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CHAPITRE II

La plus grande partie du peuple romain et des nations italiques, exclue des droits réservés au petit nombre de ceux qui possédaient la plénitude du droit de cité, était entrée en lutte pour obtenir des priviléges égaux. De là, des discordes intestines , fomentées depuis des siècles entre les nobles, tuteurs dc ja liberté aristocratique , ou les riches à qui l'or permettait tout, et la masse de la population qui, mécontente d’obéir à tant de petits tyrans , se groupait autour de chefs ambitieux, avec lesquels elle établissait des tyrannies momentanées ou un despotisme permanent. Elle se borna d’abord à pérorer dans les comices et à réclamer des lois dans le sens de celles des Gracques ; püis , une fois que la puissance des tribuns se fut accrue, elle déclara ouvertement la guerre sous Marius , non moins brave que jaloux des nobles, I distribua

les confédérés italiens dans trente-cinq tribus, de manière qu’ils pussent l'emporter, par le nombre, sur les anciens citoyens ; maïs le sénat, soutenu par Sylla, non moins impitoyable que Marius, voulut au contraire les entasser dans les huit tribus dont le vote n’était presque jamais recueilli : conséquence , les guerres civiles et l’horrible système des proscriptions. Sylla, vainqueur, rétablit la république, c’est-à-dire le patronage de l'aristocratie ; il consolida l’autorité du sénat, introduisit dans l’armée des soldats mercenaires, et leur distribua , non plus l’ager publicus , mais les dépouilles des proscrits.

A sa mort, son parti adopte pour chef Pompée , qui sans cesse hésite dans le péril, dans l'ambition , dans la cruauté, tandis que César, dont la tête et le cœur possèdent tout ce qui peut contribuer au triomphe d’un parti, se fait le chef du peuple ; en effet, il triomphe du sénat, dont les poignards peuvent seuls l'empêcher d'opérer la grande réforme qu’il médite. Les discordes assoupies se réveillent à sa chute, et l’ancienne liberté se débat entre Antoine et Auguste, qui se disputent d’abord la succession de César, puis se réconcilient dans le péril commun jusqu’à ce qu’ils aient détruit l’aristocratie; ils engagent alors entre eux le combat, dont Auguste sort vainqueur et maître du monde.

De grandes qualités et une plus grande dose d’astuce lui servent , dans un espace de quarante-trois années , à accoutumer les Romains au joug, tout en conservant les formes républicaines. « Après avoir gagné les soldats par des libéralités, le peuple avec « du pain, tous par les douceurs du loisir, il commença à s’é- « lever peu à peu, à concentrer en lui les attributions du sénat, « des magistrats, des lois, sans que personne lui fit obstacle, les « plus hardis étant morts dans les combats ou dans les proscrip- « tions. Les nobies, d’autant plus enrichis et comblés d’honneurs « qu'ils étaient plus disposés à le servir, prospéraient sous le ré- « gime nouveau, et préféraient un présent certain à un passé plein « de périls. Cet ordre de choses ne déplaisait pas aux provinces , « qui, sous le gouvernement du sénat et du peuple , redoutaient « les luttes entre les hommes puissants , l’avarice des magistrats, « la débile protection des lois, dont se jouaient la force, l’intrigue « et l'argent (1). »

Auguste, au lieu de renverser la constitution, se montra désireux de la rajeunir, mais pour s’en attribuer tous les pouvoirs. Premier citoyen (princeps), il remplit diverses magistratures tem-

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poraires: en qualité de consul et de proconsul, il devint l'arbitre du sénat et des provinces; comme censeur, il eut à veiller sur les mœurs et sur la discipline; comme souverain pontife, il dirigea les augures, et, comme général (imperator), il disposa des armées. Mais ce fut principalement sur l'autorité tribunitienne qu’il fonda sa domination; ce veto, que la plèbe avait obtenu après de si longs conflits, rendait désormais l’empereur inviolable , lui conférait le droit d'appeler de tout décret du sénat et du peuple , et le constituait le tuteur de ce dernier. Ses successeurs, jusqu’à Dioclétien, comptèrent de leur tribunat les années de leur règne; comme tribuns, ils eurent toujours pour but de niveler les droits, et d’enlever au sénat jusqu’à l'ombre d’autorité qui lui restait. La représentation du peuple étant ainsi concentrée dans l’empereur (1), les deux plus fortes garanties de la liberté, l'intervention des tribuns et l’appel aux comices, se trouvaient supprimées.

L'empire ne fut donc pas une monarchie , mais une dictature prolongée ; les empereurs ne gouvernant qu’en tant qu'ils réunissaient en eux toutes les fonctions des anciens magistrats, le fondement de leur autorité (leur titre lui-même lindiquait) était la force , et la juridiction civile leur servait à couvrir l’usurpation militaire, aussi nécessaire que facile.

+ Auguste, effrayé de la mort de César, n’osa donner une forme stable au gouvernement, ni lui assigner de: limites, qui auraient montré aux Romains sa toute-puissance.

I n’y avait donc pour les empereurs ni ordre de succession, ni mode légal d’élection; ils furent des tyrans et non des rois, avec un pouvoir immodéré, mais précaire. Des noms anciens servaient à masquer des choses nouvelles. C’est donc à lui qu’il faut imputer les abus de ses successeurs, dont les vices , poussés à l’excès, ou les vertus intempestives , entraînèrent la ruine de lempire ; c’est à lui qu’il faut demander compte du despotisme militaire , la pire des tyrannies , parce qu’elle tue les passions généreuses , qui sont la vie de la société; c’est à lui encore qu’on doit attribuer la puissance arbitraire des prétoriens et les fréquentes révolutions qui, après avoir affaibli le courage des soldats et les souvenirs glorieux du peuple , permirent enfin à Dioclétien de s'emparer du pouvoir

(1) On lit dans les Pandectes : Quod principi placuit legis habet vigorem; utpole cum lege regia, quæ de imperio ejus lata est,populus ei et in eum omne suum imperium et polestatem conferat (Fr. I, pr. D. I, 4). Ce passage sembla si fort, qu’on lesupposa intercalé ; il est cependant à remarquer qu'ici omnem patestatem ne veut pas dire que le peuple transféra tout son pouvoir à l'empereur, mais que tont le pouvoir qu'avait l'empereur lui venait du peuple.

26 SIXIÈMEÉ ÉPOQUE.

absolu, puis à Constantin d’abolir jusqu'aux anciennes formes et aux apparences de la liberté (1).

On à supposé qu’Auguste avait désigné Tibère pour son successeur , dans la pensée que la méchanceté de ce fils de Livie ferait mieux ressortir sa modération; qu’il prévoyait combien Rome aurait à souffrir sous la lente oppression de cet homme irrésolu, défiant, dissimulé (2). Lorsque Tibère se fut illustré à la guerre, Auguste le détermina à répudier Vipsania Agrippine, pour épouser sa fille Julie, et lui conféra différents honneurs avec la puissance tribunitienne ; il pouvait donc se flatter d’être appelé à lui succéder , quand il vit le vieil empereur reporter ses faveurs sur les fils d’Agrippa. Autant par dépit que pour ôter au timide Auguste tout soupçon jaloux, il seretira durant huit années dans l’île de Rhodes

(1) Sources anciennes :

Dion Cassius, livres LI-LX ; du LXI au LXXX, nous n'avons que le résumné de :

X1PHILIN , qui va jusqu’à Alexandre Sévère, 11 est aussi partisan du despotisme que

Taie l’est de la république. Les Annales de cet historien vont de Tibère à Vespasien; mais on regrette la perte de deux années dé Tibère , du règne entier dé Caligula, des six premières années de Claude, et des derniers dix-huit mois de Néron. Son histoire n’embrasse que trois ans, de 69 à 71.

SuÉronE, Vies des Césars, de Jules à Domitien.

VELLÉIUS PATERCULUS, pour les règnes d’Auguste et de Tihère. Adulateur fastidieux.

HÉRODIEN, de Commode à Gordien :

SCRIPTORES HISTORLÆ AUGUSTÆ MINORES, d’Adrien à Dioclétien.

Eurrore, AurÉuUS Vicror , SexTus Rurus, nous ont laissé des abrégés d’histoire romaine.

Sources modernes :

LE NAIN DE TILLEMONT, Histoire des empereurs et des autres princes qui ont régné dans les six premiers siècles de l'Église.— L'édition augmentée, 1707. — Compilation laborieuse, qui est un trésor d’érudition.

Les jésuites Carrou et Rouilié terminent leur Histoire romaine à Tibère; mais , comme

Roctan et Venror, ils sont péu exacts dans leurs citations, et font de la rhétorique.

Hooke, sur lequel s'appuient les auteurs anglais de l

HisToire UNIVERSELLE, vaut beaucoup mieux pour l’exactitude des citations.

CREVIER, Histoire des empereurs romains depuis Auguste jusqu'à Constantin. Continuation de Rollin, prolixe et sans critique.

Muraïoni, Annali d'Italia, qui commencent avec l’ère vulgaire et embrassent l’histoire universelle tant que dure l’unité de l’empire. Ouvrage aride, mais exact et précis.

Les numismates comme Le VaiLLanT, Cooke, et surtout EckEL, Doctrina nummorum velerum.

Le bel ouvrage récent de M. CaamPicny, Les Césars.

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où, renonçant aux chevaux, aux armes et même à la toge, il se tenait éloigné de la mer , afin de ne pas être vu des navigateurs. Là, il interrogeait les devins, et les emmenait à sa demeure située au milieu des rocbe"s, afin que, de la terrasse qui la surmontait , ils consultassent les astres sur l'avenir. Si la réponse lui paraissait suspecte, un affranchi précipitait au retour l’astrologue maladroit du haut des rochers, Un jour le Grec Thrasyle, qu’il interrogeait, lui prédit la couronne. Et que t’arrivera-t-il à toi? lui demanda Tibère. Le devin examine, pâlit, et s’écrie qu’un grand péril le menace ; alors Tibère le serre contre sa poitrine, et lui voue depuis ce moment autant d'affection que d’estime.

L’orgueil de la famille Claudia , concentré en lui tout entier, lui faisait, du fond de cette retraite, couver le trône du regard. Aussitôt que la mort des fils d’Agrippa (mort qui peut-être fut son ouvrage) lui en eut frayé le chemin, il revint à Rome. Adopté par Auguste, il se trouva, lorsque son beau-père eut cessé de vivre, le maître du monde à l’âge de cinquante-six ans. Après s’être entouré des gardes prétoriennes, il écrivit aux armées pour s’assurer de leur fidélité; mais, dans la crainte de paraître devoir l'empire aux intrigues d’une femme et à l’imbécillité d’un vieillard, il convoqua modestement le sénat en sa qualité de tribun. Lorsque l'empire lui fut offert, il le refusa comme un fardeau auquel pouvait à peine suffire le divin génie d’Auguste ; il en connaissait, disait-il, les périls, les difficultés, et il n’était pas convenable d’en charger un homme seul au milieu de tant de citoyens illustres. Il finit cependant par l’accepter, et malheur à ceux qui avaient pris cette comédie au sérieux !

Après s’être fait promettre par les sénateurs de l’assister en toute circonstance, il les consultait continuellement, permettait l’opposition, louait même les opposants, et les invitait à rétablir la république. Il cédait la droite aux consuls, se levait lorsqu'ils paraissaient au sénat ou au théâtre, et assistait aux procès, surtout lorsqu'il espérait sauver l’accusé ; il ne voulut pas qu’on lui donnàt le titre de seigneur, ni de père de la patrie, ni même celui de divus. Son seul devoir, disait-il, était de veiller au maintien de l’ordre, de la justice et de la paix publique. Il allégeait les impôts des villes, et écrivait aux gouverneurs des provinces qu’un bon berger tond les brebis, mais ne les écorche pas ; s’occupant de réformer les mœurs, il fit fermer les innombrables tavernes, remit en vigueur la loi qui conférait aux pères le droit de punir la mauvaise conduite de leurs filles, même mariées, etdéfendit en public le baiser de salut; il interdit aux sénateurs de se mêler aux pantomimes ,

8 aoû.

28 SIXIÈME ÉPÔQUE.

et aux chevaliers d’accompagnet publiquement les comédiens. Afin ‘d'opposer un contraste à la prodigalité des banquets, il faisait servir Sur sa table ce qui restait du jour précédent , disant que la partie n’avait pas moins de, saveur que le tout. Des satires couraient-ellés contre lui, il disait qué dans un État libre la pensée et la parole devaient l'être aussi ; comme on voulait dans le sénat intenter des poursuites contre les diffamateurs , il répondit : Îlne vous reste pas de temps à donner à de telles affaires ; Si VOUS ouvres une fois La porte aux délateurs, vous n'aurez plus à à VOUS occuper que de leurs accusations, et, sous le prétexte de me défendre, chacun vous apportera sa propre injure à venger.

Mais, quelque habile qu’il füt à feindre et à dissimuler, il ne sut jamais montrer une bienveillance gracieuse. Au lieu d’imiter les largesses et l’affabilité d’Auguste, il les désapprouvait ; il ne donna que peu de spectacles au peuple, ne fit point de libéralités aux soldats, et ne paya pas même les legs faits par son prédécesseur, en disant : Je tiens le loup par les oreilles. Ïl fit même égorger un des légataires qui, par plaisanterie, avait dit tout bas à un mort d'apprendre à Auguste que sa dernière volonté n’était pas encore exécutée; Tibère lui paya d’abord ce qui lui revenait, puis le livra aux bourreaux en lui disant : Tu apporleras à Auguste des nouvelles plus fraîches et plus vraies. I défendit qu’on élevât des autels à sa mère, et qu’on lui accordât des licteurs ou d’autres prérogatives; ainsi Livie ne recueillit pour fruit de tant d’intrigues et de méfaits que le regret amer d’avoir mis sur le trône un ingrat. Il supprima à Julie sa femme, dont Auguste avait adouci l'exil, subi depuis quinze ans, la modique pension que lui avait assignée son père, ce qui la réduisit à mourir de faim; le fer trancha les jours de Sempronius Gracchus, son ancien amant.

Le caractère féroce de Tibère commençait donc à se révéler ; mais il se livra bientôt à une cruauté calculée, implacable et railleuse, Afin de s’affermir au pouvoir, il avait besoin de faire disparaître les prétendants et les débris des formes républicaines. Agrippa, petit-fils d’Auguste, qui pouvait faire valoir quel- » d ques droits à l'empire, fut tué. Le peuple idolâtrait dans Ger- Ù os manicus le futur restaurateur de la république; l’armée de | d Germanie et de Pannonie, habituée à vaincre sous ses ordres, lui fs d offrit l'empire, à la suite d’une violente sédition que les instigateurs j du désordre avaient provoquée en montrant combien les soldats souffraient, soit par les fatigues de la guerre, les coups de verges ou les rigueurs de la discipline, et parce qu’ils se confiaient dans la faiblesse d’un gouvernement nouveau. Des exemples d’une ex-

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TIRÈRE. 29

trême sévérité ne purent apaiser la révolte, et ce fut un spectacle nouveau que de voir, non plus deux camps ennemis combattre Pun contre l’autre , mais des hommes qui avaient dormi sous la même tente et mangé à la même table se jeter les uns sur les autres ; aussi Germanicus déplorait-il d’être obligé d'employer la force pour réprimer les séditieux , ce qui n’était pas un remède, disait-il, mais un massacre. .

Enfin, , à force d’affabilité et de fermeté, il parvint à les apaiser ; tournant alors leur ardeur contre les ennemis, il défit les Germains, et, profitant d’une nuit consacrée à leurs solennités, il les tailla en pièces, lavant ainsi dans leur sang la honte de Varus. Il fut puissamment secondé dans ces expéditions et dans celles dontnousavons fait mention précédemment ( (1) par le courage d’Agrippine, sa femme, qui le soutenait dans ses résolutions, encourageait les timides, secourait les blessés. Tibère en prit ombrage; or, bien que Germanicus, afin de détourner le nuage menaçant, n’entreprit rien qu’au nom de Tibère et lui attribuât tous ses succès, l’empereur, dans la crainte qu’il ne voulût profiter de l’amour du peuple et de l’armée pour s'emparer de l’empire, larrêta au milieu de ses victoires. Rappelé à Rome, il obtint, pour misérable récompense, l'honneur, tombé en désuétude, de. triompher des peuples du Rhin et de l’Elbe; la femme d’Arminius suivit le char, dans lequel Germanicus avait à ses côtés Néron Drusus, Caïus, Agrippine et Drusille, ses enfants.

Tibère l'envoya alors en Orient pour apaiser une insurrection, avec des pouvoirs pareils à ceux dont Pompée avait été investi; mais il eut soin de mettre près de lui Cnéius Pison, homme vaniteux’et violent. Ce sénateur et Plancine sa femme, en répandant l’or et la calomnie, traversèrent en tout Germanicus et finirent par le faire mourir de douleur, ou plutôt l’empoisonnèrent.

Tous pleurèrent la fin de ce généreux jeune homme : plusieurs nations germaniques suspendirent les hostilités, pour lui rendre des honneurs funèbres ; quelques-uns de leurs princes se rasèrent la barbe, et firent couper les cheveux de leurs femmes, en signe de deuil; le roi des Parthes interrompit pendant quelque temps ses chasses : les habitants d’Antioche lancèrent des pierres aux dieux et aux temples, comme pour punir de cette mort les maîtres du ciel; dans Rome enfin, les manifestations les plus graves té-

(4) Voy. tom. IV, le chapitre des guerres d’Auguste, — WiLheLm, Die Feldsüge des Nerd Claudius Drusus in Niederdeutschland ; Halle, 1826. —

WacnsuutTH, dnimadv. in C, C. Tacili historiam expeditiontum Germanici in Germania; Kebl, 1821.

Administra-

moignèrent de la douleur générale. « Le jour, dit Tacite, où ses «.cendres furent déposées dans le tombeau d’Auguste, tantôt « Rome paraissait une caverne pour le lugubre silence, tantôt un « enfer pour les gémissements. On courait dans les rues, et le « champ de Mars, rempli de torches, était embrasé. Là soldats « sous les armes, magistrats sans leurs insignes, et peuple par « tribus, s’écriaient que la république était perdue, hardis et « francs, comme s'ils avaient oublié que Tibère était leur maître. « Mais rien ne blessa plus Tibère que la vive affection du peuple « pour Agrippine.: c'était, disait-on, l’ornement de la patrie, le « seul reste du sang d’Auguste , un brillant reflet de l’ancien « temps ; les yeux levés au ciel , on priait les dieux de sauver les « jeunes enfants, et de les faire survivre aux méchants (1). »

Rassuré désormais , Tibère n’eut plus besoin de se déguiser, et dissipa illusion qu’Auguste avait pris soin de laisser. Il commença par enlever au peuple l'élection des magistrats et la sanction des lois ; sous prétexte qu’il regrettait de le voir obligé d’ebandonner ses occupations pour se rendre aux comices, il transféra ces deux prérogatives au sénat, changement très-important dans la constitution romaine. Les longues rivalités entre les patriciens et les plébéiens n’avaient pas eu d’autre cause que l’admission aux comices, et le degré d'autorité à exercer dans leur sein. Les comices se réunissaient, ainsi que nous l’avonsdit, par curies, par centuries ou tribus. Dans les premières assemblées, chaque citoyen, quel que füt son rang ou sa richesse, était appelé à élire les magistrats et à décider des intérêts les plus graves. Les assemblées par centuries, basées sur la richesse, donnaient la prépondérance aux classes aisées. Les comices par tribus, pour lesquels il n’était pas besoin de prendre les auspices. formaient opposition aux deux autres. .

Du moment où les habitants de l'Italie furent introduits dans les tribus de la cité, les comices par curies cessèrent; seulement, comme leur vote devenait nécessaire pour confirmer certains testaments et des adoptions, les curies étaient alors représentées par les trente licteurs chargés autrefois de les convoquer.

Les comices par tribus étaient bien déchus dans les derniers temps de la république, quand la voix du peuple ne pouvait guère se faire entendre au milieu du choc des glaives; puis, leur autorité législative fut anéantie lorsque les empereurs se constituèrent les représentants du peuple et souverains; on ne les rassem-

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Les comices par centuries ; véritable assemblée des Quirites , nommaient les premiers magistrats , ratifiaient les lois proposées par eux, jugeaient les crimes de lèse-majesté , et statuaient sur tout ce qui concernait le salut public. P. Sulpicius, en étendant à toute l'Italie, lors de la puissance de Marius, les droits de cité dans Rome, introduisit une grande confusion au sein de ces comices. Sylla limita leur autorité à la faculté de s'opposer, ce qui rendait aux patriciens leur influence primitive. A sa mort, Cotta et Pompée restituèrent aux assemblées populaires toute leur puissance; mais on vendait les suffrages, et la brigue s’exerçait effrontément. César, conservant les apparences, s’attribua la nomination des deux consuls et de la moitié des autres magistrats. Auguste restitua aux comices leurs anciens priviléges, mais en les rendant illusoires à l’aide des recommandations, et parfois en nommant lui-même les consuls.

Réduits à cet état de nullité, l’empereur pouvait fort bien les conserver, sans avoir à en redouter ni périls ni obstacles, d’autant plus qu’il les dirigeait comme tribun , et pouvait casser chacune de leurs décisions; mais afin de prévenir chezeux jusqu’à la pensée de recouvrer leur souveraineté, Tibère les abolit. Les droits ravis au peuple furent concentrés dans un sénat servile, qui devint ainsi tout ensemble législateur et juge des crimes de lèse-majesté; néanmoins, comme il aurait pu se permettre de prononcer librement, Tibère décida que les sénateurs voteraient à haute voix, en présence de l’empereur ou de ses affidés.

C’est devant cette assemblée, auguste naguère et désormais avilie au point de dégoûter Tibère lui-même par sa bassesse, qu’il proposait ou promulguait ses lois. Chaque fois qu'il s’agissait de réformer les mœurs, de corriger les mauvaises habitudes, il parlait comme l’eût fait Caton lui-même; mais il finissait toujours par conseiller de ne rien faire pour remédier au mal. Que peut-il y avoir de plus agréable pour un tyran que la corruption de ses sujets? La nation , devenue oisive depuis qu’elle restait étrangère aux affaires publiques, pouvait se ruiner tout à son aise en festins, en acquisitions de vases et d’habillements de soie, en dépenses pires encore; occupée de ces soins, elle ne songeait pas à troubler celui qui commandait.

La loi contre ceux qui offensaient la majesté du peuple fut ap pliquée à l’empereur, comme représentant le peuple lui-même ;

Accusatlons.

elle lui offrait un moyen légal de consommer les plus grandes atrocités , sans préjudice des petites vexations. Les premiers qu’elle atteignit furent des chevaliers obscurs et de mauvaises mœurs , des publicains rapaces, des gouverneurs infidèles , des adultères décriés, et le peuple applaudit au rigide observateur des lois; mais à peine les dispositions du prince furent-elles, connues, que de toutes parts fourmillèrent les accusateurs. Les jeunes gens élevés dans les écoles des rhéteurs, où la doctrine était toujours séparée de la pratique, et l’une et l’autre de la morale, la tête pleine de métaphores et de lieux communs, étaient impatients de passer des vanités d’un monde tout idéal aux réalités du barreau et à la vie positive ; avides d’exercer l’habileté acquise, d'arriver à la réputation et aux honneurs pour rivaliser de luxe avec les grands, ils couraient en foule formuler des accusations comme au temps de la république. Des personnages considérables se précipitèrent aussi dans cette voie ouverte au talent et à l'ambition : le grammairien Junius Othon, qui, poussé par Séjan dans les rangs des sénateurs, se souillait effrontément des plus lâches bassésses ; Brutidius, qui, riche de science, aurait pu s'élever très-haut en suivant le droit chemin , et se pressa trop de surpasser ses égaux, puis ses supérieurs, puis lui-même ; Athérius, qui, croupissant dans le’ sommeil et dans des veilles crapuleuses, méditait, entre une partie de jeu et une nuit de débauche, des embûches infâmes contre les plus nobles citoyens (1). Ces hommes et leurs imitateurs intentaient une action, selon l’usage antique, à quiconque brillait aux premiers rangs par sa gloire, ses vertus et ses richesses; maïs les temps et les juges étaient changés. L’éloquence n’offrait plus , comme autrefois, un but élevé aux passions politiques et un exercice à l'art oratoire. Les haines qui avaient survécu à la liberté suggéraient mille perfidies, et les preuves les plus légères suffisaient , quand tel était le bon plaisir du maître ; les différends entre les familles servaient de prétexte, et le moindre fait était présenté comme un crime d’État. Se déshabiller ou se vêtir devant une statue d’Auguste; satisfaire un besoin naturel ou entrer dans un mauvais lieu avec un anneau ou une pièce de monnaie portant l'effigie de l’empereur ; une tirade contre Agamemnon dans une tragédie ; un éloge funèbre de Drusus écrit avant sa mort ; la vente

d’un jardin dans lequel s’élevait une statue d’Auguste ; avoir de- .

mandé aux Chaldéens si l’on deviendrait roi, et être assez riche pour paver d’argent la voie Appienne, c’étaient là autant de crimes

tt) Taoure, Annales, LT, 66 ; IV, 4.

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de lèse-majesté ; celui de Crémutius Cordus fut d’avoir, dans ses Annales, appelé Brutus le dernier des Romains.

Les citoyens accoutumés à parler haut dans le Forum, et à épancher leurs pensées dans la conversation et leur correspondance , se virent entourés d’espions. La parole fut arrêtée, la pensée entravée , et l'on interdit de pleurer les victimes jusqu’à ce qu’on devint victime: à son tour. Prononcer le nom de liberté, c’était penser au rétablissement de la république; celui qui regrettait Auguste réprouvait Tibère, et l’on regardait le silence comme une preuve de:conspiration ; les paroles étaient interprétées malignement ; la tristesse signifiait mécontentement, et la gaieté, espérance d’un changement. Durant les jours où il hésitait à accepter le pouvoir, Tibère avait pris note de chaque parole, de chaque fait, de chaque désir de liberté, qu’on ne songeait point alors à dissimuler ; il s’en souvenait désormais pour en faire des crimes d'État et de lèse-majesté.

A peine un citoyen était-il en butte à une accusation, qu’il voyait ses amis, ses parents les plus proches le fuir comme un pestiféré, dans la crainte d’être enveloppés dans sa ruine. Point de différence entre un étranger et un parent, entre un ami et un inconnu ; point de délation si. infâme à laquelle les premiers sénateurs ne fussent empressés de se prêter, soit ouvertement , soit en secret. Un tils dénonça son père; bientôt on accusa sans motif de crainte ou d’espérance , et seulement parce que c’était la mode. Tel citoyen fut poursuivisans que l’on connût le crime, etcondamné san qu’on sût pourquoi. d ù

Quel espoir de salut pouvait-il rester au prévenu traduit devant des sénateurs asservis, complices de la délation ou tremblants pour eux-mêmes en face de quatre ou cinq accusateurs , dressés dans les écoles des rhéteurs à toutes les subtilités de l’attaque et de ia défense, alors que nul n’osait élever une voix généreuse, et que la torture des esclaves suppléait au défaut de preuves? Certain de ne pouvoir échapper, il cherchait du moins à se venger de ses accusateurs et de ses juges en les dénonçant comme ses complices : genre de lutte à laquelle Tibère prenait un singulier plaisir,

Il regrettait seulement de voir quelques accusés se soustraire au supplice, et par suite à la confiscation, en se donnant la mort; sa grande habileté consistait donc à prendre les gens à l'improviste. Un accusé se perce de son épée, et les juges sont assez vils pour le livrer au bourreau; un autre avale du poison sous leurs yeux, et, sans autre forme de procès, il est envoyé au gibet. Tibère dit de Carnutius, qui a réussi à se tuer : Z/ vient de m’é-

chappèér. 11 sé plaignit de ee qu’un autre s’était soustrait à son pardon, et répondit à un troisième, qui le suppliait de bâter son supplice : Je ne me suis pas encore assez réconcilié avec toi.

Sous l’enipire d’une terreur continuelle, on foulait aux pieds les affections les plus saintes ; et la paix de l’égoïsme s’étendait de jour en jour. Faibles et peureux parce qu’ils sont isolés, les Romains plient sous la tyrannie ou conspirent avec elle. Le premier päs fait dans cette voie, la pente est rapide. Le sénat, au sein duquel se trouvaient tous ceux qui pouvaient s’opposer à Tibère, les lui livre lun après l’autre, et chacun est content d’assurer son propre sälut à ce prix; c’est ainsi que, dans cette dissolution universelle , la Rome des Catons et des Brutus se courbe en tremblant devant un empereur qui méprise tout le monde, jusqu'aux fiattéurs , hait sans motifs et tue sans haine, La fuite était impossible dans un empire aussi vaste ; la campagne regorgeait d’esclaves avides de lâches vengeances, et chacun enviait l’occasion d’arrêter un proscrit pour se sauver soi-même. La nation abattue, défiante , effrayée, ne pouvait chercher un refuge dans des croyances consolatrices, à une époque où la region avait fait place à des superstitions honteuses , et surtout aux rêves astrologiqués ; la philosophie, dépravée, enseignait des arguties et des sophismes , désespérait avec les stoïciens, ou se prostituait avec les épicuriens. Il ne restait donc d’autre ressource que de se tuer, et le suicide ne fut peut-être jamais d’un usage plus fréquent et plus systématique. Quelques-uns, pour échapper à la réflexion et à la crainte , se plongeaient dans les raffinements du luxe et des voluptés.

Le vieil empereur, énervé par les débauches, donne lui-même Pexemple et l'impulsion. Tout redouté qu’il est à Rome, il se voit parfois reprocher en face ses iniquités ; tantôt c’est un billet qu’on lui jette, tantôt le murmure qui parcourt le théâtre , tantôt le morhe silence du peuple. Un jour, un condamné profère contre lui mille invectives avant de mourir ; une autre fois, un espion lui rapporte avec trop de fidélité les horreurs que Rome débite sur son compte , et qu’elle croit, parce que tout en est vrai. Puis, les bassesses mêmes du sénat et des courtisans lui inspirent du dégoût; il veut pouvoir associer avec plus de liberté les deux éléments du paganisme, les cruautés et les voluptés : c'est un îlot dont les écueils défendent l'approche, d’où la perspective s’étend au loin sur la mer, et d'où l’on découvre les rivages riants de la Campanie, c’est Caprée favorisée d’un climat délicieux, que Tibère, dans ses terreurs menaçantes, choisit pour en faire son Éden et

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sa prison. Là il fait construire douze maisons de plaisance, dont chacune est consacrée à un dieu, des thermes, des aqueducs, des portiques, et réunit toutes les délices. Ses débauches l’avaient déjà déshonoré lorsqu'il était simple patticulier (4); il crée maintenant un surintendant de ses plaisirs; donne la préture à un buveur qui vide une amphore d’un trait, et deux cent mille sesterces à Asélius Sabinus pour un dialogue dans lequel les champignons, les becfigues, les huîtres et les grives se disputent le premier rang. Des peintures licencieuses, des scènes d’un libertinage monstrueux doivent réveiller chez ce vieillard repoussant des désirs éteints. Des parents se refusent-ils à l’honneur d'offrir leurs filles aux lubricités impériales , des esclaves et des satellites sont là pour les leur ravir. Si, à l’aspect de sa laideur, de ses ulcères , les femmes n’ont que du dégoût pour cette honteuse vieillesse, Saturninus invente des raffinements de plaisirs à mettre au deli l'imagination la plus lascive. Puis, afin que les amusements de la ville ne lui manquent pas à Caprée, Tibère cherche, avec des sophistes et des grammairiens, comment s’appelait Achille lorsqu’ilétait sous des habits dé femme à la cour de Scyros; quelle était la mère d’Hécube, et le sujet habituel du chant des Sirènes. Il règle chacun de ses actes d’après les indications des astres et des animaux, interrogés par Thrasylle; mais les accusations, les supplices et les cadavres ne doivent pas diminuer; les tourments les plus cruellement ingénieux arrachent aux prévenus l’aveu de crimes qu’ils n’ont peut-être pas commis, et les malheureux sont ensuite jetés à la mer. Les sénateurs accourus pour lui apporter des réclamations ou des hommages sont renvoyés, après avoir attendu longtemps en vain. Un Rhodien vient le trouver, sur son invitation réitérée , et l’empereur, par distraction ,

#4 par habitude, le fait mettre à la torture.

Il ne reçoit même ses lettres que de la main de son ministre,

1 Ælius Séjanus, préfet des prétoriens.

Séjan , de condition médiocre, de mœurs infâmes , vigoureux

ù d'esprit et de corps, s'était concilié les bonnes grâces de Ti- …. bère, non en gagnant son affection, chose impossible, mais par … des services ignominieux. La perte d’Agrippine , veuve de Ger- M. manicus , dont les mœurs sévères et la tendre vénération pour la 1 mémoire de son époux portaient ombrage à l’empereur, fut com- = plotée entre eux. Les amis qu’elle avait conservés furent accusés

(1) Au lieu de Tiberius Clandius Nero, les soldats l’'appelaient Aiberius Caldius Mero.

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et mis à mort l’un après l’autre, et alors l’épouvante la fit regarder avec une espèce d’horreur. Tibère , néanmoins, n’osait pas la frapper ; il sortit donc de Rome, parcourut la partie la plus délicieuse de l’Italie, et se retira à Caprée. Ce fut de cette île voluptueuse qu’il écrivit au sénat une lettre ambiguë, dans laquelle il se plaignait de l’orgueil d’Agrippine et de l’impudicité de Néron son fils. Le sénat vit l’embüche dressée contre la famille de Germanicus ; mais il réfléchit à la faveur populaire dont elle était entourée et gagna du temps. Alors des reproches arrivent de Caprée , et aussitôt Néron est exilé, Drusus jeté en prison, et tous deux ne tardèrent pas à mourir. Agrippine fut reléguée dans une île, et le bruit courut qu’elle s’était fait tuer.

Lorsque Séjan eut tiré Tibère de Rome , il a gouverna à son caprice. Grâce à lui, le poste de chef des prétoriens acquit beaucoup d'importance ; il réunit les soldats dans un seul camp, ce qui leur donna une puissance dont ils abusèrent ensuite pour faire et défaire les empereurs. Disposant à son gré des charges, il lui était facile d'acquérir des amis; il faisait servir à son agrandissement les femmes des principales familles, qu’il amenait à trahir les secrets de leurs maris en leur promettant de les épouser. Tibère luimême l’appelait publiquement le compagnon de ses travaux, laissait rendre un culte aux images de ce favori , mettre son effigie sur les bannières, et brûler chaque jour des victimes sur ses autels.

Mais pour Séjan ce n’est pas assez du pouvoir, il lui en faut encore les avantages extérieurs ; comme il voit Drusus, fils de Tibère , entre l'empire et lui , il séduit Livilla, femme de cet héritier présomptif , la force à l’empoisonner , et demande à Tibère de la lui donner pour épouse, Dès ce moment, c’est lui qui devient l'héritier présomptif de l'empire , et Tibère le hait , car il le craint. Comment l’abattre pourtant, si tout l'empire est dans sa main? Tibère commence par lui opposer un rival dans Caïus César Caligula, fils de Germanicus , chéri du peuple et des soldats; puis il envoie secrètement Macron, tribun des prétoriens, avec une lettre adressée au sénat , dans laquelle il se plaint de Séjan et passe à autre chose; les plaintes reviennent, et sont suivies de divaga-

tions sur différents sujets; plus tard , il s’agit encore de Séjan, et les paroles qui le concernent sont de plus en plus acerbes; enfin il ordonne de condamner à mort deux sénateurs, amis intimes du ministre et tandis que Séjan, étourdi du coup, n’ose prononcer une parole pour leur défense, il entend la lettre se terminer par l’ordre de l'arrêter lui-même,

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TIBÈRE. 37 L’exécution ne se fit pas attendre; ses amis l’abandonnèrent , préteurs et tribuns l’environnèrent pour l’empêcher de fuir, et il fut insulté par le peuple. Tibère , qui considérait cette arrestation comme un coup d’État des plus importants, n’avait négligé aucune précaution ; il avait écrit au sénat de lui envoyer l’un des consuls avec une bonne escorte pour le ramener à Rome, lui pauvre vieillard abandonné de tous, et Macron recevait l’ordre , au cas où il surviendrait quelque tumulte, de mrttre en liberté le jeune Drusus, et de le présenter au peuple comme empereur. Il tenait à l’ancre des vaisseaux pour s’enfuir, et passait la journée sur la cime des rochers, à observer les signaux convenus, tant il craignait de voir le zèle de l’égoïsme se ralentir un instant ; mais avec la puissance avait cessé la ferveur pour le dieu , pour le futur empereur. Macron avait déjà acheté à prix d’argent la connivence des Æ prétoriens, qui, au lieu de défendre Séjan, se mettent à saccager | Rome, tandis que le peuple assouvit sa fureur sur le cadavre du ministre exécré. Le sénat lui-même profite de l’occasion pour + envoyer à la mort quelques espions , et tous les amis de Séjan } sont en butte aux persécutions ; on fait une horrible boucherie de "0 ses enfants, et, comme la loi défendait d'envoyer les vierges au supplice, sa jeune fille est violée par le bourreau avant de subir » la mort. | , Le peuple, toujours disposé à attribuer aux ministres les torts des souverains , espérait que, Séjan une fois mort, Tibère deviendrait moins cruel ; il se montre , au contraire , plus avide de sang. Amis, ennemis, tous sont traités avec la même rigueur : il craint | le sénat, et chaque jour il fait tomber un de ses membres; il M craint les gouverneurs , et il empêche plusieurs d’entre eux, après les avoir nommés, de se rendre dans leurs provinces , qui restent ainsi sans administrateurs; il craint les souvenirs , et il fait mettre à mort plusieurs citoyens coupables d’avoir répandu des larmes M (ob lacrymas) ; il craint l’avenir, et il envoie au supplice des en- 2 fants de neuf ans. Les motifs les plus absurdes entraînaient la | mort, L'un fut incriminé; parce que son aïeul avait été l’ami de Pompée , un autre, parce que les Grecs ont décerné les honneurs divins à son bisaïeul , Théophane de Milet. Un nain, qui amusait Tibère lorsqu'il était à table , lui demande un jour : Pourquoi Pacoconius, coupable de haute trahison, vit-il encore? et Paconius est envoyé au supplice peu de temps après. On peut dire que l’histoire de ces années est le registre mortuaire des familles illustres

de Rome , et l’on signalait comme une chose rare qu’un personnage de haut rang fût mort dans son lit, Des femimes, des enfants

étaient enveloppés dans les condamnations. Une fois Pempereur envoya l’ordre d’égorger, sans distinction d’âge, de sexe et de condition, tous ceux qui étaient emprisonnés pour l'affaire de Séjan; leurs corps mutilés restèrent plusieurs jours gisants sur la voie publique, la garde des bourreaux, qui dénonçaient la douleur et la pitié.

La bassesse même devenait un danger avec cet empereur qui, railleur ou sérieux, était également redoutable , et auquel il fallait des flatteurs qu’il pût mépriser, Voconius proposa que vingt sénateurs à tour de rôle prissent les armes pour lui servir de gardes chaque fois qu’il se rendrait au sénat, et s’attira les railleries de Tibère , bien éloigné de vauloir armer les sénateurs. Gallion proposa d’accorder aux prétoriens vétérans la faveur de s'asseoir au théâtre parmi les chevaliers, et son désir de plaire lui valut l'exil et la prison; Tibère s’écria : De quel droit celui-là s'avise-t-il de déterminer les récompenses que je destine à mes gardes? Les consuls décrètent des solennités , des actions de grâces et des vœux à Focecasion de la vingtième année de son règne ; Tibère dit qu'ils entendent ainsi lui proroger la souveraineté pour dix autres années, et les fait mettre à mort.

Le sénat descendait à toutes les bassesses , et pourtant il devait trembler chaque fois qu'il recevait du prince quelqu’une de ces lettres si étranges, tantôt sévères, tantôt caressantes , toujours insidieuses. Un jour, il rappelait sa clémence pour n'avoir pas exposé Agrippine aux gémonies ,et voulait qu'on fit savoir à la postérité qu’elle était morte deux années précisément après Séjan; une autre fois il priait les pères conscrits d’obliger quelques anciens consuls d'accepter les provinces dont personne ne voulait se charger, puisque lui-même empêchait les gouverneurs désignés de se rendre à leur poste ; puis il demandait que les sénateurs fussent fouillés avant d’entrer dans la curie, et qu’on lui accordât une garde lorsqu'il venait au sénat, où il ne songeait pas à mettre le pied.

Il faut au moins qu’on sache, pour la consolation de l’humanité, que lui-même avait la conscience de ses méfaits et de l’horreur qu’il inspirait. Voici en effet ce qu’il écrivait au sénat : Sé je sais ce que je dois vous dire, que les dieux et les déesses me fassent périr plus cruellement encore que jene me sens mourir chaque jour ! Mais, loin d’être ramené par le remords à des sentiments plus humains, il s’écriait : Qu'ils m'eæèrrent , pourvu qu'ils m'obéissent ! etilse plongeait dans des excès qui passent l'imagination , loin de pouvoir se décrire.

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TIBÈRE. 39 Il cédait cependant lorsqu’iltrouvaitune forte résistance. Marcus Térentius , accusé d’avoir été l’ami de Séjan , s’exprima ainsi dans le sénat : «Il me serait plus avantageux de nier accusation , mais « j'avouerai , au contraire , que j'ai été l’ami de Séjan. Je l'avais « vu en grande faveur près du prince ; ses amis étaient puissants, « ses ennemis frappés de crainte. Mes hommages et ceux des au- « tres ne s’adressaient pas au conspirateur, mais au gendre de « l’empereur, à son représentant dans le gouvernement de la ré- « publique. Nous devons révérer ceux que l’empereur élève; il ne « nous appartient pas de les juger. Il n’est pas facile de pénétrer « les derniers projets que Séjan méditait; ce n’est donc pas à la « fin de sa vie que vous devez songer, mais aux seize années du- « rant lesquelles vous vous faisiez gloire d’être connus de ses af- « franchis, de ses portiers. Qu'on punisse quiconque a tramé avec « lui contrela république ! Je serai absous d’avoir été son ami, par « la même raison qui en absout César. » Et César admit sa justification. Un général, Gétulius, inculpé d’avoir voulu marier sa fille au fils de Séjan , répond à Tibère : « Je me suis trompé , mais toi « aussi. Je te suis fidèle et resterai tel, si personne ne me fait « tort. Si je consentais à être remplacé, je me croirais menacé de « mort, et je saurais m’y soustraire. Entendons-nous. Reste « maître de tout, laisse-moi ma province.» Voilà en quelstermes un général écrivait à celui qui faisait trembler Rome et le monde. C’est que Tibère, il faut le dire et le redire, ne devait pas sa puissance à des institutions fortes et bien coordonnées , mais à la désunion des autres , à la promptitude avec laquelle il savait prévenir ses adversaires. Tout-puissant dans le cercle que pouvaient embrasser ses bourreaux, il n’avait guère d’action au delà ; celui qui se serait révolté sans crainte au milieu du découragement général aurait été sûr de le renverser. Il le sentait; de là provenait sa défiance soupconneuse, premier mobile de tous ses actes. Comme il parcourait l'Italie , il apprend que le sénat a renvoyé, sans même les avoir entendus, plusieurs citoyens accusés par lui; il croit son autorité compromise , sa vie même en danger, et veut retourner à Caprée ; mais la mort le frappe en chemin. Rome ne crut pas d’abord à cette nouvelle, qu’elle supposait une embûche des espions ; puis, lorsqu'elle se trouva confirmée , la joie publique fut au comble, comme si la chute du tyran eût fait revivre la liberté. Son ombre pourtant régnait encore ; car des prisonniers qui, aux termes d’un sénatus-consulte, ne pouvaient être exécutés qu'après dix jours, se trouvant alors à Rome sous le coup d’une sentence, et le nouveau chef de l’État , qui seul pou-

1R mars,

vait les absoudre, n’étant pas encore connu, furent étranglés, par respect pour la légalité.

On invoquera peut-être en faveur de Tihère , mais aucun mérite ne saurait racheter l’inhumanité, la libéralité avec iaquelle il subvint aux besoins du peuple dans les temps de disette et au moment des désastres publics. Un tremblement de terre réduisit en un monceau de ruines douze villes des plus florissantes de PAsie; leurs habitants furent ensevelis sous les décombres ou engloutis dans des gouffres; des montagnes entières s’abimèrent , d’autres s’élevèrent tout à coup, et les ravages s’étendirent dans le Pont, dans la Sicile et dans la Calabre. Tibère affranchit de tout impôt durant cinq ans les pays qui avaient souffert ; il envoya dessommes considérables pour la reconstruction des maisons, et dix millions de sesterces aux habitants de Sardes, qui en reconnaissance lui élevèrent une statue colossale, entourée de figures représentant les douze villes secourucs (1). Il convient , avant de décerner des éloges à un pareil trait et à d’autres du même genre (2), de s’assurer s’ils n'étaient pas inspirés par la politique, par la nécessité d’assoupir le mécontentement, ou bien par le mépris de l’humanité, qui le poussait à s’en servir comme d’un jouet que tantôt il caressait, et tantôt foulait aux pieds par caprice. Il ne s’agit pas d’ailleurs dans la vie d’un prince d’examiner isolément ses actions, mais leur ensemble , et jusqu’à quel point il a influé sur le sort de son peuple et du genre humain. Or Tibère acheva de détruire les barrières qu’Auguste pouvait avoir laissées au despotisme. IL habitua le sénat et le peuple à se courber docilement sous les caprices les plus absurdes du maitre. Il éteignit les sentiments qui constituent la dignité de l'homme et des citoyens ; il pervertit la conscience publique , qui seule , à défaut de tout autre appui, soutient et ravive les États ; en immolant les meilleurs citoyens, en déshonorant ceux qu'il laissait vivre, en faisant voir que le sénat et le peuple pouvaient pousser la bassesse et la peur jusqu’à adorer qui donnait l’outrage et la mort, il fournit la preuve qu’il n’existait plus aucune force morale , et que la force matérielle pouvait tout.

(1) Sardes, Magnésie, Mosthènes , Égée, Hiérocésarée, Myrine, Cyme, Philadelphie, Tmolus, Themnis, Apollonie, Hyreanie ; d’autres ajoutent Éphèse.

(2) Un de ces historiens du siècle passé, qu’on nous reproche de ne pas avoir en vénération, se fit le défenseur de Tibère contre la sévérité de tous les historiens, et termina ainsi son apologie : « Que firent de plus pour le bien des peuples le petit nombre de princes dont la postérité révère la mémoire ? Combien de règnes décorés de titres pompeux sont loin d'offrir de pareils traits à l’appui des flatteries dont ils sont l’objet ? Combien de souverains seraient mis par les flatteurs au niveau de Trajan et de Henri IV, s'ils avaient fait la centième

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