CHAPITRE XXXI
C’est une erreur de croire que la théologie, c’est-à-dire la science qui s'occupe des choses divines selon les vérités révélées proposées par l’Église , ne comporte pas d’accroissements ni de variété, liée comme elle l'est à une tradition supérieure. Si l’homme ne fait qu’accepter les affirmations divines , il est croyant, et rien de plus; mais, s’il éclaircit les rapports entre cette tradition et les faits tant antérieurs iexnes de l'univers, sa foi devient scientifique. La théologie associe donc à l'élément divin
l'élément humain, qui s’élance jusqu'aux limites de la certitude, et peut quelquefois les franchir.
La théologie a donc deux objets bien distincts : exposer les vérités données et révélées, et les dogmes contenus dans l’Écriture et lestraditions, proposés par l’Église, qui souvent les définit rigoureusement; or cette partie de la théologie est éternelle, immuable sur la base que Dieu lui-même a posée. Mais sur la même base s'élève l'édifice de la raison humaine, second objet de la théologie ; soumis à toutes les conditions des œuvres humaines, il admet développement , changement , succession , progrès, et c'est
pourquoi cette science a une histoire qu’il est très-important de’
suivre.
Les premiers écrivains chrétiens , plus occupés de la vertu que de la science, songèrent à exposer les dogmes de la foi, les préceptes de la morale, les rites du culte; la plupart de leurs ouvrages sont donc des catéchismes où respire l’ardeur de la conviction. Mais, pour affermir la vérité, ils durent combattre l’erreur et montrer l’accord de la foi avec la raison, non-seulement en produisant les preuves historiques de la révélation, mais en établissant un système de spéculations rationnelles fondées sur celle-ci. Les saints Pères, considérant donc la philosophie et la religion comme dérivées de la même source, s’appliquèrent à les concilier à l’aide d’un éclectisme qui diffère de celui des néoplatoniciens, en ce que, au lieu de mettre d’accord les systèmes des diverses écoles , il leur donne pour règle à tousune loi supérieure, qui est la foi. Quelques-uns d’entre eux penchèrent vers les Orientaux, comme Denys l’Aréopagite, saint Panthène, Tatien, Origène; d’autres vers les Grecs, comme Justin, Tertullien, Lactance, Augustin, lesquels firent peu de cas des épicuriens , des sceptiques, des stoïciens, des péripatéticiens, soit à cause de la morale corrompue qu’ils enseignaient , soit à cause du doute qu'ils répandaient dans les questions où l’homme a le plus besoin de certitude. Il est vrai que , du moment où ils eurent des hérésies à combattre , ils adoptèrent la méthode logique d’Aristote ; mais en général ils montrèrent plus de sympathie pour le platonisme, que lon a dit être une anticipation ou une préparation au christianisme (1).
(1) Il a été nommé ainsi par saint Justin (L. cont. Gent.), par saint Clément d'Alexandrie (Séromat. VI) et par Eusèbe (Præpar. evang. XI). Numénius disait que Platon était Moïse s'exprimant en grec.
Qu'on ne me fasse pas dire pourtant que les saints Pères étaient platoniciens ; quelques-uns même combattirent tout à fait Platon, et saint Augustin se repent
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Platon, en effet, se détachant de l'expérience extérieure et de
la dialectique vulgaire , essaya, par une route inconnue aux Grecs, et à l’aide d’idées supérieures au monde sensible, de revenir vers le maître de la nature, qu’il chercha dans l'intuition et dans une réminiscence interne ; peut-être entendait-il par là un réveil de la conscience, un pressentiment de l’image divine inné dans l’homme; c’est la pensée qui résout la question ontologique de la légitimité de nos connaissances , et fonde une philosophie de la révélation. Dieu est le fondement de la loi, selon Platon, qui propose aux citoyens de sa république idéale ces bases de la société : « Dieu , selon la tradition antique, ayant en soi le prin- « cipe, la fin et le moyen de toutes choses , opère constamment le « bien selon sa nature; il est toujours accompagné de la justice, « qui punit les violateurs de la loi divine; quiconque veut s’as- « surer une vie heureuse se conforme à cette justice , et lui obéit « avec une humble docilité. Mais celui qui s’enorgueillit de ses ri- « chesses , de ses ‘honneurs ou de sa beauté, celui que sa jeunesse « enflamme d’une insolente présomption, comme s’il n'avait be- « soin de seigneur ni de maître et pouvait conduire les autres, ce- « lui-là est abandonné de Dieu , et met le désordre en lui-même, « dans la maison, dans la cité. Que doit donc faire et penser le « sage? chercher les moyens d’être au nombre des serviteurs de « Dieu. Et quelle chose est agréable à Dieu et conforme à sa « volonté? une seule, selon l'antique et invariable sentence qui nous enseigne que l’amitié ne naît qu’entre des êtres sembla- « bles. Dieu, plutôt qu’un homme quelconque, doit donc être « la mesure suprême de tout. Voulez-vous être ami de Dieu, mettez tous vos efforts à lui ressembler. »
Ne croirait-on pas entendre un des saints Pères? Il ne faut donc pas s'étonner si les docteurs chrétiens s’attachèrent à ce grand disciple de Socrate, non toutefois pour s’asservir à sa parole, mais par suite de l’étroite relation qu’ils trouvaient entre ses idées et celles du christianisme. Du reste, ils s’éloignaient de lui quand il ne suivait pas le droit chemin, parce qu’ils considéraient toujours la philosophie comme la servante (ancilla) de la théologie , la révélation comme la base de toute connaissance pratique et spéculative.
de l'avoir trop loué : Laug quoque ista qua Platonem, vel platonicos, vel academicos philosophos tantum extuli, quantum impios homines non oportuit, non immerilo mihi displicuit. (Retract. I.)
Le jésuite F. Bauro a écrit la Défense des saints Pères accusés de plato-
ani nas
: Patte iisiné; Paris, 1711s
La révélation admise, tous les doutes logiques étaient éclaircis : elle contient la morale , c’est-à-dire tout ce qui regarde les actions humaines; elle est faite au moyen de la parole, elle explique donc l’origine du langage; elle est faite par un être à d’autres êtres , elle atteste donc une variété d'existence ; elle vient d’une source infaillible , elle présente donc le eritérium de la certitude. C’est ainsi que l’Église argumentait, bien que certains Pères , conservant des habitudes d'école , demandassent à la science ce que peut-être la foi seule pouvait fournir.
Dieu et la religion, avec le monde et l’homme, sont l’objet principal de leur spiritualisme plus ou moins rationnel. Tout ce que nous pouvons concevoir de l’essence &e Dieu nous ramène à lu-
Unité substan- Dité substantielle , notion la plus élevée où puisse atteindre l'esprit
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Création,
humain. Cette unité, qui n’est susceptible d’aucun nom particulier, est indistincte , invisible, voilée , ne présentant à notre intelligence aucune qualité spéciale qu’elle puisse saisir. Cette idée, qui nous est apparue en tête de toutes les théologies antiques, est exprimée au début de l’Écriture sainte par cs mots : Je suis Celui qui est, ou bien : Je suis l'Étre. Or, puisque l’idée universelle de l'être sert d'appui à toute l'intelligence , et que nous ne pouvons rien affirmer sans la parole est, nous n'avons d’intelligence qu’autant que nous connaissons Dieu.
Les Pères, cependant , loin de confondre ainsi toutes choses en Dieu, combattaient le panthéisme comme un système qui détruit la notion propre de l’Être suprême, en supposant des émanations qui décomposent l'unité essentielle de la substance divine en autant de fractions qu’elle produit de corps en se subdivisant ; d’où il résulte qu’elle est assujettie au mal dans ceux-ci.
Ils disaient aux partisans du dualisme que, attribuer à la matière une éternité .ndépendante et nécessaire , c’est effacer la notion de Dieu en lui enlevant ses caractères propres et incommunicables, dont on ne peut trouver la raison dans l'essence de la matière , attendu que celle-ci, variable, divisible et accidentelle comme elle est, ne contient pas en elle le motif de sa propre existence et suppose un terme immuable et antérieur, On ne saurait non plus admettre la coexistence du principe du mal; car alors la puissance , la sagesse, l'amour de Dieu, demeurent limités. La puissance , en effet, se trouve entravée par un principe indépendant de sa nature ; la sagesse ne peut dissiper les ténèbres essentiellement impénétrables de la matière, et l’amour est combattu par l'esprit de haine infinie , de discorde, de destruction.
Ils concluaient de à que Dieu, par un acte de sa libre volonté,
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(1)14 Timoth.