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Nous avons de Sénèque trois livres de la Colère, qui peuvent se comparer à celui de Plutarque sur le même sujet (Iesot éoyñc); un traité de la Consolation, adressé à Helvia , sa mère, durant son exil en Corse ; c’est, avec l’épître adressée à Polybe que nous venons de citer, et une à Marcia sur la mort d’ua fils, le plus ancien modèle qui nous soit resté de tant de lettres de condoléance. Il écrivit ensuite le traité de {« Providence, où Pourquoi arrivet-il malheur aux gens de bien, puisqu'il y a une Providence ? et il conclut au suicide. Annæus Sévérus lui ayant fait part de ses inquiétudes, Sénèque lui répondit par l’opuscule intitulé de La Sérénité de l’âme, où il enseigne comment on peut l’acquérir, et lui conseille, comme moyen, de s'appliquer aux affaires publiques ; tandis que, par une de ses contradictions ordinaires, il en détourne Paulin dans le traité sur la Brièveté de la vie. Le traité de la Constance du sage, dans lequel il prétend que celui-ci est inaccessible aux injures, se rapproche beaucoup des paradoxes stoiciens; en parlant à Gallion, sonfrère, de La Vie heureuse, il s'excuse de posséder tant de richesses, et défend le stoïcisme contre les épicuriens touchant les opinions sur le bonheur. Il adressa à Neron trois livres swr la Clémence , d’un style plus noble et plus simple, lui offrant des exemples et des préceptes de celle-ci, qui est un devoir chez tous, et qu’on lane comme une vertu chez les princes, parce qu'ils la possèdent rarement. Son traité des Bienfaits, où il y aurait tant à ajouter à ce qu'il dit sur la manière de faire le bien, de le recevoir, de le reconnaître, mériterait que quelqu'un entreprit de le refaire. Ses cent vigt-quatre Lettres sont autant de dissertations sur différents points de morale.
À la différence des philosophes qui spéculaient dans des retraites oisives , il se montre toujours homme d’action et de pratique ; il accumule dans ses écrits des sentences propres à corriger et à ennoblirles caractères , à faciliter l'eipire de la raison sur les passions , à enseigner la modération dans la prospérité, la constance dans les revers. Sa science le porte à un fatalisme philosophique plutôt que religieux (1); mais, loin d'être exclusivement stoicien , il se ver‘: de n’avoir inscrit son nom dans aucune école : en effet, il incline par moments vers Platon; d’autres fois il se
(1) MNihil cogor, nihil patior invitus, sed assentior : eo quidem magis, quod scio omnia certa et in æternum dicta lege decurrere. Facta non ducunt, et quanium cuique restat, prima nascentium hora disposuit. Causa pendet ex causa, privata ac publica longus ordo rerum trahit, Ideo fortiter omne ferendum est, sive quid gaudeas, sive quid fleas ; et quamvis magna
videatur varietate singulorum vila dislinqui, summa in unum venit : ac cipimus perilura perituri. (De Provid., 5.)
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rapproche même d’Épicure , niant qu’il y ait rien après la mort (1), et imputant à l'injustice des dieux le mal qu’il voit sur la terre (2).
Il y a certainement quelque chose de séduisant dans cette philosophie des stoïciens, qui lutte contre les inclinations chancelantes et perverses de la nature humaine; mais, quand on a entendu leurs préceptes , on se demande de quel droit ils les imposent. Sénèque dit à une mère : La perte d'un fils n'est pas un mal; c'est folie de pleurer la mort d'un mortel. U dira à un exilé : Regarde les vétérans, qui ne se désolent pas sous la main du chirurgien ; sois véléran du malheur, point de cris, point de plaintes, point de douleurs efféminées. 1 prêchera à tous que ce qui est un mal pour l’un est un bien pour l’autre ; que Dieu lui-même ne peut préserver du mal, quand le destin l’ordonne ; enfin il enjoindra aux sages de ne pas fomber dans la compassion , de ne pas s’attrister, de ne pas s’apitoyer, de ne pas pardonner (3). Mais pourquoi cette fermeté surhumaïine? quelle raison d’y croire? d'où nait la force de la mettre :n pratique, sinon de lorgueil?
C’est l’orgueil, en effet , qui inspire le flatteur de Néron , qui le domine ; on dirait qu’il se sent destiné à réformer le genre humain, au ton de maître qu’il prend pour mépriser, bafouer, reprendre , commander; pour enseigner des vertus impossibles, qui logiquement conduisent au suicide , conclusion obligée de tous ces preceptes.
On sent mieux pourtant dans la morale des Latins , en général, que dans celle des Grecs, un mélange de lumière et d’obscurité ; une lutte entre des doctrines spéeulatives , empruntées à l’école étrangère, et certaines vérités pratiques naturelles à leur nation. Sénèque nous offre parfois quelque chose de plus pur encore , de plus élevé ; il conseille à l'homme de tendre la main aux naufragés , de remettre dans son chemin le voyageur égaré, de partager son pain avec celui qui a fiim (4) ; il dit que l’homme doit éviter ia manie de la mort et sortir de la vie, non comme s’il fuyait, mais comme s’il partait (à).
(Qi) Nec mais in ipsa (morte) quidquam esse molestiæ, quam post 1psant. (Ep. 30.) — Mors est non esse. (Ep. 54.) — Hoc eril post me, quod (fuit, (Hbid, )
(2) Deorum crimen erat Sylla tam felir. De Const., XIE.)
(3) De Providentia, 3. — Ad Marciam consolaf'o, 20. … At Helviam consolatio. De Const. sapientis, — De Clementia, KE, 4, 5, 6, etc.
(4) Ep. 93.
(b) Vir fortis ac sapiens non fugere € vita, sed exire debet, Et ante vmnid ille quoque viletur affectus, qui mullos accupavit, ibido moriendi (Ep. 24.)
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Il n’admet plus le dieu aveugle et impuissant des stoïciens, ni
celui qui foudroie du haut de l’Olympe et corrompt les femmes d'autrui; mais un dieu incorporel , indépendant , qui est sa propre nécessité, qui, avant de faire le monde, le conçut dans sa pensée (1), et qui veut être aimé (2) parce qu’il nous aime : nous sommes ses associés et ses membres (3), et il habite dans le cœur de l’homme vertueux (4), dont l’âme reste attachée à celui qui est son origine, comme le rayon qui nous éclaire se rattache au soleil. La majesté des dieux est nulle sans leur bonté ; l’homme doit se soumettre à la Providence, qui gouverne le monde, non en mère aveugle, mais en père prudent; d’où il suit qu’obéir à Dieu c’est être libre (5). Le bien suprême est de posséder un cœur droit et une intelligence lucide. Voir un esclave lutter vaillamment contre une bête féroce est un spectacle d’enfant , tandis que c’est un combat digne de Dieu que de contempler l’homme de cœur aux prises avec l’adversité (6).
Romain, il eut pitié de l’homme exposé aux bêtes féroces et au
tranchant du glaive dans l’amphithéâtre : « Vous dites : Il a
commis un crime et mérite la mort. Soit ! mais vous, quel crime avez-vous commis pour mériter d’être les spectateurs de son supplice? »
Voici comment il parle des esclaves : « L'esprit divin appartient à l’escle. comme au chevalier ; esclave, affranchi , sont des expressions inventées par la vanité ou le mépris. La vertu n’exclut personne. Chacun est noble, parce qu’il descend de Dieu; si, dans ta généalogie, il y a quelque degré obscur , passe-le et remonte plus haut , tu trouveras ta noblesse la plus illustre; remonte à l’origine, tu nous trouveras tous fils de Dieu (7). Ne les appelle pas esclaves , mais hommes, mais commensaux, mais des amis moins nobles, mais des compagnons de servitude; car la Fortune a sur nous les mêmes droits que sur eux. Celui que tu traites d’esclave vient de la même souche que toi. Consulte-le , admets-le à tes entretiens, à tes repas ; ne prétends pas t'en faire redouter, et contente-toi de ce qui suffit à Dieu, de respect et d’amour. »
(1) De Benef., VI, 7, 23. — Quæst. nat. proæm., V, 1, I, 45.
(2) Deus ametur. Ep. 42, 47, 96. — Le Benef., VII, 2.
(3) Hujus socii sumu: et membra. (Ep. 93.)
(4) Ep, 41, 73.
(5) Parere Deo libertas est, De Vita beata. 15.— Colite in pia et recta vo-
luntute. De Benef,, 1,6, -— Ep, 116.
(6) De Prov., ?.
(7) Ep. 7
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Cette extension à tous les hommes de ce que les autres philosophes n’appliquaient qu’aux citoyens, et certaines allusions que l’on prendrait presque pour des citations , firent croire à quelquesuns, que Sénèque avait connu les chrétiens, qu’il avait même été lié d’amitié avec PApôtre des nations (1).
Après avoir recommandé .de cacher le bienfait, ilajoute : « Eh « quoi! il ne saura pas qui lui a fait du bien? Qu’il ne le sache « pas, si c’est à encore une partie du bienfait; puis il fera tant « d’autres choses, il se servira de tant de manières, qu’il con-
(1) C’est là une tradition très-ancienne. Saint Jérôme et saint Augustin ne révoquent point en doute l'authenticité de quatorze lettres échangées entre Sénèque et saint Paul, lettres que repousse la critique. D'autres allèrent chercher des preuves de leurs relations dans les œuvres mêmes de Sénèque, en faisant un rapprochement entre certains passages et quelques phrases des Épitres de saint Paul. On trouve en effet dans Sénèque beaucoup d'expressions employées dans le’ sens du Nouveau Testament : Animo cum hac carne grave cerlamen cst, ne abstrahatur (De Consolat, ad Marciam). Animus liber habitat; numçquain me caro ista compellet ad metum ( Ep. 65.). Non est summa jelicilatis nostræ in carne ponenda ( Ep. 74). Angelus , dans le mauvais sens que lui donne saint Paul dans sa Ile Ép. aux Corinthiens, 12, en appelant ange de Satan un faux prophète, se trouvechezSénèque : Non ego Epicuri angelus scio.. (Ep. 20.) Ailleurs il nomme l’Esprit-Saint, et il appelle l’homme de bien progenitura Dei. La comparaison de la vie à l’état de guerre est aussi biblique. (Ep. 51, 96. )
Le nombre des idées chrétiennes est grand chez Sénèque; si l’on dit à ce propos qu’un homme peut, en méditant sur la naîure humaine et sur les rapports entré l'homme et Dieu, arriver au même résultat de lui-mêine, nous demandons pourquoi l’on ne trouve rien de pareil ni dans les Dialogurs de Platon, ni dans la Morate d’Aristote, ni dans les Mémorables de Xénophon, ri dans les œuvres de Cicéron, ni même dans Marc-Aurèle et dans Épictète, qui appartenaient à la même école que Sénèque.
Historiquement rien ne s'oppose à ce qu’il y ait eu des rapports d'amitié entre Sénèque et saint Paul. L'Apôtre des nations, arrivé à Rome en 61, à ce que l'on croit, obtint du préfet du prétoire, qui était Burrhus, ami de Sénèque, son élargissement comme prisonnier ; peut-être même Sénèque avait-il déjà entendu parler de lui par son frère M. Annæus Novatus Gallion, gouverneur de l’Achaïe, au tribunal duquel saint Paul avait été traduit lorsqu'il habitait Corinthe,
Av reste, les ressemblances ci-dessus notées pourraient indiquer seulement que Sénèque connut les livres des chrétiens, d'autant plus que la plupart de ses ouvrages paraissent avoir été écrits antérieurement à la venue de saint Paul ; bien que les traités sur La Vie heureuse et sur Les Bienfaits, où abondent les expressions chrétiennes, et surtout les lettres, soient postérieurs à cette époque.
En somme, il y a à dire pour et contre ; mais, si l'on réfiéchit que Sénèque renonçe à la diète pythagoricienne afin de ne pas passer pour Hébreuet ne point déplaire à Tibère , si l'on songe à ses coupables complaisances envers Néron , on sera peu disposé à faire de lui un saint. On peut consulter à ce sujet l'ouvrage de Fr, Cm. Gripke, Leipsig, 1813,et le Sénèque de M. Durozoir (collection
Panckoucke ).