seplime Sévère. — Sa rigueur envers les prétoriens. — Son arrivée à Rome. — Son gouvernement. — Son départ pour l'Orient. — Sa guerre avec Niger. — Sa perfidie envers Albin. — Armement de Niger. — Siège de Byzance. — Défaite, fuite et mort de Niger. — Vengeance de Sévère. — Émigration de soldats romains chez les Parlbcs. — Victoires de Sévère sur les Parthes. — Témérité de Claudius. — Prise et destruction de Byzance. — Guerre civile entre Sévère et Albin. — Bataille entre eux. — Défaite et mort d'Albin. — Retour de Sévère à Rome. — Sa rigueur envers le sénat. — Son départ pour l'Orient. — Sa persécution envers les Juifs. — Son retour à Rome. — Insolence de Plaulien avec les Romains. — Union de Plautille et de Caracalla, fils de Sévère. — Mort de Plaulien. — Administration de Sévère. — Ses occupations. — Révolte en Calédonie (Ecosse). — Départ de Sévère. — Sa victoire sur les Calédoniens. — Tentative de parricide de Caracalla. — Révolte dans les légions, excitée par Caracalla. — Mort de Sévère.
Le peu de Romains qui méritaient encore le titre de citoyens, ceux qui, constamment animés de l'amour de la patrie, s'occupaient plus de l'intérêt général que de l'intérêt privé, et bravaient les périls, les malheurs personnels, pour assurer la gloire et la liberté de l'État, se livraient à l'espérance. La mort de Julianus effaçait à leurs yeux la honte de son élévation, et, ne pouvant ressusciter la république, ils auraient reçu avec une égale joie Sévère, Albin ou Niger, généraux formés par Marc-Aurèle, respectés par les armées, redoutés par les ennemis. Il était certain que chacun de ces illustres chefs relèverait l'honneur de Rome, et la vengerait de l'insolence de ces lâches prétoriens qui
avaient assassiné un empereur vertueux, et vendu l'empiro à un usurier; mais tous ceux qui avaient appelé Niger par leurs vœux , ou favorisé les meurtriers de Pertinax, ainsi que la foule de ces hommes cupides, intrigants, débauchés et corrompus par la cour de Commode, craignaient les ressentiments de Sévère , dont ils connaissaient la violence et l'inflexibilité.
Sévère était né à Leptis, en Afrique; on respectait l'ancienneté de sa famille : Gela, son père , avait été consul ; sa mère, Fulvia Pia, devait le jour à une famille consulaire. Sévère, distingué par Antonin, favorisé par Marc-Aurèle , parvenu successivement aux dignités de questeur, de tribun, de consul et de proconsul, avait combattu avec gloire et administré avec fermeté en Afrique, en Asie, en Espagne et en Germanie; mais partout il s'était fait plus craindre qu'aimer. On admirait l'étendue et la vivacité de son esprit , la promptitude de son coup d'œil, son activité dans les travaux, l'audace de ses entreprises, sa fermeté dans les revers, sa munificence pour ceux qui s'attachaient à sa fortune, et sa constance en amitié; mais, d'un autre côté, jamais homme ne se montra plus fourbe, plus cupide, plus vindicatif, plus violent, plus cruel, plus implacable pour ses ennemis. Sa taille élevée, sa barbe épaisse et noire, sa figure imposante, sa voix forte, inspiraient le respect. Il réunissait dans sa personne les grandes qualités de Trajan et les vices de Tibère.
Les députés de Rome le trouvèrent à la tête de son armée : il les reçut avec pompe et défiance. Par son ordre, les prétoriens vinrent au-devant de lui dans le costume que l'usage les obligeait de porter au palais, en toges et sans armes. Il les fit envelopper par ses troupes, leur reprocha l'assassinat de l'empereur, la vente de l'empire, envoya au supplice ceux qui avaient pris part à la mort de Pertinax, et bannit tous les autres à perpétuité.
Arrivé aux portes de la capitale, il descendit de cheval, quitta l'habit militaire, fit porter devant lui les drapeaux prétoriens renversés, et entra dans la ville, à la tête de soixante mille hommes. Tous les sénateurs, tenant à la main des couronnes de laurier, précédaient sa marche, et le peuple l'entourait, revêtu de robes blanches, comme aux jours de fête.
Lorsque l'empereur eut offert un sacrifice aux dieux, il rassembla le sénat, lui rendit compte de sa conduite, l'assura qu'il n'avait pris les armes que pour le délivrer de l'ignominieuse tyrannie des cohortes prétoriennes , promit de gouverner avec modération , et proposa un décret qui le déclarait lui-mèmo ennemi de la patrie dans le cas où il ôterait la vie à un seul sénateur. On éprouva bientôt que rien n'était plus illusoire qu'un pareil engagement sans garantie.
Sévère forma une nouvelle garde prétorienne, il la composa de soldats d'élite pris dans toutes les légions et dans tous les pays soumis à l'empire : il la porta au nombre de quarante mille hommes. Cette mesure, qui donnait une grande émulation à l'armée ainsi qu'aux provinces, acheva de détruire ce qui restait de liberté dans Rome et d'esprit militaire en Italie.
L'empereur fit célébrer avec pompe les funérailles de Pertinax, accorda de fortes gratifications aux armées, punit rigoureusement quelques gouverneurs
59cS SEPTIME SÉVÈRE.
concussionnaires, diminua les impôts, publia de sages règlements pour entretenir l'abondance dans Rome, et maria ses filles à deux sénateurs estimés, Alius et Probus, qu'il nomma consuls. Après avoir ainsi consacré tout au plus un mois aux soins intérieurs du gouvernement, il partit pour combattre en Orient son compétiteur Niger. Réunissant de grandes forces pour vaincre un tel rival, il ne se permit aucune déclamation contre lui, sachant trop que les douces vertus de Niger lui donnaient un £rand nombre de partisans dans le sénat et dans le peuple.
Comme il voulait se mettre à l'abri d'une diversion redoutable dans le Nord, avant son départ il s'efforça de tromper Albin par de perfides protestations d'amitié, le fit déclarer César par le sénat, le désigna consul, et ordonna, par un décret, de lui ériger des statues et de frapper des médailles en son honneur.
Niger n'avait pas prévu la rapidité de Sévère : appelé au trône par les vœux du peuple romain et par ceux de tout l'Orient, égal à son compétiteur en talents militaires, il lui était supérieur en vertus. On l'avait toujours vu doux, humain, désintéressé. Rome le désirait avec raison; nul n'était plus digne que lui d'occuper la place d'Antonin et de Marc-Aurèle. A la nouvelle de l'arrivée de Sévère dans Rome, Niger, sortant d'un repos trop longtemps prolongé, rassembla une forte armée, garnit les passages delà Cilicie et du mont Taurus, et demanda des secours aux princes, d'Orient. Tous lui en promirent, peu lui en donnèrent. Le roi d'Arménie déclara qu'il voulait rester neutre.
Émilien, proconsul d'Asie, et qui avait embrassé le parti de Niger, s'avança pour défendre Byzance, dont l'empereur Sévère forma le siège. Ce prince envoya une partie de son armée contre Émilien, sous les ordres de Candide. Les troupes d'Asie étaient nombreuses; mais nées dans un climat qui amollit toujours les hommes, elles furent constamment inférieures en force et en courage aux légions de la Gaule et de la Germanie.
Émilien, battu, fut pris et tué près de Cyzique. Candide attaqua ensuite l'armée de Niger. Le combat fut long et sanglant; mais enfin Niger, vaincu, se vit contraint de fuir au delà du mont Taurus. Sévère lui offrit une retraite honorable et la vie, s'il voulait cesser de prétendre à l'empire. Niger hésita; il aurait accepté s'il n'eût consulté que ses penchants; mais, cédant à l'ambition de ses amis, il rompit la négociation. L'armée de Sévère fit de vains efforts pour franchir le mont Taurus; elle ne put forcer les retranchements inattaquables construits dans ces défilés par Niger. Valérien et Annullin, généraux de l'empereur, étaient près de renoncer à une attaque inutile, lorsque tout à coup un affreux orage, versant l'eau par torrents, renversa ces remparts jusque là inexpugnables. L'armée impériale, traversant alors sans obstacles le défilé, continua sa route jusqu'aux portes de Cilicie, près d'Issus, lieu fameux par la victoire d'Alexandre-le-Grand. Niger s'y trouvait avec toutes ses forces; il livra à ses ennemis une bataille décisive. Son intrépidité, son exemple et l'habileté de ses manœuvres semblaient décider pour lui la victoire, lorsque soudain un tourbillon de vent et de grêle, frappant le visage de ses soldats, les remplit d'épouvante. En vain il s'efforça de les rallier ; leur retraite se changea prompte*
ment en déroute; on en fit un horrible carnage. Vingt mille hommes y périrent. Antioche, effrayée, n'opposa aucune résistance aux vainqueurs, et Niger, qui voulait se réfugier chez les Parthes, fut atteint dans sa fuite et tué. On porta sa tête à Sévère, qui la lit jeter dans Byzancc pour effrayer la garnison.
Sévère abusa cruellement de sa victoire : il bannit tous les sénateurs soupçonnés d'avoir favorisé Niger, et fit tuer presque tous les officiers de l'armée de son rival. Un d'eux, Cassius démens, dut son salut à sa fermeté. Au moment de mourir, il dit à Sévère : « Votre but et le mien étaient le môme; je voulais » délivrer Rome et faire descendre du trône l'infâme vieillard qui l'avait acheté. » Vous n'avez pas plus de droits à l'empire que Niger. En condamnant ceux » qui ont embrasse sa cause, vous condamnez ceux'qui servent la vôtre. » L'empereur lui accorda sa grâce; mais il exila, tua tous les parents de Niger, confisqua leurs biens, et plaça Cependant dans Rome une inscription qui rappelait les exploits de ce général. « Je veux, dit-il, conserver le nom du vaincu pour » consacrer la gloire du vainqueur. »
L'effroi qu'inspirait Sévère détermina une foule de soldats romains à passer chez les Parthes. Cette émigration fortifia, éclaira les anciens ennemis de Rome et les rendit plus redoutables. L'empereur se montra aussi libéral pour ses troupes que cruel pour ses ennemis. Après les avoir magnifiquement récompensées, il les conduisit contre les Parthes, remporta plusieurs victoires, et conclut enfin une paix honorable. Tandis qu'il soumettait ainsi le reste de l'Asie à son obéissance, un seul homme brava son pouvoir dans l'Orient. Claudius, chef de brigands, ravageait la Syrie, la Palestine et l'Egypte. Après avoir échappé à tous ceux que Sévère envoyait contre lui, cet homme audacieux, sous le costume d'un officier romain, pénètre dans le camp de l'empereur, entre dans sa tente, le salue, l'embrasse, se nomme en sortant, et se dérobe à ses poursuites comme à ses regards.
Byzance résistait toujours. Cette ville, qui devait un jour devenir la rivale do Rome, se rendit alors célèbre par le courage opiniâtre de ses habitants. Ils triomphèrent pendant trois années de tous les efforts des assiégeants. Après avoir épuisé toutes leurs munitions, ils brisaient leurs vases précieux et leurs statues, et du haut des remparts les lançaient sur la tôte de leurs ennemis : enfin l'empereur, les ayant réduits à la plus affreuse disette, prit la ville d'assaut, la livra au pillage et la rasa. Priscus qui, déployant les talents d'Archimède, avait prolongé la défense de cette cité par ses ingénieuses machines, fut presque seul épargné. Sa mort aurait flétri l'empereur; sa vie pouvait lui être utile, et l'intérêt dirigeait toutes les actions de Sévère.
Tandis que cette guerre occupait ses forces, plusieurs sénateurs, craignant sa vengeance, avaient écrit à Albin pour l'engager à s'emparer de Rome et de l'empire. Ce général, peu content du titre de César, était trop ambitieux et trop semblable à Sévère pour rester soumis et fidèle. Certain du dévouement des légions de Bretagne, il travaillait à soulever les Gaules en sa faveur. L'empereur, moins sincère encore que lui, le flattait pour l'endormir; mais il était décidé à
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le perdre, ann de transmettre le pouvoir suprême à ses propres fils. Continuant à masquer ses desseins, il écrivit à Albin des lettres remplies de protestations d'amitié, et les lui envoya par des émissaires qu'il avait chargés de le poignarder ou de l'empoisonner. Leur complot fut découvert: Albin ordonna leur supplice, entra à la tête de ses légions dans la Gaule, et se fit déclarer par elles empereur.
Les deux Césars s'accusèrent mutuellement, et avec raison, l'un d'assassinat, l'autre de révolte et d'ingratitude. Sévère désigna pour son successeur son fils Bassianus Caracalla, qui prit le titre de César et les noms de Marc-Aurèle Antonin. L'empereur voulait que le sénat déclarât Albin ennemi de la patrie ; mais l'incertitude du résultat de cette lutte sanglante entre deux rivaux également vindicatifs et redoutables empêcha ce corps, toujours tremblant et si souvent victime, de prendre une décision unanime. Les plus timides, que détermine toujours le danger le plus prochain , obéirent à l'empereur. Les plus imprudents résistèrent ouvertement ; le reste, dont une longue habitude de révolutions avait mûri l'expérience, demeura neutre. L'historien Dion Cassius fut de ce nombre.
Albin poussa vivement la guerre dans les Gaules et y fit de grands progrès. On vit à cette époque un homme obscur jouer un rôle étrange : Numérien, maître d'école, se faisant passer pour sénateur, leva un corps de troupes gauloises, battit en plusieurs rencontres celles d'Albin, leva des contributions, envoya des sommes considérables à Sévère, contribua par sa vaillance à ses succès; et, lorsque la guerre fut terminée, dégoûté des grands, des combats et de l'ambition, il ne voulut ni d'aucune dignité ni d'aucune récompense, et rentra paisiblement dans son humble hameau.
Albin, ardent, impétueux, et qui citait toujours ce vers de Virgile :
Furieux, je saisis mes armes,
pour rappeler que la fureur le guidait plutôt que la raison, conquit en peu de temps la plus grande partie de la Gaule, et défit complètement Lupus, général de l'empereur.
Sévère , alarmé de ces progrès , après avoir fortifié prudemment le passage des Alpes, marcha contre son rival à la tête de toutes ses forces. Ils se livrèrent une grande bataille entre le Rhône et la Saône, près de Lyon et de Trévoux. Cent cinquante mille Romains y combattirent de part et d'autre. Des deux côtés on voyait même courage et même habileté. L'aile gauche d'Albin plia d'abord; mais son aile droite, plus heureuse, enfonça celle que commandait l'empereur. Sévère, enveloppé, blessé, tombe de cheval; son opiniâtre bravoure écarte ceux qui osent l'approcher; on arrive à son secours; il rallie les fuyards; marchant à pied à leur tête, il les ranime et rétablit le combat. Létus accourt enfin avec une réserve, et par un choc rapide décide la victoire. Les troupes d'Albin cèdent de toutes parts. L'empereur en fait un grand carnage, les poursuit sans relâche, et livre la ville de Lyon aux flammes. Albin, perdant le trône, méprisa
la vie et se tua. Le eruel Sévère fit fouler son corps par les pieds de son cheval, et envoya sa tête à Rome, sur une pique.
La femme, les enfants et tous les partisans d'Albin qu'on put saisir, furent égorgés i tous les soldats des légions vaincues qui échappèrent à la mort se sauvèrent en Germanie , portèrent dans les forêts leur haine , leurs armes, leurs lumières, leur tactique; ils éclairèrent, ils disciplinèrent les Barbares, et préparèrent ainsi la ruine de l'empire.
Vn officier gaulois, pris et condamné, voulut parler à Sévère : « Si vous aviez » été vaincu, lui dit-il, que demanderiez-vous au vainqueur, et que feriez-vous « à ma place? » — « Je garderais le silence, répondit l'empereur, et je souffri- » rais ce que tu vas souffrir. » Il le fit périr sans pitié.
Quelques lâches délateurs lui ayant remis les papiers d'Albin, il connut tous les partisans que son rival s'était ménagés parmi les sénateurs. L'officier chargé de ses lettres pour le sénat, montrant à cette compagnie consternée la lettre d'Albin, lut à haute voix ces paroles de l'empereur : « Ce présent vous » fait connaître ma colère et vous annonce ma vengeance. »
Sévère rentra en Italie et dans Rome à la tête de son armée. Ayant convoqué les sénateurs, il reprocha aux uns leur perfidie, aux autres leur lâcheté : « Vous vous plaignez, dit-il, de ma rigueur, lorsque vous êtes dignes de tous » les supplices : la douceur vous rend factieux ; la bonté ne peut attendre de » vous que des trahisons. Insolents contre la faiblesse, tremblants aux pieds de » la force, on ne peut vous gouverner que par la terreur; Marius et Sylla vous >> connaissaient bien : leurs proscriptions justes ont seules affermi leur pouvoir; » César a voulu se montrer clément, il est tombé sous vos poignards.
» Il vous sied bien de flétrir la mémoire de Commode, vous qui avez acheté » ses dépouilles, ses esclaves, ses courtisanes; vous qui avez tous ses vices, et » aucune de ses qualités; vous qui laissiez tout à l'heure impuni l'assassinat - d'un vaillant empereur, et qui prodiguiez lâchement vos hommages au vil » acheteur de l'empire! C'est parce que Commode vous a traités comme vous » deviez l'être, qu'il mérite à mon avis l'apothéose : j'ordonne donc qu'on lui » décerne les honneurs divins. »
Après avoir ainsi répandu l'épouvante par ses paroles, au mépris de ses serments, il mit en jugement cinquante-sept sénateurs, ordonna la mort de vingtdeux, et lit grâce à trente-cinq. Apprenant alors que les Parthes et l'Arménie s'étaient de nouveau soulevés, il partit pour l'Orient.
Barsème, roi d'Arménie, apaisa son ressentiment par sa soumission. Les Parties, après de vains efforts, revenant à leur ancienne politique, pensèrent qu'il fallait laisser ce torrent s'écouler. Ils ne combattirent contre lui qu'en fuyant. Sévère porta ses armes, comme Trajan, au delà de Babylone et de Clésiphon, et, comme lui, il échoua deux fois devant Atra, ville défendue par sa position et par le courage indomptable des Arabes.
L'empereur se montra aussi cruel en Asie qu'à Rome. Tous ceux qui avaient pris part à la rébellion périrent. Caracalla, dévoilant déjà son aTfreux caractère, voulait qu'on proscrivit aussi les enfants des condamnés; Géta, son frère, plus
humain, demanda s'ils avaient beaucoup de parents : « Un grand nombre, » répondit-on. « Vous voulez donc, répliqua-t-il, qu'une foule d'hommes détestent » notre nom et notre victoire ? »
L'empereur, après avoir pacifié la Syrie, courut en Palestine, où les Juifs avaient l'ait quelques mouvements. Son caractère violent le rendait naturellement ennemi d'un Dieu de paix, de charité et d'amour. 11 défendit à tout sujet de l'empire de professer la religion de Moïse ou celle de Jésus, et, pour la cinquième fois, les chrétiens se virent violemment persécutés. Victor, Irénée, évoque de Lyon, Léonidas, père du fameux Origène, périrent martyrs de leur foi. Potamiène et sa mère Marcelle expirèrent dans les flammes. Un de leurs persécuteurs, Basilide, converti par leur courage, partagea leur supplice.
Sévère, voyageant ensuite en Egypte , rendit de grands honneurs aux mânes de Pompée et du héros macédonien. Il admira les merveilles de cette antique contrée, visita ses temples, et en retira tous les livres sacrés, qu'il fit enfermer dans le tombeau d'Alexandre. Il revint enfin à Rome jouir d'une gloire méritée par tant d'exploits, mais souillée par tant de crimes et de sang.
Ce prince si fier, et qui répandait l'effroi dans l'empire, se laissait lui-même dominer par un favori. Plautien , semblable à Séjan par son ambition, par sa cruauté, par son orgueil, porta l'insolence au point d'ordonner à tous les Romains de baisser les yeux lorsqu'ils se trouvaient sur son passage. Fier de la faveur de son maître, il ne ménageait personne, et traitait même avec méprj- Pimpératrice Julie et Géta.
Sa fille Plautille épousa Caracalla : dès ce moment l'orgueilleux ministre ne crut plus voir d'intervalle entre le trône et lui : loin de modérer les passions de l'empereur, il les rendait plus ardentes et l'encourageait à la cruauté , soit dans le dessein de lui plaire, soit dans l'espoir de le rendre odieux et de le renverser.
Par ses conseils, une foule de chrétiens, de chevaliers et de sénateurs furent envoyés au supplice (1 ). Ce fut à cette époque que Tertullien osa publier son éloquente apologie du christianisme : il y prouvait avec évidence que les chrétiens, soumis aux princes et aux lois, étaient obligés par leur culte même à remplir tous les devoirs de citoyen, que leurs mœurs étaient aussi douces que pures , et que d'ailleurs aucune violence ne pouvait triompher d'une religion vraie, dont la persécution ne faisait qu'accroître les progrès : « Nous remplissons » déjà, dit-il, vos camps, votre sénat, vos cités, vos champs, vos palais, vos » maisons, et nous ne vous laissons que vos temples et vos théâtres. »
Le succès répondit à son attente ; la raison l'emporta sur l'injustice , et si la persécution ne cessa pas totalement, au moins elle se ralentit.
Caracalla, éclairé par sa jalousie contre Plautien, son beau-père, et plus capable peut-être qu'un autre de pénétrer les secrets d'un caractère semblable au sien, découvrit que ce ministre ingrat conspirait contre le pouvoir et contre les jours de son maitre. Saturnin, tribun des prétoriens, gagné par le prince , fei-
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gnit d'entrer dans les projets de Plaùtien, et, après avoir concerté avec lui tous les moyens de consommer son crime, il accourt un soir à son palais, lui apprend que ses vœux sont remplis et que toute la famille impériale vient d'être égorgée. Plautien, enivré d'orgueil et de joie, se rend précipitamment dans l'appartement impérial, impatient de monter sur le trône; mais il y trouve l'empereur et ses fils, environnés de leurs officiers. A sa vue, Sévère, encore entraîné par son ancien penchant, se mont rail disposé à écouter sa justification ; mais l'impétueux Caracalla, sans lui laisser le temps de prendre la parole, se jette sur lui, le désarme, et le fait massacrer aux pieds de son père.
L'empereur rendit compte de cet événement au sénat, déplora le malheur des princes qui ne peuvent trouver d'amis, et attribua aux perfides eonseils de son ministre toutes les rigueurs qu'il avait exercées. Mais la suite de sa vie démentit cette illusoire justification. Au reste, depuis le règne de Commode et de Julianus, tel était le malheur de Rome : la vertu ne pouvait y régner, et, dans ce temps où les grands prétendaient tous au trône, où les plus riches osaient l'acheter, lorsque le soldat ôtait et donnait la couronne, quand le sénat et le peuple, sans force et sans mœurs, encensaient la puissance, outrageaient le malheur, l'empire ne devait plus être gouverné que par des tyrans.
Sévère contenait les grands par la crainte des supplices, s'attachait l'armée par des largesses et par le relâchement de la discipline; il se faisait chérir du peuple en adoucissant les impôts, et en donnant aux Romains des fêtes et des spectacles magnifiques. Les dépouilles des vaincus et les confiscations des condamnés non-seulement fournirent suffisamment à ses dépenses, mais elles lui permirent même de former un trésor plus riche que n'en avait possédé aucun de ses prédécesseurs.
La vie de Sévère était active et régulière : il travaillait la plus grande partie de la nuit, donnait des audiences et assistait aux tribunaux jusqu'à midi; il montait ensuite à cheval, se baignait, dînait en famille, se promenait et s'entretenait avec les savants les plus distingués; il prenait après un second bain, et soupait avec quelques amis.
La terreur de son nom contenait l'empire dans la soumission et les étrangers dans le respect : la nouvelle d'une révolte des Calédoniens troubla seule ce repos, triste, mais universel.
Quoique la goutte eût épuisé les forces de son corps, son esprit conservait l'ardeur et l'impétuosité de la jeunesse. Il quitta Rome, malgré ses infirmités, et partit pour la Bretagne avec ses deux fils. Après avoir chargé Géta de maintenir l'ordre dans la partie méridionale de cette île, suivi de Caracalla, il conduisit son armée en Calédonie. Le caractère opiniâtre des habitants, la difficulté dis lieux, la profondeur des bois, l'insalubrité des marais rendaient cette guerre périlleuse et difficile. Il fallait vaincre les hommes et la nature; cinquante mille Romains y périrent; mais la constance opiniâtre de l'empereur triompha de tous les obstacles. Les Barbares, réduits à demander la paix, livrèrent leurs armes et cédèrent une partie de leur territoire.
Sévère, pour mettre la Bretagne à l'abri de leurs incursions, construisit une
longue muraille garnie de tours et défendue par des fossés profonds. Le sénat lui décerna le titre de Brilannicus Maximus. Une nouvelle rébellion lui fit reprendre les armes, et fut punie par un horrible massacre des Bretons. Comme il marchait contre les rebelles, il se vit au moment d'être victime d'un crime affreux : Caracalla qui ne pouvait supporter les hauteurs d'un nouveau favori de son père, nommé Castor, n'écoutant que sa fureur, tire son glaive pour en frapper l'auteur de ses jours. Un cri général d'horreur l'arrête et l'épouvante. Le soir, Sévère, rentré dans sa tente, le fait appeler: « Malheureux! dit-il, » puisque vous en voulez à ma vie, dérobez votre forfait aux regards de l'ar- » mée, consommez votre parricide en secret, ou ordonnez à Papinien de me » donner la mort; vous êtes son empereur, et il vous obéira. »
Caracalla se jeta à ses pieds avec une feinte douleur, mais plus déconcerté que repentant.
Peu de jours après, ses émissaires excitent une révolte dans les légions, qui déclarent que Sévère, accablé de goutte et tombé dans l'imbécillité, ne pouvant plus les commander, Caracalla doit seul exercer le pouvoir suprême. On porte cette nouvelle à l'empereur; la colère semble lui rendre sa jeunesse et sa vigueur ; il se fait conduire à son tribunal, convoque les légions ; le feu de ses regards, la fierté de ses paroles consternent les rebelles; les armes tombent de leurs mains ; il ordonne le supplice de leurs chefs ; on tranche leurs têtes : portant ensuite la main à son front, il dit à Caracalla : « Apprenez que c'est la » tête qui gouverne et non les pieds. » On croit qu'il fut tenté de faire mourir son indigne fils; mais la nature l'emporta sur la justice.
Ce monstre voulait empoisonner son père ; mais les médecins dont il essaya de corrompre la fidélité refusèrent avec indignation de lui obéir.
Les derniers efforts de l'empereur avaient aigri sa maladie ; sentant sa mort prochaine et inévitable, il dit : « J'ai été tout, et je sens que tout n'est rien. » Comme on lui apportait, conformément à ses ordres, l'urne destinée à recevoir ses cendres, il ajouta : « Ce vase étroit va donc renfermer celui que le monde » entier pouvait à peine contenir! »
Appelant ensuite ses fiîs, il leur adressa ces paroles : « J'ai trouvé l'empire » sur le bord de sa ruine; je vous le laisse puissant et glorieux. Il durera si » vous vous laissez gouverner par la vertu ; il périra si vos vices vous gouver- » nent. » Bientôt, ses douleurs épuisant son courage, il demanda du poison, et, comme on le lui refusait, décidé à hâter sa fin, il se fit apprêter un repas, mangea avec excès, et mourut dans la soixante-sixième année de son âge, après dix-huit ans de règne. Ses talents et ses vices prouvent qu'il restait encore, à cette époque, quelque chose de grand et de romain dans les crimes comme dans les vertus ; mais bientôt nous verrons la vieillesse de cet empire colossal montrer tous les symptômes de la langueur, de la décrépitude et de la mort.
Sévère termina sa vie et son règne à York. An de Rome 963, de Jésus-Christ
il avait cultivé les lettres, et écrit une histoire de sa vie, dont Victor vantait le stvle et la franchisa
CARACALLA ET GÊTA. 603