‹ Histoire universelle [microforme] (volume 2)Chapitre 106 sur 135 · MOINES · texte numérisé non relu

MOINES

des lieux déserts; Ces solitaires appartenaient aux esséniens, et on les appelait en grec fhérapeutes ; ils se fixaient principalement aux environs du lac Mæris en Égypte , dans des habitations séparées , mais ñon ‘pas assez distantes les unes des autres pour qu’ils ne pussent se porter réciproquement secours contre les brigands. Ils vivaient dans l’abstinence, et ne prenaient rien qu'après le soleil couché; quelques-uns même, tous les trois ou six jours seulement, ne mangeaient que du pain, en y joignant au plus de l’hysope.et du sel. Leur vêtement était en rapport avec ce régime austère; ils priaient matin et soir, et passaient le reste du temps à lire, à méditer sur les livres sacrés, à y chercher des allégories , à composer dés hymnes et à les chanter. Ils se réunissaient le samedi dans des oratoires communs, où, séparés des femmes par un mur, ils s’asseyaient par rang d’Age, les mains croisées sur la poitrine, la gauche sur la droite; le plus âgé et le plus instruit se levait, et portait la paroke d’un ton simple et tranquille.

Ils célébraient une fête toutes tes sept semaines, et se réunissaient alors, tous vêtus de blanc, pour manger et prier ensemble, en admettant aussi les femmes et en s’asseyant sans distinction. Le profond silence qui régnait dans ces assemblées était rompu de temps à autre par un des assistants, qui proposait quelque question simple et la développait sous le voile de l’allégorie , attendu qu'ils regardaient les paroles comme le corps, et le sens come l'âme de la sainte Écriture. Lorsqu’ilavait terminé et obtenu l'approbation, l’orateur entonnait un cantique que les autres répétaient en chœur ; on prenait partensuite à un festin, dans lequel on ne servait que l’eau, le pain ordinaire , et l’hysope avec le sel ; ensuite d’autres chants commençaient, puis une danse imitant le passage de la mer Rouge. Après avoir passé ainsi la veille de la fête, à l’aube naissante ils se tournaient vers lorient , et priaient Dieu de leur accorder, avec une journée heureuse , la vérité et l'esprit pour l’entendre ; puis chacun se livrait à ses occupations habituelles (1).

Suit que ces thérapeutes se fussent convertis à la foi, soit que les premiers chrétiens les eussent imités , beaucoup de fidèles , au temps de saint Marc, menaient ce genre de vie aux environs d’Alexandrie ; c’étaient des gens qui, indignés des souillures du siècle, au lieu de rester avec les autres pour les combattre, s’en séparaient, opposant des passions austères à des passions impurés,

(1) PaiLon, De la Vie contemplative.

Saint-Antoine, 251-356.

Paul, de Thèbes, slaie pé à. la, persécylion de Péçius, vécut en solitaire dans la T'hébaï €, où, trénte années due 6 à retira

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partagea donc ses terres entre ses voisins, vendit son mobilier, dont,

il donna le produit aux pauvres, et embrassa la vie ascétique, tra-

vaillant, priant, s’entretenant avec les ermites en odeur de sain-.

teté, et prenant exemple de leurs vertus: pour. devenir meilleur. Il établit sa demeure dans une des innombrables grottes dont l'Égypte est partout creusée, luttant avec la chair et avec Pesprit impur ; puis il vécut plusieurs années dans un fort en ruines de la Thébaïde, où on lui jetait du pain seulement deux fois lan. Sorti de sa retraite sur les instances de ses amis, il leur fit une description si séduisante des biens d’en haut que beaucoup d’entre eux le suivirent lorsqu’ il revint au désert, et le cénabitisme prévalut. Tout à coup l'Égypte se couvrit de "monastères : il s’en éleva partout où s'était agenouillé un ermite ,.et l’on eût dit autant de villes, mais sans femmes , sans familles ; on y cherchait l'union dans l'isolement, et le patriarche, dans sa longue cartièré, en vit peut-être cent mille.

Gependant le christianisme tendait moins aux pratiques monacales qu’à s’insinuer dans la société; les solitaires sortaient donc de temps en temps de leur retraite pour enseigner ét prêcher d'exemple. ‘égagés des soins mondains ei de ceux de la famille, pour ne s’occuper que de leur âme, ils cherchaient la perfection en épuisant le corps pour ajouter aux lumières de l'esprit. Les déserts de la Thébaïde étaient peuplés de ces martyrs volontaires qui s’exerçaient à des œuvres de piété et de pénitence ; renfermés dans leurs cellules, ils étudiaient la morale , maïs sans soulever de discussions, ne dédaignaient personne , restaient le plus souvent sans parler, et beaucoup d’entre eux ne savaient pas même lire; ils se réunissaient ensuite pour se nourrir de racines'et tresser des nattes, ou pour écouter quelque lecture des livrés sacrés , faite par le doyen, et qui servait d’aliment à leurs méditations solitaires. Sans: demander des aumônes, ils ne. les refusaient paz. Quelquesuns conservaient wa petit champ, dans la per: 4e le travail pourrait lés emnécher d’être à charge aux autrë:, Chaque com-

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Tantôt il ViVait avec lès ‘änachorètés , Au milieu dés ‘travaux, dés chants pieux ; des élüdes , des jefiies, dés p rières et dé la contemplätion ‘des bierisfhturs, écoutant lès TES des autres etfécriant avec joic, quenidil y frouvait quélq ue chôse d'utile : J'at appris! Tantôt'il se rendäit x Alexandrie pou r'afférmir les Ames däns les temps de persécutiôn , où 'bien ifsé retiraït dans des grottes écartées, ou béchait la terre, ou tressait des péniers , qu’il donuait en échange des préfénts que lui faisaient céux qui avaient recours à lui pour obtenir des conseils ou des miracles."

“Les juges ‘envoyaient dé la ville , Ou venaient eux-mêmes, pour entendre son dpinion. L° empereur et sès fils lui écrivirent, et Antoine disait Aux solitaires que touchaïent ces marques dé condescéndance prinéiète : : «Si vous adimirez ces témoïignagés de cofsidération , de 1a part d’un émpéreur, qui, aussi bien que moi, n’est qué poussière et retoufnera en poussière, combien ne devez-vous pas être touchés que celui qui ést le monarque éternel ait daigné vous écriré ‘et vous parler (4)! » Uést ainsi, qu'il était porté aux sentiments de dignité par cette humilité, qu'il conseillait comme la prernière vertu ; il disait à ses disciples : Quand vous vous taises, ne c'oyezs pas faire un acte méritoire ; pensez seulement que vous

n'êles pas dignes de parler.

Mais Antoine prévoyait la déc: ace de la vie monastique : « Un jour viendra, disait-il avec tristesse, où les moines s’lèveront de magnifiques édifices dans les villes ; ils vivront dans là délicatesse , ét ne séront distingués des mondains qué par l’habit. Ton tefois , dans cette corruption générale , quelques-uns conserveron: dans sa pureté l'esprit de leur état, et leur couronne n’en sera que

(1) Le même sentiment respire dans ce passage de Chrysostome : « Si un grand de Ja terre, vient les visiter, c’est nlara que se fait vivement sentir le néant de tout ce que le monde offre dé ; +cnifique. Là vous verriez un simple anachorèté, Habitué à bêcher la terre, tgtiorént de toutés les choses du siècle, askis sur un! tertré, à ‘côté d’un général gonflé de son pouvoir’el' fier de coïtiandor à une nombreuse armée, Deda houche:du solitaire sortent, non de viles adulations, ais de ;salutaires conseils, des discours sublimes, qui profiteront à celui qui les écoute, tout le temps du moins que durera ce saint rapprochement ; il en sortira lui-même l'âme élevée par les grandes penéées qu’il aura'énténdués ; mais, hélas! il ne fardéra point à reprendre le joug honteux de sés 'idteb mondaines. Pour ces pieux! solitaires, le nom:des grads, celui des princes de la terre, ne-sont que des paroles vides de sens ; ils sourjent deleur faste et de leur magaificence, comme

ne ns nnfnsts fu8is. Vu Le nous ricns dé ces enfants qüi s'intitiient rois dans leurs je Nix, »

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plus glorieuse, parce qu’ils n'auront pas cédé à tant de vanne. » Il vécut ainsi jusqu’à cent cinq ans:

Tel fut le genre de vie dans les Jaures jusqu'en 336, A cette époque, Pacôme , qui avait appris, en servant sous Constantin , à connaître et à admirer les chrétiens, une fois devenu le disciple d’Antoine , perfectionna ce genre de vie en réunissant les anachorètes dans des maisons communes (oænobia), ou en les établissant dans des lieux isolés (monasteria), cu en les entourant d’une clôture (c/austra); il destina quelques-uns de ces établissements aux femmes.

Singulière popul ation succédant à celle qui habitait anciennement l'Égypte Le travail , la sobriété et la charité composaient leur vie; Phumilité était la vertu la plus recommandée, vertu indispensable du reste à la stabilité de petites républiques où tout se faisait par le commandement d’un seul, et pour satisfaire à cette prescription de l'Évangile : Que la volonté de mon Père s'accomplisse, et non la mienne. Toute parenté était reniée; car nul commerce ni aucun souvenir ne devaient ber à un monde

qu’on avait abandonné. De là ; renoncement à toute propriété, à ,

toute affection , et même à la dignité personnelle, à la volonté, puisque l'avenir éternel préoccupait exclusivement les anachorètes. Tel était !:: régime sévère “:1Origène avait réduit en théorie, pour abolir l’origine animale de ‘’homme et ne conserver que sa fin tout angélique.

Jean Cassian, Scythe de nation, é‘ant allé visiter ces pieux reclus avec Germain , son compagnon : : vie monastique (1), fut accueilli en Égypte par Archébius , qui, après être resté trente-sept ans parmi les anachorètes , avait été , ainsi qu 1 le disait lui-même, chassé d’au milieu d’eux comme indigae, pour avoir été nommé évêque de Panéphysis. Après, avoir pris la peau de chèvre et le bâton, il les guida, à travers le pays inondé, auprès d’autres ermites avec lesquels ils s’entretinrent des vertus chrétiennes et des austérités ; ils trouvèrent les vallées remplies de ces hommes pieux enfoncés dans les antres des anciens Troglodytes, ou dans les tombeuux de la Thébaïde. Les cénobites portaient une large tunique de lin (co/loba), qui arrivait à peine jusqu’au genou, et dont les manches ne dépassaient pas le coude; ils la serraient au moyen d’une ceinture ou d’une torsade de laine , qui, descendant de chaque côté du cou, passait sous les aisselles et se croisait sur les reins de manière à laisser les bras libres; un petit capuchon

(1) GENNADIUS, Ce 60, CASSIAN, Collat. XXIV, 1.

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. MOINBS.: : 543

pendait par derrière. Ils jetaient:sur la tunique une. espèce de camail aussi de lin (maforte), qui-couvrait le cou et les épaules, et, par-dessus, une peau. de chèvre (melote). Ils ne: faisaient pas usage de cilices, ne laissaient paraître aucune indication de’ souffrances, et marchaient, du reste, les pieds-nus où chaussés de sandales, et toujours le bâton à la main. Leurs cellules ne conte: naient qu’une natte dejonc ou de palmier pour se.coucher, avec un monceau de feuilles de papyrus pour appuyer leur tête pendant la nuit et, leur servir de siége pendant le jour ; l'expérience leur avait appris à préférer pour leur nourriture le pain et l’eau aux liqueurs et aux fruits, Ils en mangeaient douze onces par jour divisées en deux rations (paximacia), l'une à none , l’autre le soir, et n’approuvaient pasqu’ons’abstint de nourriture plusieurs jours de suite, Le banquet servi par eux à Cassian, qu’ils voulaient traiter dignement, se composa d’une sauce d'huile et de sel, de trois olives, de cinq pois, de deux prunes et d’une figue pour chacun, Il nous offre un exemple de leur patience, en nous racontant. que le supérieur, pour en donner une leçon à çes étrangers ; appliqua un rude soufflet sur la joue d’un cénobite, qui n’en témoigna point le moindre mécontentement,

Mélanie , élève de saint Jérôme , âgée seulement de vingt-deux ans, va trouver dans le déseri de Nitria le célèbre anachorète Pambus, qui gagnait sa vie à faire des paniers; elle lui apporta trois cents livres d’argent, ce qui représente une valeur d’environ deux cent mille francs. Sans se déranger de son travail, il lui dit tranquillement : Que Dieu vous en récompense! et il ordonna à un de ses disciples de distribuer cette offrande aux anachorètes de la Libye, dont le dénûment était encore plus grand que le leur. « J’attendais, rapporte Mélanie, qu’il m’honorât de quelque bénédiction, ou qu’il me donnât quelque louange pour un présent si considérable ; mais, voyant qu’il gardait le silence : Mon père, lui dis-je, je vous prie de faire altention qu'il y a là trois cents livres d'argent, Sans détourner la tête , sans même jeter les yeux sur la cassette : Ma fille, répondit.il, Celui à qui vous faites ce don n'a pas besoin que vous lui en disiez la valeur ; Celui qui pèse les montagnes et lient dans la balance les collines avec leurs forêls, sait mieux que vous le poids de votre argent.

Éphrem , panégyriste et modèle de la vie érémitique, trouva, dans les livres d’un moine son voisin , le nom de Dieu et de Jésus- Christ effacé partout où il se présentait; ayant voulu savoir pourquoi , il eut cette réponse : La pécheresse baigna de larmes les pieds du Sauveur et les essuya avec ses cheveux ; or, toutes les

fois que je rencontre le saint nom, je l’inonde, de larmes pour obtenir le pardon de mes péchés. Éphrem lui. dit gracieusement : Que Dieu récompense la: pieuse intention ; mais je le: pe d'avoir quelque égard pour les livres.

Ils se réunissaient le soir et dans la nuit pour price, écitént chaque fois deux psaumes tels qu'ils leur avaient été enseignés par deux anges descendus: parmi eux pour psalmodier';: ils: suivaient absolument en cela; comme dans la prière ‘et, l'attitude à prendre, la direction de celui qui présidait à: leurs exercices. Le son du cor les appelait à l’oraison et l’un d'eux 'observait les étoiles pour les avertir, durant la nuit, des heures de veille prescrites. Ils ne se réunissaiené de jour pour.prier ensemble que le dimanche, et pour la communion, que le samedi. Le reste du temps, ils priaient dans leurs cellules et s'occupaient à faire des nattes , des corbeilles et d’autres ouvrages manuels, travaux qui leur étaient expressément recommandés pans sonappet à Foisiveté et pourvoir à leur nourriture.

Cinq mille moines habitaient le mont Colzim ; cinq cents, un seul [monastère , dans lequel, suivant la tradition ; avait vécu Jésus enfant; mille, un autre de la Thébaïde où n’entraient que ceux qui étaient décidés à n’en plus sortir ; deux mille environ, près d’Antinopolis. À Oxyrrhynque, les moines: étaient plus nombreux que les citoyens , et ils occupaient les temples purifiés , les portes , les tours de la ville; vingt mille vierges et dix mille moines y faisaient retenir jour et nuit les louanges du Seigneur, exerçant l’hospitalité et voués à des œuvres de miséricorde. Sans compter une foule de monastères moins importants, mille quatre cents moines faisaient partie de celui de Tabenna dans la Thébaïde supérieure ; à Pâques, comme il en arrivait chez eux de toutes parts, leur nombre s’élevait à cinquante mille. Le reste du temps, chaque monastère était divisé en plusieurs maisons , où résidaient de vingt à quarante moines occupés au même métier; ils étaient tresseurs de nattes, tisserands, tailleurs, foulons. Chaque maison était désignée par une lettre de l'alphabet, que tous les moines qui l’habitaient portaient sur leur tunique. C’est ainsi que ces hommes pieux, détachés du monde, non-seulement d’esprit et de cœur, mais encore de leur personne, semblaient n’avoir plus besoin ni d'idées pour la vie intellectuelle, ni de nourriture pour la vie corporelle ; on pourrait les comparer à certaines fougères qui déploient leur fraîche verdure sur les roches les plus arides ; ou bien encore à cet arbuste qui, sans enfoncer de racines dans la terre , prospère de l'unique aliment qui lui vient d’en haut.

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