C64 TACITE
possibilité de laisser plus longtemps sans chef un empire si vaste, dont les Barbares menaçaient de tous côtés les frontières, les suffrages se réunirent en faveur de Tacite, personnage consulaire, vieillard vénérable. Il s'était distingué dans sa jeunesse par son courage, dans son âge mûr par sa sagesse : son caractère était doux et grave, son esprit éclairé et modeste, ses mœurs simples et pures. II se défendit longtemps d'accepter le fardeau dont on voulait le charger: « Craignez, Pères conscrits, disait-il, en choisissant un vieillard, » d'attirer des revers à l'empire, et de m'exposer moi-même à une fin tragique »> que jusqu'à présent ma fortune et ma prudence m'ont fait éviter.
» — Les suffrages du sénat, lui répondit Métius Falconius, prouvent sa sa- » gesse ; nous avons choisi un empereur dont l'âge nous assure qu'il nous » gouvernera en père ; son expérience ne nous laisse craindre aucune démar- » che violente et inconsidérée, et nous sommes certains, Tacite, que vous » réglerez toujours votre conduite sur celle que vous auriez conseillée aux » princes sous lesquels vous avez vécu. En vain nous objecterez-vous la fai- » blesse et les infirmités de votre âge : souvenez-vous du mot de Sévère : Ce » ne sont point les pieds , c'est la tête qui gouverne; nous avons besoin de » votre âme et non de votre corps. Régnez donc, Tacite Auguste; mais, je » vous en conjure, ne donnez point le titre de César à vos enfants; ils sont les » héritiers de votre patrimoine, et non de l'empire. Vous ne devez pas dispo- » ser du sénat et du peuple romain comme de vos fermes et de vos esclaves: » imitez Nerva, Trajan, Adrien; choisissez, adoptez un successeur digne de » vous et de nous; préférez les intérêts de l'État à ceux de votre famille. »
Tacite, vaincu, se soumit et accepta l'empire. ^Elius, préfet de Rome, le conduisit au Champ de Mars, où les prétoriens et le peuple s'étaient assemblés : « Citoyens et soldats , dit-il , le sénat vous propose pour empereur l'il- «lustre Tacite; après nous avoir longtemps éclairés par ses conseils, il va » nous gouverner par ses lois. » L'empereur prouva sa reconnaissance au sénat en relevant sa dignité; il lui rendit les attributions qu'il tenait d'Auguste , le droit de décider de la paix et de la guerre, de recevoir les ambassadeurs des princes étrangers, et de nommer les gouverneurs de la plus grande partie des provinces.
Le sénat, trop fier d'un triomphe précaire, manifesta imprudemment la joie que lui causait une révolution plus brillante que solide; il écrivit, aux sénats de Carthage , de Trêves, d'Antioche, de Milan , de Corinthe , d'Athènes : « Le » grand changement dont nous vous informons vous en annonce un aussi fa- » vorable pour vous-mêmes; car nous ne cherchons à recouvrer nos droits » que pour vous rendre et vous garantir les vôtres. »
Mais ce retour aux anciens principes de justice et de liberté eut peu de durée. Les mœurs publiques ne le soutenaient pas, et on ne le devait qu'à la modération passagère des chefs de l'armée, dont l'ambition ne pouvait longtemps rester assoupie.
Tacite, pendant le peu de mois qu'il* régna, réalisa les espérances qu'il avait données et les promesses qu'il avait faites. Déférant pour les avis du sénat, il