CARACALLA ET GÉTA
( An de Rome 9G3. — De Jésus-Christ 211.)
Portrait de Bassianus Antonin, surnommé Caracalla. — Portrait de Gé!a, frère de Caracalla. — Antipathie de ces deux frères. — Apothéose de Sévère. — Mort de Géta par la perfidie de Caracalla. — Conduite de Caracalla après son fratricide. — Ses cruautés. — Gouvernement de ses ministres. — Occupations de Caracalla. — Son départ de Rome. — Sa guerre avec les Allemands. — Paix avec les Allemands. — Ses voyages. — Sa vengeance à Alexandrie. — Sa perOdie envers Arlahan, roi des Parlhes. — Conspiration de Macrin. — Mort de Caracalla. — Mort de son assassin Martial,
Le temps n'existait plus où les princes désignés par leurs pères, nommés par l'armée, attendaient avec respect la confirmation du peuple et du sénat. Bassianus Antonin, âgé de vingt ans, prit possession du pouvoir suprême avec Géta son frère; il fut surnommé Caracalla, parce qu'il portait, comme les Gaulois une caracalle, longue robe qui descendait jusqu'aux talons, et que les Francs nommèrent depuis casaque.
Ce prince, dans son enfance, élevé par Antipater, par Évod et par Proculus qui l'avaient voulu rendre chrétien, donna, par sa douceur, par sa sensibilité, des espérances que démentit le reste de sa vie. La nouvelle d'une condamnation le rendait triste; la vue d'un supplice lui arrachait des larmes: mais bientôt son élévation attirant autour de lui les flatteurs, leur poison corrompit son âme, développa son orgueil, troubla sa raison. Il devint si cruel que Montesquieu, trouvant le titre de tyran trop vulgaire pour un pareil monstre, lui donna avec raison celui de destructeur des hommes.
«Caligula, Néron, Domiticn, Commode, dit cet illustre écrivain, n'exer- » çaient leurs cruautés que dans Uome; Caracalla promenait ses fureurs dans » le monde entier. »
Géta, son frère, s'était montré dans ses premières années méchant et emporté. Une sage éducation changea totalement son caractère, et en s'élevant au
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rang qui corrompt les autres hommes, il se dépouilla de ses vices, et se para de toutes les vertus qui font les grands rois. La plus violente antipathie éclata entre ces deux frères. Les efforts de Sévère, les conseils de Julie, leur mère, ne purent les rapprocher, et le partage du pouvoir redoubla leur aversion. Le trône, qui eût été peut-être un écueil pour l'amitié, devint un champ de bataille pour la haine. Ayant quitté tous deux la Bretagne, ils arrivèrent à Rome ensemble, et se partagèrent le palais impérial, qui était vaste comme une ville. Chacun d'eux prit une cour et une garde séparées, et bientôt leur jalousie forma deux partis dans Rome. Les sénateurs, les chevaliers, les citoyens les plus distingués étaient attirés par les vertus de Géta; les soldats, les affranchis, les débauchés, les hommes sans aveu se rangèrent du côté de Caracalla. Les deux princes prononcèrent l'éloge de Sévère en présence du sénat, qui ordonna son apothéose.
Les déplorables progrès de la servitude, en abaissant le peuple-roi aux pieds d'un maître, lui avaient fait adopter les magnifiques et puériles pompes de l'étiquette orientale. On plaça l'image en cire de Sévère sur un lit d'ivoire orné de draps d'or. Pendant cette exposition, qui dura sept jours, ce lit était entouré d'un grand nombre de sénateurs, revêtus de robes noires, de dames romaines habillées en blanc. Les médecins venaient visiter régulièrement le prince, comme s'il était encore vivant, et annonçaient avec douleur les progrès de la maladie. Le septième jour, après avoir déclaré sa mort, on porta, en grande pompe, cette image sur son lit, par la voie Sacrée, dans le Forum. Les chevaliers la soutenaient, les sénateurs la suivaient; la jeunesse romaine célébrait la mémoire de l'empereur par des hymnes. Le cortège arriva enfin au Champ de Mars; on y avait construit une pyramide en bois à quatre étages, enrichie des chefs-d'œuvre de la peinture et de la sculpture. Cette pyramide contenait quatre chambres de grandeur décroissante. Dans la seconde on plaça l'image, entourée de fleurs et d'aromates; les chevaliers romains, armés, firent des courses de chevaux autour de la pyramide; les empereurs, les consuls et les sénateurs mirent le feu au bûcher, et, au milieu des flammes qui s'élevaient, un aigle, placé dans l'intérieur de cet édifice, s'envolant dans les nues, fit croire au peuple crédule que l'âme de Sévère montait dans le ciel pour prendre sa place au rang des dieux.
Bientôt, Géta grossissant son parti par sa modération , par son affabilité, Caracalla voulut augmenter le sien en protégeant la licence des troupes et en lâchant le frein à tous les vices. Les sénateurs, craignant une lutte sanglante dont Rome semblait devoir être prochainement le théâtre et la proie, proposèrent le partage de l'empire , offrant l'Orient à Géta , et l'Occident à Caracalla. L'aveugle tendresse de Julie l'empêcha d'y consentir. Elle croyait qu'une séparation augmenterait leur anîmosité, et elle espérait toujours réconcilier ses fils. Caracalla, après avoir tenté vainement l'assassinat et le poison contre les jours de son frère que défendait l'amour du peuple, feignit d'abjurer sa haine, et demanda au malheureux Géta une conférence chez sa mère, pour terminer leurs différends. La vertu ne soupçonne pas les crimes qu'elle ne