‹ Histoire universelle [microforme] (volume 2)Chapitre 124 sur 135 · BEN CIRE · texte numérisé non relu

BEN CIRE

‘ l'enfant regarda lés voleurs avec un tel sourire.et leur toucha tel-

lement le cœur, qu’ils délièrent aussitôt Joseph; et firent apporter des langes pour Jésus. et des vivres pour ses parents.

« La femme d’un des voleurs avait un enfant hydropique ; après avoir pris, lavé et changé Jésus , elle en fit autant pour le sien, qui, à l'instant même, se trouva guéri. Les brigands restèrent extrêmement étonnés; aussi Joseph et Marie furent bién servis , et obtinrent pour reposer la chambre la meilleure; puis, le lendemain, on les remit sur la bonne route. Un brigand, leur souhaitant un bon voyage, dit à Jésus : « Seigneur, je crois fer- « mement que vous êtes plus qu’un homme, puisque je n’ai pas « eu le courage de vous tuer tous trois, et que vous êtes les pre- « miers qui sortiez sains et saufs de ma maison, Qu’il vous sou- « vienne donc de moi, Seigneur, et de la misère de ma vie! » *t il les quitta les larmes aux yeux. C’est le même larron, selon que l’attesta la vierge Marie , qui fut erucifié avec Jésus.

« En poursuivant son voyage , la sainte famille se frouva hors du désert sur l’heure de midi, et la sainte Vierge descendit à. l'âne pour se reposer. Fatiguée comme elle l'était, elle se nit à l’ombre d’un dattier, tandis que Joseph cherchait un peu d’herbe pour sa monture. Marie, en levant les yeux, vit que les dattes étaient mûres, et, comme elles paraissaient très-belles, elle en eut envie; mais elle ne pouvait y atteindre , attendu qu’elles étaient trop hautes. Alors une branche se courbe jusque sur ses genoux, et elle en cueille tant qu’elle veut.

« Et ils poursuivirent leur voyage. La terre d'Égypte est éloignée de la Judée de seize bonnes journées de chemin. Lorsqu'ils y furent arrivés, les faux dieux furent renversés dans tous les endroits où ils passèrent, beaucoup d’Égyptiens virrent les adorer, et ils répondaient à ceux qui les en réprimandais:ii : « Nos dieux « tombent devant eux; pourquoi n’en ferions-nous pas autant? »

« Lorsqu'ils eurent demeuré quelque temps en Égypte, un ange apparut en songe à Joseph, et lui comwanda de retourner en Judée, où Hérode était mort misérablement. »

Ashavérus assiste comme témoin aux faits de la vie de Jésus- Christ, et il se complaît beaucoup dans les détails domestiques. Nous les passons pour arriver à la Passion, dans le récit de laquelle la légende met en opposition avec le Juif de bonne foi et repentant, personnifié dans Ashavérus, le Juif obstiné et traître, personnifié dans Judas Iscariote :

« Je vous dirai de quelle famille était Judas. Son père sortait de la souche de Ruben, était jardinier, et faisait un petit com- MiST, UNIV, — T, V. 40

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merce de terre et de plantes, Quand sa femme fut enceinte de Judas, elle rêva qu’elle donnait le jour à un fils ayant une couropne à la main; qu’après l’avoir jetée par terre , il la foulait aux pieds, puis s’approchait de son père et le tuait; il allait ensuite au temple, et en brisait les ornements précieux.

« Elle se réveilla désolée , et raconta son rêve à son mari, qui s’en alla partout s’enquérant de ce qu’il signifiait ; on Ini dit à la fin qu’il lui naîtrait un fils, lequel tuerait un roi et son père, et serait si avare que , pour avoir de l'argent, il ne reculerait devant aucune iniquité.

« En entendant cela, le père de Judas fut tout épouvanté, et, afin de détourner tant de malheurs, il résolut, avec sa femme, de noyer l'enfant, En effet, lor squ’il eut dix jours, il fut porté par son père au Jourdain, qui se jette dans la Méditerranée ; mais le coffre qui ie contenait fut poussé vers l’île de Candie , et le roi du pays, en se promenant avec sa femme, vit flotter cette caisse, qu'il fit pêcher ; comme il y trouva un bel enfant , il ordonna qu’on en prit soin, et l’appela Judas, parce qu’il reconnut à ses vôtements qu'il était Juif.

« Judas fut élevé avec le fils du roi , plus âgé que lui d’un an. Quand ils eurent grandi, on s’aperçut que Judas dérobait l'argent de l’autre; le jeune roile dit donc à son père, qui, ayant fait fouiller Judas, trouva sur lui des pièces de monnaie, des anneaux, des bijoux de prix , enlevés à la reine et au prince. I le fit donc fouetter, et lui dit: « Tu n’es pas mon fils, quoique tu en portes le nom; «tu es un enfant trouvé, sauvé des flots, et élevé par charité. »

« Judas fut pris à ces paroles d’une telle rage de ne pas être ce qu’il croyait, qu’il résulut de se venger, et, imaginant que c’était la faute du jeune prince, il chercha le moment et le lieu favorables pour lui faire un mauvais parti. Un jour qu’ils étaient allés se promener ensemble dans un petit bois, il lui donna un tel coup sur la tête qu'il le tua, gagrni la mer et se sauva en Égypte ; de là, il se rendit à Jérusalem, où il se mit au service d’un grand seigneur, attendu qu’il était circoncis sans le savoir, et même instruit dans la loi et les usages des Juifs.

« Au bout de quelque temps, son maitre l’envoya acheter des fruits, et lui indiqua la maison qu'habitait précisément son père. Avide de se faire de l'argent , il escalada le inur du jardin, et se mit à cueillir des fruits; son père, venant à s’en apercevoir, lui dit : « Pourquoi voles-tu mes fruits? » et autres paroles; alors Judas en fureur lui asséna tant de coups, qu’il le laissa pour mort,

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LITTÉRATURE. EGGLÉSIASTIQUE. 127

« Le lendemain, sa mère vint s’en plaindre à son maître ; il fut donc envoyé en justice, et la sentence décida que, si le blessé mourait, il épouserait la veuve, ce qui advint. Il fut appelé /scariote, c’est-à-dire assassin , et vécut longtemps avec sa mère, :

« Mais une fois, comme elle se couchait , elle remarqua qu’il avait deux doigts du pied attachés ensemble, ce qui la fit s’écrier : « O Seigneur ! je vois bien que mon songe était trop véridique ; « car l’enfant que nous avons exposé avait précisément les doigts « ainsi, » Et plus elle regardait Judas, plus elle acquérait la certitude que c'était lui-même, d'autant plus qu'il avait à la tempe une envie de couleur grise, comme son enfant ; c’est ainsi qu'il fut reconnu. »

On voit que l'imagination des narrateurs allait puiser dans la tradition hébraïque , de même que dans les fables païennes, les couleurs les plus sombres pour en charger le plus grand des coupables. Le traître accomplit son fortait; le Christ est traiîné au supplice, et Ashavérus, grand partisan des scribes et des pharisiens , veut être témoin de ses derniers instants :

« J'étais sur me porte, quand je vois des gens courir en répétant : « Ils crucifient Jésus ! » Je pris alors mon enfant dans mes bras pour le lui faire voir; car, à cet instant, Jésus arrivait en chancelant sous sa croix pesante. Il s'arrêta devant ma porte pour se reposer quelque peu; mais moi, m'en offensant comme d’un affront, je lui dis durement : « Allons, marchez ; loin, loin de ma « porte! Je ne veux pas qu'un vaurien sy repose, »

« Jésus me regarda d’un air triste, et dit: « Je vais, et je me. « reposerai; toi, tu iras et ne te reposeras plus; tu chemineras « tant que le monde sera monde, et jusqu’au jour du jugement. « Va, tu me verras assis à la droite de mou Père , pour juger les « douze tribus qui aw’auront crucifié, »

« Je laissai mon enfant , etje suivis Jésus. La première personne que je vis fut Véronique, qui vint essuyer le visage de Jésus avec un linge sur lequel ce visage resta empreint. Plus loin, je vis Marie et d’autres femmes qui pleuraient, Un ouvrier qui portait les clous et le marteau prit un de ces clous, et, le mettant sous les yeux de Marie : « Regardez, femme , lui dit-il; votre fils va être cloué avec cela, »

« J'allai avec lui jusqu’à la montagne. Arrivés là, ils prirent la croix et la posèrent à terre; puis, ils creusèrent de grands trous, tandis que d’autres valets du bourreau dépouillaient le Christ, Quand il fut ainsi nu, quelques-uns détournèrent les yeux pour ne pas êlre Lémoins d'un spéctacie si inisérabie ; d’autres riaient 10,

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et en plaisantaient, Marie, tant son voile de sa tête, J'envoÿa À Jésus pour couvrir sa nudité.

«Il futensuite crucifié ,etl’on mit la croix à l'endroit même où Adam avait été enseveli à et où se trouvaient les trois arbres dont j'ai parlé. Après avoir dit quelques paroles, le Christ expira. Alors le ciel s’obscurcit, et il survint une terrible tempête ; les morts sortirent de leurs tombeaux , les rochers s’ébranlèrent et la terre se fendit au pied de la croix. "Longin vint avec une lance, et perça le côté de Jésus, qui était mort. Le sang qui en sortit coiilà dans la déchirure du sol az pied de la croix, où il arrosa la tête d’Adam et d’Ëve, ensevelis là tous deux et réduits en poussière. »

C’est une des idées les plus ingénieuses et les plus attrayantes du moyen âge que celle qui fait mourir le Christ sur un bois né de la semence de l’arbre funeste à tout le genre humain , et sorti de la poussière même de nos premiers parents ; qui fait ensuite planter la croix sur leur tombe, et couler le sang divin sur leurs cendres comme pour les ranimer. |

Ashavérus , après avoir repris haleine , tandis que chacun parmi ses auditeurs 'exprimait le sentiment qui l’agitait, continue en ces termes : | NPA |

« À peine le Christ fut-il mort, que je jetai mes regards sur Jérusalem, pour la voir encore une fois, me sentant comme poussé à la quitter. Je commençai ainsi mon voyage ne sachant où j'allais. Je passai de hautes montagnes; maintenant, en quelque endroit que j'aille, je ne puis m’arrêter. Dans ce moment même, messieurs {disait-il en faisant de profonds saluts), il me semble être sur des chardons ardents; bien que je sois assis, mes jambes se meuvent, et j’éprouve une grande impatience de marcher.

« Je courus donc au levant, au couchant, au midi, au nord. Après avoir cheminé par le monde entier, je retournai en Judée ; mais je n’y retrouvai plus ni parents ni amis, car il y av ait cent ans que je marchais continuellement ; aussi une vie si longue m’était-elle bien à charge. Je quittai donc de nouveau Jérusalem , où je n’étais plus connu de personne , avec l'intention d'essayer de tous les périls pour perdre l'existence, me sentant fatigué de vivre si longtemps; mais, quoi que je fisse , la parole de Dieu devait s'accomplir. Je combattis dans plusieurs batailles, je reçus plus de deux mille coups sans qu’un seul me blessât, car mon corps est dur comme le roc, et aucune arme ne saurait l’entamer, J'ai été sur mer, et j'ai fait souvent naufrage ; mais je reste flottant sur l’eau comme une plume, Je n'éprouve jamais le besoin de manger et

üe boire; je n'ai point de maladies, ni ne puis mourir, J'ai déjà

offrai tièren étaier mais vélati petits y che phiqu lhistc révèle roma bord affair perce le cre Pend cupel dicat abstil quis léger conn

parcouru.le monde quatre fois , et partout j'ai aperçu de grands changemerts, des contrées ravagées, des villes *enversées , ce

qu il serait trop long de vous raconter. »

” Son histoire finie, le Juif errant se leva pour s’en aller. Alors V'évêque le pria de resièr encore quelque peu , et lui offrit de l’argent pour faire son VOYAge ; mais il répondit : « Je n’en ai pas besoin; , je puis, rester des années sans boire ni manger, bien que je sois fait comme tout autre. Quant à des habits, à des souliers et À des chausses, je n'en manque pas; les miens ne s’usent jamais. »

«Et, faisant un profond : salut à la compagnie, il se mit en route pour son cinquième voyage. ».

Telle est la légende populaire connue des savants comme du vulgaire, qui montre en cent endroits les traces du Juif errant, raconte ses malédictions, ses prophéties. Les autres voient le fond d’une magnifique épopée dans cet être devant lequel tout passe sans qu’il passe lui-même, solitaire et impassible témoin de tant de vicissitudes et de tant de souffrances.

Les vies de tant de martyrs, de tant d’admirables anachorètes, offraient encore à la littérature un champ fécond et un genre entièrement nouveau. Les biographies composées antérieurement étaient toujours celles de personnages qui appartenaient à l’histoire; mais alors l’humble vertu trouvait son panégyrique et sa révélation , et les fastes de l’humanité consistèrent dans le récit de petits événements racontés pour servir d'exemples. Il ne faut pas y chercher des distractions agréables ni des spéculations philosophiques, mais une narration émipretnte de naïveté, dans laquelle, si l’histoire véritable se trouve parfois altérée, l’histoire morale se révèle par des lraits pleins de charme et de vérité. Le monde romain , se confiant dans son éternité au moment où il était sur le bord de l’abime, continuait de se livrer à ses amusements et à ses affaires. Les poëtes continuaient à célébrer leurs dieux, sans s’apercevoir qu’ils n’existaient plus; les philosophes discutaient sur le crépuscule quand le jour brillait déjà de toute sa splendeur. Pendant ce temps , le peuple, dont ils ne daignaient pas s’occuper, faisait de l’histoire à sa manière, tantôt répétant les prédications de l’apôtre, tantôt les tourments des martyrs, ou les abstinences du solitaire au désert, avec ces ornements de détail qui sont le caractère des récits populaires. De là, les nombreuses légendes qui exercèrent la piété des siècles croyants et la critique

des siècles penseurs, mais dans lesquelles personne ne pourra mé-

connaitre une admirable simplicité, une croyance trompée quel-

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