CALIGULA, — CLAUDE
ribère laissait deux petits-fils : Tibérius Néro Gémellus; né de son fils Drusus, et Caïus César, fils de Germanicus. L’immense douleur que le peuple et l’armér avaient ressentie de la perte de Germanicus s'était change: en un ardent amour pour son jeune fils ; les soldats se plaisaient à le voir jouer avec eux , et lui avaient donné le nom de Caligula , de la chaussure militaire (ca/iga) qu’ils s’amusaient à lui mettre aux pieds. Tant d’attachement aurait suffi pour lui attirer la haine mortelle de Tibère; mais le jeune homme mit à éviter ses piéges et à assoupir sa jalousie une dissimulation si profonde , que l’orateur Passiénus put dire avec vérité : Jamais on ne vit ni un meilleur esclave, ni un plus mauvais maître. Caligula dut ensuite à la femme de Macron , que celui-ci lui abandonnait dans un espoir éloigné , de rentrer en grâce près de Tibère, dont le testament le déclara héritier de l'empire.
* Le naturel pervers de ce jeune homme n’avait pas échappé au regard pénétrant du vieil empereur, qui disait de lui : Tx auras tous les vices de Sylla, sans aucune de ses vertus, et, C’est un serpent que j'élève pour le genre humain. Un our qu'il le voyait se quereller avec le jeune Tibérius, il s’écria, les larmes aux yeux : Tu lelueras, mais un autre te tuera : pronostics tirés non de l’observation des étoiles , mais de la connaissance des hommes et des temps.
* Le peuple, selon son habitude, attendait toutes sortes de biens du jeune empereur, et les commencements de son règne parurent réaliser ses espérances. À son arrivée à Rome, il prononce en peu de mots, mais non sans répandre beaucoup de larmes , l'éloge de son prédécesseur ; il manifeste l’intention de rendre au peuple les élections aussitôt qu’il le jugera capable d'exercer ce droit. Enfin, il abolit les poursuites pour crime de lèse-majesté, brûle les procès commencés , et permet de lire et de répandre les livres de Titus Labiénus, de Crémutins Cordus et Cassius Sévérus, défendus par
partie du bien que les plus cruels ennemis de Tibère ne peuvent lui contester ? » (LinGuer, Histoire de la révolution de l'empire romain, M, 7.)
42 SIXIENE ÉPOQUE.
Tibère. Une conjuration lui est dénoncée , et il refuse d’en entendre davantage, en disant : Je n’ai rien fait pour me rendre odieux. On est touché surtout de la piété avec laquelle il va recueillir les cendres de sa mère et de ses frères, pour les rapporter de la terre d’exil dans le mausolée d’Auguste (1).
Mais ce jeune homme épileptique, qui jusqu'alors avait été le jouet des soldats, le pauvre orphelin tremblant sous le regard
(1) « En voyant, après la mort de Tihère, Caligula devenu maître de l’empire de la terre et de la mer, au milieu de la plus grande tranquillité de l'État, avec d’excellentes institutions déjà consolidées, la paix et la concorde dans les provinces, un seul royaume réunissant le nord et le midi, l’orient et l'occident, les barbares et les Grecs en bon accord, les bourgeois et les armées vivant tous en bonne intelligence les uns avec les autres, et participant également aux emplois et aux avantages civils, qui n’aurait admiré le bonheur si rare et presque inexprimable du nouveau prince? Il s'agissait pour lui d’un héritage réunissant toutes sortes de biens : des trésors pleins d’argent et d’or, partie en barres, partie en pièces monnayées , partie en vases précieux pour l’ornement des tables et des palais; des forces considérables en infanterie, cavalerie et vaisseaux ; des revenus qui semblaient couler d’une source intarissable ; une puissance s’étendant sur les principales parties du monde habitable, avec deux fleuves aux confins, l’Euphrate et le Rhin; celui-ci servant de barrière contre la Germanie et les autres nations barbares, l’autre contre les Parthes :t les peuples de la Sarmatie et de la Scythie, non moins farouches que les Germains. De lorient à l'occident , partout où nous environne l'Océan, régnait l’allégresse publique, et le peuple romain jouissait avec toute l’Italie, avec toutes les provinces, tant d'Europe que d’Asie, d’une paix profonde. Si l’on avait pu espérer précédemment sous tout autre empereur une aussi grande somme de biens, à plus forte raison tous les peuples étaient alors en droit, non d'espérer, mais de se regarder comme assurés de jouir de tous les avantages publics et privés, d’une félicité entière, sous les auspices d’un homme plein de bienveillance. Aussi, dans chaque ville, on ne voyait qu’autels, victimes, sacrifices, et citoyens vêtus de blanc et couronnés de fleurs, dont le visage respirait la joie et le contentement. Tout était plein de fêtes et de solennités, de réjouissances ; ce n'étaient partout que spectacles mêlés de musique, festins, veillées au son des cithares et des flûtes, réjouissances de toutes sortes. On avait mis de côté ou renvoyé à d’autres temps les affaires, pour jouir complétement et par tous les sens de délices variées à l'infini. Il n’y avait plus de différence entre les riches et les pauvres, entre les grands et les petits, entre les créanciers et les débiteurs, entre les maîtres et les esclaves, la circonstance égalisant les droits ; si bien que le siècle de Saturne, décrit dans les fables des poëtes, semblait être réalisé. Telles furent l'abondance, l’allégresse et la sécurité dont toutes les familles et toutes les populations jouirent pleinement durant les sept premiers mois de son empire. Mais, dans le huitième mois, Caïus fut atteint d'une maladie très-grave, parce qu’il voulut changer le régime frugal de Tibère, pour étaler un luxe royal. Ilse mit en effet à consommer beaucoup de vin et autres choses exquises, etson appétit immodéré ne se rassasiait pas quand son estomac était rempli. Il ajoutait à cela des bains intempestifs, et des vomissements provoqués pour boire de nouveau, et les plaisirs du ventre et de ce qui est au-dessous du ventre, et les femmes et les jeunes garçons, et tout ce qui, nuisible à l'âme et au corps, peut rompre laccord entre eux. » ( PHILoN. }
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de l'oncle arbitre de sa vie, ne se sentit pas plutôt le maître du monde entier, qu’il ne fut plus le même; après avoir vu, durant une maladie qu’il fit, cent soixsrte mille victimes sacrifiées aux dieux pour qu'ils conservassent l’astre tutélaire de la patrie et ses délices, il s’abandonna à un tel délire de sang et de brutalité, qu’on ne saurait expliquer ses actes qu’en le supposant tombé en démence.
*Si ses folies impitoyables furent sans influence sur les destinées des nations , elles montrent du moins ce qu’étaient les hommes au moment le plus splendide de l’antiquité. Caligula fit recommencer les procès de lèse-majesté, et, réalisant la prédiction du vieil empereur, il envoya au jeune Tibérius l’ordre de se tuer, car il le savait pourvu de contre-poisons ; il agit de même avec Silanus, son beau-père, avec Macron , son ancien confident , qui lui reprochait de faire le bouffon à table et au théâtre. À quoi pensais-tu dans ton exil? demande-t-il à un exilé rappelé. Je faisais des vœux pour la mort de Tibère et pour ton avénement au pouvoir, répond le flatteur. Et Caligula se dit : Ceux que j'ai exilés désirent donc ma mort, et, grâce à cette logique, il ordonne de les tuer tous. Obéissant à cet instinct sanguinaire, il fait jeter aux bêtes les gladiateurs vieux et infirmes, ou, à leur défaut , les spectateurs eux-mêmes; il visite les prisons , et, sans distinguer innocents ou coupables, il désigne ceux qu’il faut donner en pâture aux animaux féroces , la viande de boucherie étant trop chère ; mais il a soin de leur faire arracher la langue , pour ne pas être importuné par leurs cris.
Ÿ Les procès étaient expéditifs, et jour par jour & réglait ses comples, c’est-à-dire il pointait sur la liste ceux qu'il fallait faire périr. Deux hommes offrent leur vie aux dieux, pendant une maladie qui le retient au lit, pour obtenir sa guérison ; lorsqu'il a recouvré la santé , il déclare qu’il accepte leurs vœux , et fait livrer l’un aux gladiateurs, et précipiter l’autre, couronné de fleurs comme les victimes. Il combat un jour comme gladiateur, et son adversaire tombe à ses pieds par flatterie , en se confessant vaincu ; il le prend au mot, et lui plonge le fer dans la gorge. Une autre fois, assis à table , entre les deux consuls, il se prend à rire aux éclats; ilss’informent du motif de son hilarité : C’est, leur répondil, que je pensais que , d’un signe , je puis vous faire trancher la tête à tous deux. On allait immoler une victime devant un autel, Caligula se présente vêtu en pontife, brandit la hache, et, au lieu de l'animal, il frappe le sacriticateur. Il obligeait les pères à assister au supplice -de leurs enfants , et, comme l’un d’eux alléguait son
état d’infirmité, il l’envoya prendre dans sa propre litière ; les pères eux-mêmes étaient égorgés la nuit suivante par ses sicaires. Il fit emprisonner un certain Pastor, par le seul motif que c'était un beau jeune homme; son père, chevalier romain, étant venu le supplier en sa faveur, Caligula ordonna que le prisonnier fût tué sur-le-champ, et que le père vint diner avec lui, mais avec la recommandation de ne montrer aucune affliction , sous peine
de voir périr son autre fils. Durant ses repas , il faisait mettre quelque malheureux à la torture, et, à défaut d’accusé , il l’infligeait au premier venu; il voulait que les victimes se sentissent mourir.
Y II lui arriva de faire trêve à ses cruautés pour s’occuper de littérature ; à Lyon, il ouvrit des concours de grec et de latin devant l'autel d’Auguste. Le vaincu devait payer le prix du vainqueur et écrire son éloÿe ; quant à celui qui présentait un ouvrage indigne, il devait l’effacer avec l’éponge ou avec sa langue , ou bien encore on le plongeait dans le Rhône. Domitius Afer lui ayant érigé une statue avec cette inscription : À Caïus César, consul pour la seconde fois à l’âge de vingt-sept ans, Caligula prétendit qu’il lui reprochait ainsi de ne pas avoir l’âge légal, et l’accusa devant le sénat dans une harangue travaillée avec soin. L’adroit Domitius feignit alors d’être moins touché de son propre danger que de léloquence de l’empereur; au lieu de se justifier, il se mit à faire ressortir les choses admirables dites par le prince, en s’avouant incapable de répondre à tant d’éloquence : moyen infaillible de se faire absoudre.
V/'En effet, sa manie était d’exceller en tout. Tite-Live, Virgile, ‘Homère, excitent sa jalousie; il les déprécie et les proscrit. Les marques de noblesse sont encore à ses yeux un titre de proscription. Les Torquatus doivent renoncer à porter le collier, trophée de leur famille , et les descendants de Pompée au surnom de Magnus. Si Caligula voit un des Cincinnatus la chevelure crépue et bouclée comme celle qui valut son surnom à leur aïeul, il la fait d’abord couper, puis il condamne à mort celui qui la porte! Il est tout à la fois gladiateur, chanteur, conducteur de chars ; au théâtre, il accompagne le chant des acteurs, et leur indique leurs gestes. Une nuit, il envoie appeler en hâte trois sénateurs, qui arrivent tout tremblants; il monte sur un banc, fait deux cabrioles, et les
congédie après avoir reçu leurs applaudissements. Il veut aussi être conquérant; alors il se transporte, pour une revue, sur les bords tranquilles du Rhin, et décide qu’il fera une incursion sur les terres germaniques: mais à peine a-t-il foulé le sol ennemi que,
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