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Caligula , devenu jaloux de son éloquence, résolut de le faire périr; mais une concubine l’en dissuada, en lui représentant que la santé du philosophe était si frêle qu’il ne tarderait pas à mourir naturellement ; et pourtant il lui survécut assez pour voir deux de ses successeurs. Élevé à la questure, il fut ensuite exilé en Corse par Claude , pour s’être rendu coupable d’adultère , diton, avec Julie, fille de Germanicus, et avec Agrippine. Polybe, affranchi de l’empereur, ayant perdu un frère, Sénèque lui adressa de son exil une lettre de condoléance. Cette épiître, comme toutes celles que nous connaissons , anciennes et modernes, est un tissu de lieux communs sur la nécessité où nous sommes tous de mourir, suÿ tous les grands personnages qui ont perdu père, fils, frère ou femme, sur tant de disgrâces éprouvées par d’autres, sans oublier la ruine des cités et des empires. Ce texte épuisé, Sénèque ajoute : « Mais je te suggérerai un remède, sinon plus sûr, au moins plus facile, pour guérir ta mélancolie. Quand tu es chez toi, tu peux craindre l’affliction ; mais, dès que tu as les yeux sur ta divinité, la douleur pourrait-elle approcher de toi? Tant que Claude est le maître du monde, tu ne peux t’abandonner ni à la douleur ni au plaisir, tout provenant de lui. Lui vivant, tu ne peux te plaindre de la fortune; lui sain et sauf, tu n’as rien perdu ; tu as tout en lui, il te tient lieu de tout. Tes yeux ne doivent pas être remplis de larmes, mais briller de joie... Depuis que Claude s’est consacré au monde, il s’est ravi à lui-même ; comme les astres, qui poursuivent leur révolution sans s’arrêter, il ne peut se fixer en aucun lieu... Ainsi, sois comme Atlas; que rien ne te fasse fléchir. César est ta force et ta consolation ; quand tes yeux s’humectent de larmes , tourne-les sur César, et l'aspect du dieu les séchera ; sa splendeur arrêtera tes regards , et ne te laissera voir que lui... Que les dieux et les déesses laissent longtemps à la terre celui qu'ils lui ont prêté! Tant qu’il est mortel, que rien ne lui rappelle dans ceux qui lentourent la nécessité de la mort. Que nos neveux seuls sachent le jour où sa postérité aura commencé à l’adorer dans le ciel. O Fortune ! n’approche pas de lui, laisse-le porter remède aux longues souffrances du genre humain ; que cet astre resplendisse toujours sur le monde, dont les ténèbres ont été récréées par sa lumière ! »
Nous ne rapportons pas ces bassesses pour excuser les êtres vils qui ne rougissent point de les renouveler, mais comme reproche à Sénèque d’avoir ensuite bassement outragé après sa mort celui qu'il avait lâchement exalté vivant, puisqu'il écrivit son Apokolokyntosis, où sa métamorphose en citrouille,
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Le philosophe voulait peut-être faire sa cour à Néron, l’auguste élève confié à ses soins; s’il y a trop de rigueur à lui imputer les crimes de ce monstre , à croire que ses conseils le poussèrent au parricide, la justice veut au moins qu’on l’accuse de ne pas l’avoir abandonné lorsqu'il se fut souillé de pareils forfaits. Dion Cassius lui-même, qui ne tarit pas sur ses louanges, lui reproche d’avoir mis le prince dans la voie des plus dégoûtantes obscénités. Tout en déclamant contre les richesses, il amassa trente millions de sesterces, et ses prêts usuraires causèrent la révolte de la Bretagne. Il faisait le procès au luxe, et possédait cinq cents tables de citronnier aux pieds d'ivoire ; il vantait une vie obscure (1), et aspirait à l'éclat, aux brillants emplois; il réprouvait les flatteurs, écrivant qu’il aimait mieux offenser par la vérité que de plaire par des discours agréables (2); puis il prodiguait les adulations à Néron, qui pouvail se vanter d'un mérite que n'avait aucun autre empereur, l'innocence, et faisuit oublier jusqu'aux temps d'Auguste (3).
Le croirons-nous maintenant, quand il nous dira qu’il faisait chaque soir l’examen de ses discours et de ses actes de la journée (4); lorsqu’à chaque instant il se donnera lui-même pour modèle, et laissera, sur le point de mourir, sa propre vie en exemple à ses amis (5)? Mais il eut deux philosophies distinctes : l’une pour l’école, autre pour la vie pratique; ce qui nous explique le désaccord entre ses doctrines et ses actions. Il a donc prononcé sa propre condamnation en écrivant ces mots : « Il est honteux de dire une chose et d’en penser une autre ; combien il est plus honteux d’en penser unc et d’en écrire une autre (6)! »
(1) Quæris quid me maxime ex his quæ de te audio delectet ? Quod nihil audio, quod plerique ex his quos interrogo nesciunt quid agas. (Ep. 32.)
(2) De Clementia, I, 2. Il connaissait le faible de son temps et celui de bien d'autres, quand il écrivait ailleurs : « Nous en sommes arrivés à une telle folie que celni qui flatte avec réserve passe pour malveillant... Crispus Possiénus disait souvent que nous opposons la porte à la flatterie, sans la Ini fermer, et que nous la lui opposons comme l'amant à sa maitresse, lui sachant gré de la pousser, et plus de gré encore si elle la brise. » (Quæs£. nat.)
(3) De Clementia, 1, i.
(4) De ra, ME, 86.
(5) Juste-Lipse releva dans les œuvres de Sénèque tous les passages où il fait son propre éloge, et il proposa l'homme somme un modèle d'héroisme en tout genre, Diderot, par une bizarrerie paradoxale, a fait l'éloge du caractère moral de Sénèque, Voir, dans le tome VII de ses œuvres, l'Essai sur les règnes de Claude et de Néron.
(6) Ep. 94,
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