CHAPITRE XV
RICHESSE, sr CUMMERCE.
Les riches, dont l’ambition ne pouvait plus s’exercer dans les magistratures, craignant de porter ombrage au monarque, augmentaient sans mesure les prodigaiités du luxe privé, et s’enivraient de j jouissances , comme des gens qui cherchent à oublier le glaive qu’un fil tient suspendu sur leur tête.
Les récits touchant les richesses et le luxe d'alors ressemblent à des contes orientaux. C’est en vain qu’à différentes reprises les gens de bien avaient proposé la loi agraire; la prépondérance de l'épée était établie, et au milieu d’un peuple immense, pauvre et mendiant, quelques particuliers possédaient des richesses fabuleuses, Un d’eux, tout en déplorant les pertes considérables que lui avaient fait essuyer les guerres civiles, laisse en mourant 4,116 esclaves, 3,600 paires de bœufs, 250,000 têtes d’autre bétail, et 60,000,000 de sesterces (1). Crispus de Verceil possédait 200,000,000 de sesterces ; le philosophe Sénèque, 300; l’augure Cnéus Lentulus , et Narcisse , affranchi de Claude, 400 ; Scélus, favori de Galba, bien plus encore, Pallas, autre affranchi de Claude,
emassa tant de richesses quil aurait possédé, si l’on évalue en biens-fonds la valeur de son capital, la trois cent cinquantième partie du territoire de la France (1). Selon Pline, les biens confisqués par Néron à six riches citoyens seulement représentaient la moitié de l'Afrique proconsulaire (2). Vopiscus rapporte qu’Aurélien envoya dans une ville du domaine privé de l’empereur Valérien 5,000 esclaves, 2,000 génisses, 1,000 cavales, 10,000 brebis et 15,000 chèvres (3). On pourrait soupçonner l’exagération déclamatoire de l’auteur, si l’on ne lisait dans Sénèque que des provinces et des royaume: suffisaient à peine au pâturage des troupeaux de tels ou tels, dont les esclaves étaient plus nombreux que certaines nations belliqueuses , et la demeure plus spacieuse que bien des cités (4).
Les parfums de l'Arabie suffisaient à peine aux apothéoses des empereurs. Néron dépensa en largesses quatre milliards de sesterces, et Caligula deux milliards sept cents millions; Domitien sacrifia douze mille talents (66 millions de francs) à la dorure du Capitole (5). Adrien, en l'honneur de sa belle-sœur et du prince qui l'avait précédé, prodigua les parfums au point de les répandre sur la scène et dans les jarains; Héliogabale nageait dans des piscines où l'on avait répandu des essences précieuses, et faisait verser le nard à pleines chaudières (6); enfin, dans les solennités, les guerriers oignaient de parfums les bannières et les aigles , ce qui faisait dire à Pline que les Romains étaient frottés d’onguent à l’intérieur du corps et à l’extérieur, et qu’une femme se faisait gloire d’exciter les désirs par les seules odeurs qu’elle exhalait en passant (7).
Détournons un instant notre regard de cette profusion, et arrétons-le sur les raffineries d’encens à Alexandrie, où, dans la crainte de perdre une parcelle de parfum, on obligeait les ouvriers à travailler avec un masque et à sortir tout nus du laboratoire {8).
Pline a inséré dans son Histoire nalurelle un traité des pierres précieuses, tiré d’un travail rédigé par Mécène sur ce sujet, et qui prouve combien les anciens avaient poussé plus loin que nous ce
(1) Paucron, Métrologie, c. XI.
(2) Pue, XVIIL, 6.
(3) Voriscus, in Aurel., c. X.
(4) De Beneficiis, VII, 10.
(5) Suérone. Dion dit trois mille trois cents millions. (6) Lamprinius, XIX, 924.
(7) Hist, nat., III.
(8) Zd., XIV.
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genre de luxe. Sauf celui du milieu, tous les doigts de la main étaient chargés d’anneaux (1). Les coupes étaient en pierres précieuses , et l'on estimait particulièrement les vases murrhins, qui venaient de la Caramanie ou de l’intéri: dela Parthiène, et dont la fragilité offrait le plaisir piquant « voir continuellement un trésor en danger. Un personnage consulaire paya un vase de cette espèce soixante. et dix talents ; Néron, quarante millions de sesterces. Pétrone, le ministre de ses plaisirs, possédait une coupe murrhine du prix de trois certs talents; avant de mourir, il la brisa pour qu’elle ne revint pas à Néron, qu’il avait pris en haine (2),
Les perles étaient très-estimées, et les femmes s’en paraient, ou plutôt s’en chargeaient la tête, le cou , la poitrine, les bras; elles en mettaient jusque sur leur chaussure. Caligula en était couvert et en ornaït la proue des navires, comme Néron les lits destinés à ses débauches. Et -ependant elles se payaient le triple de l'or sur les côtes du golfe Persique et de la Taprobane (3) ; on donna d’une seule perle six millions de sesterces.
La soie s’achetait au poids de l’or; aussi, quand César fit couvrir son théâtre d’une tente de cette étoffe, les soldats murmurèrent, comme s’il cût épuisé le trésor. Claude fut accusé de mollesse barbare pour avoir couronné sous un pavillon de soie les deux rois de l’Asie dont nous avons signalé le voyage à Rome (4); l’usage de la soie s’étendit cependant, bièn qu’Alexandre Sévère et Aurélien tentassent d’y apporter quelque mesure. On la tirait de la Perse.
La Babylonie envoyait ses tapis aux mille couleurs ; un empereur en acheta un au prix de quatre millions de sesterces (5). Il
(1) Sardonychas, smaragdos, adamantas, jaspidas uno Portat in articulo.
(MarT., V,11.)
Digitus medius excipilur : cæteri omnes onerantur aitque etiam privatim articuli. PLINE, Hist. nat., XXXVII.
(2) Quelle était la matière de ces vases murrhine, si estimés des anciens ? Mercato et Baronius ont dit de benjoin ; Paulmier de Grertemesnil, d'argile pétrie avec de la myrrhe ; Cardan, Scaliger, Mercuriale, de porcelaine; Belon, de coquilles ; Guibert, d'onyx; d’autres, de substances différentes. Le Blond, dans les Mém. de l’Acad. des inscriptions, tom. XLITI, démentre qu'aucun d'eux n’a deviné, et invite à faire de nouvelles recherches,
(3)Margarilas quæ contra triplum aurum obryzum, atque id quidem in India efjossum, veneunt.
(4) Dion Cassius, XLITIE, LIX.
(5) Pune, Hist, nal., VII, 48.
Qu... SIXIÈME ÉPOQUE.
faut dire’ que les sévère Caton d’Utique en. avait.déjà possédé un qui en vélait huit: eent mille (163,667 fr.): Les toiles de l’Inde étaient aussi :très-vecherchées ; mais moins que son ivoire et celui de l’Éthiopie'et dela Troglodytide, dont on ornait les temples, les chaises curules des magistrats, les meubles, et les plafonds des riches ; la consommation s’en accrut:au point qu’on. épuisa cette mitiève ; et que, pour y suppléer,: on dut scier 'les.os d’éléphant. L’ébène’et le cèdre d’Afrique n’étaient pas moins estimés; on tirait des mers du Nord l’ambre jaune, dont on portait sur soi de petites figures qui coûtaient plus cher qu'un homme visant (1). Des vaisseaux égyptiens partaient du. port de Bérénice pour aller chercher des tortues le long des côtes d'Afrique ; mais l’écaille dorée de celle de l'Océanitide, île située à l'embouchure du Gange, était la plus estimée.
Chaque province envoyait de plus à Rome tout ce qu’elle produisait de meilleur : l'Égypte, du: papyrus, du verre, du lin; PAfrique, des fruits; la Mésopotamie, des tapis; l'Espagne, des lines fines, du miel et de la cire; la Gaule, des draps, du bétail, de l'huile, des ouvrages de cuivre, de fer, de plomb, d’étain : le Pont, des cuirs et du poisson salé; la-Bretagne, de l’étain; la Grèce des travaux d’art et de fins tissus.
Un luxe plus exécrable était celui des eunuques, instruments dégradés des voluptés de leurs maîtres ; Séjan en paya un cinquante millions desesterces (9,190,000 fr. ).
On amenait de l'Inde et de PAfrique les bêtes féroces destinées à donner au peuple, contraint à la paix par les temps, de sanglants spectacles. Cet usage, dont nous avons indiqué le commencement vers les derniers temps de la république, s’accrut sous les empereurs jusqu’à la démence. On chassait à grands frais les lions, les éléphants , les hyènes, les crocodiles, et l’on imaginait toutes sortes de moyens pour les prendre sans les tlesser (2) ; de sorte qu’au
(1) Taxatio in deliciis tanta, ut hominis quamvis parva effigies vivorum hominum vigentiumque prelia Superél. (PuinE, Hist. nat., XXXVNII.)
(2) On lit dans Pline (lib. VIII, c. 16 ) : « Comme la cliasse aux lions était périlleuse, on. creusait des fosses pour prendre ces animaux. Sous le règne de Claude, le hasard fournit un moyen plus simple et indigne, pour ainsi dire, d’une bête si féroce, Un berger de la Gétulie, dans l'Afrique septentrionale, calmait la fureur du lion en jetant sur lui une pièce de drap. Ce procédé merveilleux passa bientôt dans les jeux publics; et à peine en pouvait-on croire ses propres yeux, en voyant un animal si terrible tomber dans une torpeur subite, dès que le moindre ‘voile lui couvrait la fête, et se laisser attacher sahs opposer de fésistance ; car c'est dans ses yeux que réside sa force. » |
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temps de Pline, les lions avaient disparu de l'Europe. Ammien Marcellin affirme qu'on ne trouvait plus d’hippopotames: en deçà dès cataractéÿ dûNil. 4). Les hômmés:qui apprivoisaient les ani-
maux, à l’aide d’armulettes ou plutôt en les affamant, obtenaient
des résultats surprenants ; sans parler dés combats.et. des jeux
‘auxquels ils les habituaient’, ils dressaient: des.éléphants à lancer
des traits, à tracer des lettres avec leur trompe, à marcher sur des cordes; des poissons à venir à la voix; des lions à prendre des lièvres sans lés manger, des aigles à s'élever dans les airs en tenant un énfant entre leurs serres, Auguste’ se vantait. d’avoir fait tuer 3,500 animaux dans les amphithéâtres ;.200.lions périrent dans les jeux que présidait Germanicus; Titus en donna 9,000, et des femmes figurèrent parmi ceux: qui les frappaient ; il périt 4,100 bêtes sauvages dans les jeux célébrés par Trajan, et qui durèrent cent vingt-trois jours ; la libéralité d’Adrien porta à 10,000 le nombre de ces victimes de l’oisiveté romaine, et Probas, sans parler des autres animaux, fit lâcher mille autruches dans le cirque, auquel des plantations ‘donnaient l'aspect d’une fo- 1èt (2).
On à de la peine à croire à la prodigieuse richesse de quelques particuliers. L’aïeul de Lollia Paulina, victime d’Agrippine, fit si bien dans son gouvernement de PAsie que cette femme put figu-
rer dans un banquet, portant sur elle, en pierres précieuses, pour
Si l’on doutait d’un fait dont Pline a pu souvent être témoin, on apprendra avec quelque intérêt qué ce moyen est encore en usage dans l'Inde.
Le capitaine Williams, auteur d’un ouvrage intitulé : Journal des chasses pendant un séjour dans l'Inde ( Bibliothèque universelle de Genève, 1820, avril, p. 387 ), raconte, à propos d'une hyène, que detx Indiens, dressés à cet emploi, n'étaient munis que d'un fer aiguisé par le bout, de la longueur d’un pied, d’un paquet de cordes et d’une pièce d’étoffe de coton, « destinée probablement, ajoute.t-il, à couvrir la tête de l'animal pour l'empêcher de voir. »
Némésianus ( Cynegelicon, 303 et seq.) décrit une espèce de chasse moins périlleuse, mais tout aussi extraordinaire : « 11 faut, dit-il, entré autres ustensiles de chasse, se pourvoir d’une toile assez étendue pour envelopper les fourrés, et y renfermer les animaux effrayés à la vue des plumes qu’on aura eu soin d’y attacher. En effet, ces plumes, de même que des éclairs, frappent de stapeur les ours, les sangliers, les cerfs, les canards, les loups, et les empêchent de rompre un obstacle si léger. On teindra donc ces plames de diverses couleurs que l'on, mélera à des plumes blanches, en variant autant que possible l'effet des couleurs qui agissent avec tant de puissance sur les animaux sauvages... T1 faut préférer la couleur rouge. »
(1) Lib. XXIE, 15.
(2).M. Mongez a énuméré et décrit tous les animaux qti combattirent dans le cirque, depuis l’an 552 de Rome jusqu'à la mort d'Honorius. (Mém. de l'Acad,, vol, X, 1833, )