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CHAPITRE X

L'expédition de Titus et la soumission d’une seule nation, pararent nn si grand événement au milieu de la médiocrité universelle,, que Vespasien devint jaloux de son propre fils; mais celui-ci accourut en lui disant ; Je suis arrivé, mon père, me voici! et Vespasien , délivré de tout soupçon, l’associa à la puissance tribuniuenne, lui conféra le commandement des gardes prétoriennes , et le laissa triompher avec la plus grande magnificence ; c’est à cette occasion que fut élevé l'arc qui porte encore le nom 2° Titus, monument qui , avec la clôture du temple de Janus et i :::cuon du temple de la Paix, attesta la fin des guerres.

Mais Césénius Pætus, gouverneur de Syrie , ne tarda point à en susciter une nouvelle; désireux de se signaler dans quelque expédition militaire , il rendit Antiochus, roi de Comagène , suspect à

rucifixerunt Saleatorem srum, et fecerunt damnutorem suum . (SAINT A! ,USTIN.)

Agricoin.

l’empereur, qui le chargea de marcher contre lui ; il occupa donc ce royaume et le réduisit en province, sous le nom d’Euphratésienne. La Grèce, que Néron avait émancipée, devint aussi une provines ver la Lycie , la Thrace, la Cilicie, Rhodes, Byzance et Samos. :,:: ans ayant commencé à déboucher des contrées situées entre ie l'anaïs et lesPalus-Méotides, et à faire des incursions sur les terres des Mèdes et des Arméniens, Vologèse , roi des Parthes , implora contre eux le secours de Vespasien ; mais il refusa, heureux de voir ces terribles voisins occupés d’un autre côté. Le gouvernement de !: P: ‘gne fut donné à Cnéus Julius Agricola, qui mérita d'avoir pour panégyriste Tacite, son gendre. Né à Fréjus, dans la Gaule Narbonnaise , il étudia à Marseille la philosophie et la jurisprudence , plus qu’il ne paraissait convenable à un Romain et à un sénateur. Il se forma en Bretagne à l’art militaire; nommé tribun du peuple à Rome , il s’abstint d’agir, afin de ne pas donner d’ombrage à Néron. Chargé par Galba de contrôler les offrandes faites aux temples , il fit cesser les accusa- \ tions de sacrilège ; ; sa mère fut tuée à Vintimiile par les soldats \d’Othon : ; puis il se rangea du côté de Vespasien , et obtint le commandement de la vingtième légion , employée dans la Bretagne ; il gouverna ensuite l’Aquitaine , fut nommé consul , enfin pontife et gouverneur de la Bretagne. Revenu dans ceite contrée, il ti cesser les excursions des montagnards ; l’île de Mona ( Anglesey, ayant tenté de reconquérir son indépendance, il l’attaqua sans vaisseaux, en traversant le canal à la nage avec ses troupes ; afin d’ôter toute occasion à des soulèvements à venir, il réprima la licence militaire , it régner la justice à la place de ie faveur, donna les emplois à d’honnêtes gens, punitles prévaricateurs , diminua les impôts, et s’efforça de faire sentir le moins possible la servitude. il continua , durant les années qui suivirent , à faire de nouvelles conquêtes ou à consolider les anciennes ; en effet, servi par l’inconstance et la désunion des barbares qui, combattant isolément , étaien! subjugués les uns après les autres ,il s’avança jusqu’à lembouchure du Tay, jusqu'aux bords de la (lyde ei du Forth ; il se preparait même à débarquer en Irlande qui, située { comme il le croyait ) entre la F etagne et l'Espagne, devait faciliter ses communications avec ‘raule. Les Calédoniens , prenant ombrage de ses succès , redounierent d’efforts contre lui, et l'attendirent , au nombre de trente mille environ, au pied des monts Grampians , sous le commandement de Galgacus; mais ils furent entièrement défaits. Agricola fit le tour de la Bretagne et soumit les Orcades;

enfin , grâce à lui, une guerre commencée sous l’empereur le plus

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stupide , continuée sous le plus débauché , terminée sous le plus peureux, procura à l'empire le seul agrandissement qu’il reçut durant le premier siècle. Mais les âpres montagnes où se perpétue un hiver orageux, les lacs couverts d’un brouillard épais, les froides et solitaires forêts où des sauvages nus faisaient la chasse aux cerfs, r’endurèrent pas longtemps le joug étranger.

Rome respirait après tant d’atrocités et de folies, bien que les netvaius Pris. supplices n’eussent pas entièrement cessé. Helvidius Priscus , de | Terracine, avait étudié la philosophie, non pour couvrir de ce nom une inertie voluptueuse, mais pour occuper plus dignement les magistratures ; il avait épousé la fille de Thraséas Pætus, généreux citoyen qui lui laissa pour héritage sa constance à bien faire et à dire la vérité. Banni à la mort de son beau-père, puis rappelé par Galba, il ne cessa, dans son zèle pour la liberté, de s’opposer aux actes arbitraires de cet empereur et de ses successeurs. Il fit aussi des sorties énergiques contre Vespasien, sans encourir aucune peine ; néanmoins, pour avoir célébré publiquenient l’anniversaire de la naissance de Brutus et de Cassius, en exhortant le peuple à les imiter, l’empereur le fit arrêter; mais il lui rendit bientôt la liberté. Rien ne put changer les opinions ni modérer le langage d'Helvidius, qui fut enfin banni; puis, comme il continuait dans son exil à décrier l’empereur de toutes ses forces, le sénat décréta sa mort. Vespasien envoya des ordres en toute hâte pour qu’on suspendiît l’exécution ; mais Mucien ou le hasard les fit arriver trop tard.

En voyant les louanges que Tacite, Pline le Jeune et Juvénal prodiguent à ce héros imprudent, nous sommes amené à faire de tristes réflexions sur les ressources auxquelles la vertu est forcément réduite à recourir, quand les moyens légitimes de s’opposer aux abus du pouvoir lui sont enlevés.

Une conjuration contre Vespasien fut ourdie par Cæcina, Éprius Marcellus, espion de Néron, et plusieurs prétoriens ; mais le complot ayant été découvert, Marcellus prévint sa condamnation en se tuant ; puis, comme il ne suffisait pas, pour faire prononcer celle de Cæcina , d’avoir trouvé sur lui la proclamation destinée à soulever les soldats, Titus l’invita à souper, et le fit assassiner : genre de procédure expéditif.

Vespasien, se sentant mourir, dit : Je crois que je deviens dieu; Mort ae

il se raillait ainsi de la divinité que les Romains décernaient à leurs “251:

princes. Calme jusqu’au dernier moment : Un empereur, s’e- 7

cria-t-il, doit mourir debout ; dans un effort qu’il fit pour se lever, * os il expira à l’âge de soixante-huit ans, après en avoir régné dix.

Il était d'usage de représenter, aux funérailes des grands, des comédies dans lesquelles on mettaitle morten scène, et souvent d’une manière burlesque. Lors des funérailles de Vespasien, le bouffon qui jouait le rôle de l’empereur défunt, demanda aux intendants de sa maison, ce qu’il en coûterait pour ses obsèques; en apprenant la somme énorme que Titus y destinait, il reprit : Donnez-moi cet argent, el jetez le corps au Tibre, si vous voulez. Rome pouvait néanmoins se considérer comme heureuse , si-elle n’ayait:eu à reprocher que son avarice au successeur de Néron et de Tibère. La grandeur et la majesté, dit Pline, ne produisirent \ en lui d'autre effet que de rendre la puissance de faire le bien égale au désir qu’il en avait,

Titus, son fils, lui succéda. Élevé. avec Britannicus, il devint très-habile en éloquence et dans l’art des vers, plus encore dans celui de la guerre, Tant que vécut son père, son avidité et son outrecuidance faisaient espérer. peu de bien de lui, Il appuyait auprès de l’empereur quiconque lui offrait de l'argent ; s’il était mal disposé contre quelqu'un, il faisait demander sa mort au théâtre ou au champ de Mars par des gens soudoyés; enfin, ses amours avec Bérénice, sœur du prince juif Agrippa IT, indisposaient, les Romains autant que les Juifs : les uns, redoutant une impératrice étrangère; les autres, scandalisés de ce qu’une princesse ,. leur compatriote, s’abaissât jusqu’à recevoir les embrassements du destructeur de leur nation.

… Mais Titus, devenu empereur, renvoya Bérénice hors de l'Italie, / malgré l'amour qu'il ressentait pour elle; non-seulement il ne fit aucun mal à Domitien, son frère, dissolu et intrigant, mais il lui offrit de partager avec lui l’autorité, Il confirma par un édit les prérogatives accordées par ses prédécesseurs aux personnes ou aux cités. Le peuple avait toujours accès auprès de lui, même lorsqu'il était au bain; ayant des jeux à donner, il invita les citoyens à lui dire quand et comment ils les désiraient; chez lui Paffabilité ne nuisait en rien à la dignité. À ceux qui lui repro+ chaient sa trop grande facilité à accorder, il répondait : Personne ne doil s'éloigner: triste de l’audience du prince; un soir qu'il ne se rappelait aucun bienfait. accordé depuis le matin, il s’écria : J'ai perdu ma journée. Loin d’envier le bien d’autrui, il: refusa d’accepter des dons et des legs; et pourtant, en présents, en spectacles et en édifices , il dépensa autant qu'aucun de ses: prédécesseurs. Lors de l’inauguration de son amphithéâtre colossal, outre les gladiateurs, il donna en spectacle au peuple une batailles navale, et jusqu'à cinq mille bêtes féroces, Des désastres

publics éclairée:

Panthéo parler d nait tout d'argent gers, et palais.

Sous un temp sevelit À Cumes par des maux a le pays; curiosit mes. E une no faisance Il déc il se co conda périr le sénat ct noncer d'uné p ilenvoi à soupe remet :

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publics lui fournirent l’occasion de montrer une générosité plus

éclairée, En effet, un incendie ayant consumé le Capitole, le

Panthéon, la bibliothèque d’Auguste, le théâtre de Pompée, sans

parler d’autres édifices moins importants, Titus déclara qu’il pre-

nait tout le dommage à sa charge; il refusa donc les sommes

d'argent que lui offraient les villes de empire et les princes étran-

sers, et vendit, pour tenir sa parole, jusqu'aux meubles de son : palais.

Sous son règne, le Vésuve, qui n’avait pas fait éruption depuis un temps immémorial, ‘sé réveilla avec une telle fureur, qu’il ensevelit les deux villes d’Herculanum et de Pompéi ; Pouzzoles et Cumes furent détruites, toute la Campanie ébranlée et bouleversée par des tremblements de terre. Titus répara à ses frais tous les maux auxquels il fut possible de remédier ; il parcourut lui-même le pays, observant les désastres causés, non pour satisfaire une curiosité indifférente, mais en prodiguant les secours aux victimes. Enfin, la peste, qui se déclara dans l'empire, fournit à Titus une nouvelle occasion de montrer sous un nouvel aspect sa bienfaisance, nous dirons presque sa charité.

Il déclara, en acceptant le pontiticat, qu’à partir de ce moment il se conserverait pur de toute effusion de sang; en effet , il ne condamna plus à mort, disposé à périr lui-même plutôt qu’à faire périr les autres. Deux patriciens sont condamnés à mort par le sénat comme conspirateurs, et Titus fait prier l’assemblée de renoncer à un châtiment inutile, la durée des règnes dépendant d’une puissance supérieure à celle des hommes; en même temps, l'envoie rassurer les mères des accusés, qui, le soir, sont invités à souper avec lui ; le lendemain, il les conduit aux spectacles , et remet même entre leurs mains les épées des gladiateurs, qu’ca lui apporte, selon l’usage, pour les examiner.

Il abrogea la loi de lèse-majesté, et ne voulut plus que per:rnuc füt accusé pour avoir dit du mal de lui ou de ses prédécesseurs : Ou celui qui médit de moi a tort, ct je le pains; ou il a raison, et alors il'y aurait injustice à le punir pour avoir dit la vérité. Quant à mes prédecesseurs, s'ils sont aujourd'hui des dieux, ils peuvent à leur gré punir leurs propres outrages, sans que j'aie besoin de leur préler secours.

Qui pourrait croire que, sous un tel prince, un faux Néron, venu

Éruption du ésuve,

8 septembre.

de l'Arménie, aurait trouvé des partisans? Get imposteur, après avoir parcouru les rives de l'Euphrate, se réfugia parmi les Par-

thes.

Au moment où Rome respirait sous les douces lois de Titus ,

13 septembre.

Domitien.

qu’elle appelait les délices du genre humain , une mort prématurée lui enleva cebon prince à l’âge de quarante et un ans. Sa fin fut hâtée, dit-on, par Domitien, son frère, qui le fit mettre au rang des dieux en même temps qu’il cherchait à le dénigrer auprès des hommes.

Déjà les débauches effrénées de Domitien avaient excité le courroux de son père, qui ne s'était calmé qu’avec peine devant les instances affectueuses de Titus. Dans sa jeunesse , il avait fui toute espèce d’études et s’était couvert de dettes. A la guerre, son plus grand soin avait été de se soustraire aux fatigues et aux dangers; puis, lorsque pour rivaliser avec son frère, vainqueur des Juifs , il alla combattre en Germanie et contre l'empire gaulois, l'incapacité qu’il se sentait pour le métier des armes le poussa à s’adonner à la poésie. Après la mort de son père, il chercha à gagner les prétoriens, dans l'espoir de supplanter Titus, et Titus lui pardonna. Quand son frère eut cessé de vivre, naturellement ou non, il fut proclamé empereur, et se vit prodiguer à la fois tous les titres et charges dont ses prédécesseurs n’avaient été revètus que peu à peu.

Il montra d’abord tant d’éloignement pour toute espèce de cruauté, qu’il défendit tout sacrifice sanglant. Il faisait des largesses aux employés de l’État, afin que leur pauvreté ne les exposât point à la corruption; il refusait d’hériter des citoyens qui laissaient des enfants , et, après avoir partagé les terres confisquées entre les vétérans, ilne garda point le surplus, comme c’était l'usage , mais le rendit aux anciens propriétaires. Il fit faire des constructions splendides, reforma la bibliothèque incendiée, dépensa douze mille talents pour la dorure du Capitole, et pourtant la magnificence de ce temple n’était rien en comparaison d’une seule des galeries ou des salles du palais. Attentif à rendre la justice, il notait d’infamie les juges qui acceptaient de l’argent, ou les gouverneurs concussionnaires. Il réprima la licence publique et l’impudence des libelles, défendit aux chevaliers de se montrer sur les théâtres publics, dégrada un sénateur qui dansait, exclut les femmes perdues de la faculté de recevoir des legs et d’aller en litière ; il déclara indigne d’être juge un chevalier qui avait repris sa femme après l'avoir répudiée pour impudicité, punit de mort plusieurs adultères, et défendit sévèrement de faire des eunuques.

Domitien ne dissimulait pourtant qu'avec peine son naturel farouche, sanguinaire et bassement jaloux. Aussi avide de la gloire militaire qu’incapable de l’acquérir, il prit quatre fois, dans une année, le titre d’imperator pour es victoires remportées par

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d’autres; étant tombé à l’improviste sur les Cattes, la nation la plus civilisée et la plus guerrière parmi les Germains, il leur fit quelques prisonniers qu’il traîna en triomphe , et, depuis lors, il ne quitta plus la toge de triomphateur. Mais quand les Cattes chassèrent Cariomer, roi des Chérusques, qui s’était fait l’allié des Romains, Domitien n’osa le soutenir ; il laissa les Suèves et les Sarmates, révoltés contre l'empire, exterminer dans la Mésie, la Dacie et la Germanie, des armées entières, par la faute de généraux ou timides ou téméraires. Le dépit que lui causaient les victoires d’Agricola sur les Calédoniens, fit rappeler ce grand capi-taine, qui ne conjura la colère de l’empereur qu’en vivant dans l'obscurité ; encore, s’il faut en croire les soupçons des contemporains, son éloignement des affaires ne le sauva pas du poison.

Sa guerre la plus dangereuse fut celle qu’il eut à soutenir contre les Daces , c’est-à-dire les Tudesques { Deutsch), peuple beiliqueux, auquel un ancien philosophe nommé Zamolxis avait appris à considérer la mort comme le terme d’une vie ingrate, transitoire, et comme le commencement d’une existence heureuse et éternelle. Ils avaient été gouvernés avec sagesse par Dura , qui transmit son autorité à Décébale ; non moins habile dans les combats que dans le conseil, ce chef passa le Danube, défit les Romains , tua le gouverneur de la Mésie , et, après d’horribles dévastations, occupa tous les forts construits par les Romains dans ces contrées.

Quand Décébale apprit que Domitien s’apprachait avec l’armée. il proposa de déposer les armes et de renouveler l’ancienne alliance, ce qui lui fut refusé; mais Cornélius Foscus, comimandar des gardes prétoriennes , qui marcha contre lui, fut vaincu. Alo.s Décébale exigea que les Romains lui payassent deux obetes par tête, sinon il les menaça de rentrer sur leur territoire, e! @ 7 nittre tout à teu et à saug. Tant d’insolence irrita l’orgueil €: 3 soldits qui, après avoir vaincu les Daces dans neuf combats, leu: ‘113 »rent la paix qu’ils imploraient à leur tour.

Au lieu de poursuivre de ce côté ses avantages, Dornitien tourna ses armes contre les Conades et les Marcomans, coupables d’avoir secouru les Daces, dont il fit égorger les envoyés. Il ne tarda point à s’en repentir; car, assailli avec fureur, il vit son armée reduite à fuir dans une déroute complète. Aussi lâche dans les revers qu’il avait été insolent dans la victoire , il députa vers Decebale pour le supplier de consentir à la paix, en lui envoyant de riches présents, des artisans de toute espèce et une couronne d’or pour montrer qu’il le reconnaissait comme roi; enfin, il se

Guerre des Daces.

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