‹ Histoire universelle [microforme] (volume 2)Chapitre 68 sur 135 · TRE + D · texte numérisé non relu

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connaître le monde autrement que par les livres; Dion l’exhorta à rétablir la république. Plus tard il fut député à Rome par ses concitoyens pour porter une réclamation à Domitien : J'ai donné, dit-il, une grande preuve de courage en osant dire la vérité, alors que chacun croyait salutaire de mentir. J'ai affronté la haine, non d’un homme vulgaire, mais d'un prince aussi cruel que puissant, auquel les Grecs et les barbares donnaient lâchement les noms de maître el de dieu, quand celui de démon lui aurait bien . Mieux convenu.

Dion s’étant enfui seul et travesti, probablement pour échapper au courroux' de cet empereur, fut réduit à gagner sa vie en plantant des arbres ou en puisant de l’eau pour les bains; les seuls consolateurs qu’il eût dans son exil furent le Phédon et une harangue de Démosthène. Son savoir lui valut l'affection des barbares de la Dacie et de la Mésie, et celle des Gètes, dont il écrivit l'histoire ; il revint quand les circonstances eurent changé. Ses compatriotes lui ayant témoigné le désir de le voir à son passage, il leur donna rendez-vous à Cyzique, où accourut, en effet, une foule immense ; mais , au moment où il s’apprêtait à leur débiter une harangue préparée avec soin , le bruit se répandit qu’un musicien fameux venait d'arriver, et tous abandonnèrent l’orateur pour aller l'entendre. S’étant fixé plus tard dans sa patrie, il y trouva les honneurs et les tracasseries qui attendent partout les hommes supérieurs; mais il fut condamné comme coupable de lèse-majesté , pour avoir élevé une statue à l’empereur au milieu des tombeaux. Heureusement cet empereur était Trajan; nonseulement il le renvoya absous, mais, au moment où il faisait son entrée triomphale après sa victoire sur les Daces , ayant remarqué Dion dans la foule, il le fit monter avec lui sur son char.

Son style, formé sur celui de Platon et de Démosthène, en reproduit l’élégance , mais non la limpide simplicité. Quant au fond, il roule en partie sur les arguments sophistiques alors en vogue. Dans le nombre de ses discours, la discussion qu’il engage pour savoir si Troie a été prise a quelque importance. Dion s’appliqua, par la suite, à des questions plus graves touchant la philosophie, la morale, la littérature ; on trouve en abondance, dans ses écrits, d’excellents sentiments et des connaissances précieuses pour l’époque

Sur les quatre-vingts discours qu’il alaissés, on donne la palme à celui qu’il adressa aux Rhodiens pour les détourner de Pusage , adopté parmi eux lorsqu'ils voulaient honorer un contemporain, de prendreune statue antique, et d’en changer seulement l'inscription.

Celui qu’il adresse aux Alexandrins afin de les corriger de leur passion pour le théâtre et les jeux, nous offre quelque intérêt. Au milieu d’un déluge de mots, il leur dit, mais nous abrégeons :

« Le peuple n’a pour organe d’audition que le théâtre, et le théâtre, grâce à vous, n’offre presque jamais rien de raisonnable, de décent , d’honnête , mais des chansonnettes, des roulades , des bouffonneries, des éclats de rire, toutes choses bien moins belles que For. Or, comme tout cela charme les oreilles du peuple, il perd le bon sens, oublie la religion , la justice, pour vous donner le spectacle de rixes insensées , d’une vanité extravagante , de mélancolies , de joies furieuses , de reproches, de dépenses. Je ne dis pas cela avec l'intention de priver la ville de ses amusements, le ciel m'en garde! je ne suis pas si fou; mais je voudrais que, de même que vous êtes avides de ces délices, dont vous appréciez le mérite en fins connaisseurs, vous pussiez quelquefois écouter un sage discours et autoriser une liberté salutaire de vous parler.

« Les Athéniens , de ce côté , entendaient très-bien les choses, puisque leurs poëtes avaient la permission de réprimander nonseulement celui-ci et celui-là, mais la république elle-même, quand elle commettait une faute. Les anciennes comédies sont remplies de ces traits. Ils accordaient cette faculté dans les fêtes solennelles et pendant les jours de réunion générale, quand ils avaient un gouvernement démocratique, dominaient sur toute la Grèce, et lorsqu'il était en leur pouvoir de punir de mort quiconque osait blesser leurs oreilles de la plus légère offense. Maintenant vous n’avez ni chœurs, ni poëtes, ni personne qui vous adresse des admonestations amicales. Et plût au ciel que je fusse musicien , car je ne serais pas venu certainement devant vous sans une ariette |

« Néanmoins, plein de confiance dans ceux qui m’ont poussé dans votre ville, j’ai voulu m’aventurer, et je n’ai pas désespéré de vous avant de vous avoir mis à Fépreuve ; c’est à vous maintsnant à justifier mes espérances en m’écoutant jusqu’à la fin avec modestie , chose qui vous vaudra d’autant plus d’éloges et d’admiration qu’elle est moins attendue, et démentira la réputation faite aux Alexandrins, de n’aimer que les jeux de cordes et les pieds en l’air.

« Cette merveilleuse cité est atteinte d’une étrange maladie; elle aime avec folie la course et le chant. Ses habitants , qui, dans les affaires, les sacrifices, les entretiens familiers, ne donnent aucun signe de bizarrerie, à peine mrettent-ils le pied dans le théâtre ou le stade que, comme s'ils y trouvaient un breuvage malfaisant , ils oublient tout à coup le passé et eux-mêmes, et ne

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rougissent pas de dire et de faire tout ce qu’on peut imaginer de plus étrange. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que , tout passionnés qu’ils sont pour voir, ils ne regardent pas pour entendre, et n’écoutent pas ; en un mot, vieux et jeunes, enfants et femmes, sont pris de vertige et de frénésie. Lorsqu'ils sortent de là, la violence de la maladie se ralentit bien un peu , mais elle ne se calme point ; les places, les carrefours et la ville se ressentent plusieurs jours de cette secousse, absolument comme, mêne après qu’on a éteint un grand incendie , on voit çà et là de la fumée, des étincelles , de la suie, des tisons allumés ou qui se consument.

« Voilà ce que les peuples diront de vous. Je ne dis pas que ces jeux doivent cesser dans la ville ; non, il faut respecter la faiblesse de la multitude et occuper son oisiveté (outre que les plus sages ont parfois besoin de passe-temps pour distraire leur esprit): je dis seulement que tout cela devrait se faire avec la décence et la dignité qui conviennent à des hommeslibres. Vous êtes certains que votre silence ne gâtera nullement l'affaire; aucun barbare ne ralentira sa marche d’un pas, et nul chanteur ne se permettra une fausse note... Mais vous autres, vous ne croyez pas assister aux jeux, si vous ne vous abandonnez point à des transports furieux. et plus d’un parfois a été victime de sa folle passion pour la musique. Bien plus, si l’on en croit la renommée, quelques-uns des infortunés qui ont péri de cette manière se sont donné des airs de héros, heureux de mourir, disaient-ils, pourvu qu'ils pussent jouir du chant encore quelques instants. En vérité, c’est là un genre d’héroïsme nouveau et inouï! Les anciens trouvaient beau de sacrifier la vie pour l’honneur, la liberté, la patrie ; maintenant, parmi les Alexandrins , il est beau de mourir pour une roulade.. Et que dirai-je de ceux qui, les yeux hors de la tête et l’âme sur les lèvres, comme s’ils buvaient par les oreilles à la coupe d’une parfaite béatitude, appellent sauveur et dieu un misérable coquin?

« Eïü ‘r’avez-vous pas honte d’oublier aussi complétement votre dignité pour des musicastres détesiables, qui n’ont en eux-mêmes rien de grand ? S’ils rappelaient du moins un Isménias, un Timothée, ou bien cet Arion qui charmait les dauphins !.… Tout au contraire, ils bouleversent l’ancienne musique, la gâtent, la rapetissent et lui font subir d’étranges altérations. Ont-ils jamais fai: entendre un accord simple, noble et viril? Vous n’obtenez d’eux que de fades chansonnettes, des cabrioles de danseurs, des charivaris d’ivrognes , des tons saccadés et des inflexions si étranges qu'il faudrait de nouveaux termes pour les exprimer, Amphion ,

dit-on, f truisent.

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dit-on, fonda une ville au son de sa lyre , et vos musiciens lu détruisent. Orphée adoucit les bêtes féroces et leur fit aimer le chant ; vos musiciens, au contraire, vous ont transformés, d'hommes que vous étiez, en bêtes ennemies de l’ordre et de l'instruction.

« Quelle différence entre la conduite des Spartiates et la vôtre! Un célèbre joueur de cithare arriva parmi eux ; mais, comme ils le savaient un maître fort habile dans son art, loin de l’honorer, ils lui enlevèrent son instrument dont ils rompirent les cordes, et l’obligèrent à sortir de la ville : tant ils se méfiaient de ce taient, et croyaient devoir surveiller leurs oreilles, afin de ne pasêtre corrompus et de préserver leur esprit de la servitude. Eh bien! quels effets ont produits deux manières d'agir si différentes ? Les Spartiates triomphèrent constamment des barbares, et conservèrent pendant longtemps la suprématie sur la Grèce ; quant à vous autres , loin de commander, vous ne savez pas même obéir, et cependant l’orgueil naguère vous fit révolter ; je dis l’orgueil, bien qu’il n’ait pas été votre véritable mobile de rébellion. Fi donc! êtes-vous homrnes à vous révolter? êtes-vous capables de faire la guerre un seul jour ?

« Assez pour le théâtre ; passons au stade. A peine y avez-vous mis le pied que vous êtes métamorphosés; qui pourrait se faire une idée de vos cris, du désordre et de l’affaissement de votre esprit, de votre émotion, de vos poses variées sans cesse, des changements de couleur et de voix qui signalent et accompagnent votre infirmité? Certes, si vous teniez la place des chevaux, et qu’on vous fouettât avec les lanières employées dans les tragédies, votre fureur ne pourrait être plus extraordinaire ni plus violente. Les poëtes, rêvant en cela le dernier des supplices, ont attaché Ixion à une roue qui doit tourner éternellement; mais c’est là une baliverne, tandis que vous autres, vous êtes réellement cloués, corps et âme, aux roues des chars, et vous tournez perpétuellement avec elles ; or c’est là pour vous le suprême délice. Par ma foi! si quelqu'un des dieux se présentait devant vous et vous criait : Malheureux: ! à quoi bon toutes ces frénésies , toutes ces folies? ce n'est pas Pélops qui court, ni ŒEnomaüs, ni Myrtile ; on ne lutte pas pour défendre le royaume, la femme ou la vie en péril; trèsvils sont les serviteurs qui se fatiquent pour une vile pièce de monnaie, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, et toujours les mêmes ; que pourriez-vous répondre à de pareils reproches? rien. Je crois mème que si l’aïeul de Pélops vous parlait, vous ne l’en écouteriez pas davantage. Dès lors, quel est le remède à votre mal, et quelle divinité peut vous en guérir? »

Ses De

Hérode Atticus,

Adrien de Tyr,

AliusArtstide, 129,

C’est ainsi que Dion s'élevait alors contre des folies dont le monde n’est pas encore guéri. Consulté par un personnage déjà mûr, qui veut savoir comment il doit faire pour devenir éloquent, il lui répond (Tlepl Adyou doxiasux) en lui indiquant les auteurs à étudier : Homère avant tous, la première et la dernière lecture de l’homme , enfant, adulte ou vieillard (1); Homère , qui offre à chaque lecteur autant qu’il en peut prendre. Il lui recommande ensuite les historiens, surtout le grave Thucydide, le doux Hérodote et Théopompe ; parmi les écrivains dramatiques, Ménandre et Euripide, le premier comme supérieur à tous les anciens, le second comme très-utile à un homme d’État (mokrxS avôpt). Bien qu’il accorde la palme à Démosthène, il conseille d’étudier plutôt Hypéride et Eschine, non moins élégants, mais plus simples et plus faciles; puis les quatre rhéteurs modernes, Antipater, Théodore, Plution et Conon , par le singulier motif que leur lecture ne décourage pas en Ôôtant l'espoir de les égaler.

Tibérius Claudius Hérode Atticus, dont nous avons déjà parlé, paraissait à Aulu-Gelle l'emporter sur tous les orateurs pour la gravité , l'abondance e: l'élégance ; il est certain , au moins, qu’il était généreux en repas et en présents.

Nous connaissons d’Adrien de Tyr, son élève, secrétaire de Commode, les sujets suivants : Une magicienne, condamnée à être brûlée vive, est défendue par son art contre les flammes; une autre, appelée pour détruire l’enchantement, y réussit, s! Adrien demande qu’elle soit brûlée comme sorcière. Des soldats ont détourné un fleuve, et sont parvenus ainsi à noyer l’armée qu’ils devaient combattre ; il se présentent pour réclamer la récompense promise s’ils étaient vainqueurs.

Le Bithynien Ælius Aristide jouit d’une grande réputation et voyagea beaucoup ; après avoir laissé partout des monuments de son savoir et de se renommée, honoré de statues et d'inscriptions, il se fixa à Smyrne, comme gardien du temple d’Esculape. Il avait une dévotion spéciale pour ce dieu, et ce n’était pas sans motif ; en effet, il était atteint d’une maladie étrange , dont il fut tourmenté pendant seize ans , sans que médecins ni traitements curatifs pussent le guérir. Esculape seul lui procurait du soulagement par ses apparitions fréquentes, et lui suggérait les remèdes à employer ; enfin il se jeta, par son ordre, dans ua torrent impétueux, et en sortit guéri (2). U s’étudie à marcher sur les traces

(1) Kai pécos, nai Üoratos, xai npüros mavri noudl, mai &vôpl, xal yépovr. (2) Il raconte sa maladie et sa guérison dans ses cinq livres des Choses sacrées.

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LITTÉRATURE GREOQUE. 347

de Démosthène , et, bien qu’il en reste fort loin, il a de la force dans la pensée et dans l’expression ; il sait s’affranchir de la surabondance de ses contemporains, et il est à regretter qu’il ait manqué de sujets capables de l’élever à la hauteur où il pouvait atteindre. S’il obtint de Marc-Aurèle la reconstruction de Smyrne, renversée par un tremblement de terre , le mérite en fut moins à son éloquence qu’à la bonté du prince.

Le malheur rendit célèbre Hermogène de Tarse, qui excitait à quinze ans l’admiration de Marc-Aurèle et des écoles ; il perdit la mémoire à vingt-cinq ans, et traîna jusqu’à un âge avancé une existence imbécile,

Sans nous arrêter à quelques autres, nous mentionnerons encore Longin (4), qui fut le maître de Zénobie, reine de Palmyre, et paya de sa vie la fidélité qu’il lui conserva. Il suivait la philosophie de Platon et l’emportait sur tous par la connaissance parfaite des mérites et des défauts des différents auteurs, sur lesquels il écrivit des dissertations admirées de ses contemporains (2). Nous avons sous son nom un traité du Sublime, attribué par quelquesuns à Denys d’Halicarnasse , et aussi à d’autres. Cécilius, rhéteur sicilien du temps d’Augnste , avait déjà écrit sur ce sujet, indiquant en quoi consistait le sublime, mais sans donner les règles à suivre pour l’atteindre. Longin voulut suppléer à ce défaut ; mais sa prétention d’enseigner le sublime annonce déjà qu’il l’entendait dans un sens qui n’était pas le vrai. En effet, il le confond souvent avec le beau, parfois avec le figuré, et rarement il s'élève jusqu’à la source du véritable sublime , la puissance incommunicable du génie ou du caractère moral.

Si l’on considère cet ouvrage comme un traité de rhétorique, on verra que l’auteur ne s'arrête pas à détailler les parties du discours et à réduire. l’art à une technologie pédantesque ; il enseigne, au contraire , d’une manière plutôt esthétique que dogmatique : les exemples dont il appuie ses doctrines sont empruntés à une critique judicic e des plus grands auteurs, et, lorsqu'il tombe sur un passage remarquable, il le caresse avec une noble complaisance, s’attachant plus aux beautés qu'aux défauts. À la manière de Cicéron, d’Aristote, de Quintilien , il semble que lPémulation le gagne, qu'il emprunte le feu et la magnificence d’Homère et d’Eschyle, et qu’il fasse hommage de sa propre éloquence à Pinspiralion qui lui vient d’eux.

Longini quæ supersunt, græce concinnavil…. À. KE, Eccer ; Paris, 18437.

Si à ŒUNAPIUS, €, 2,

\ Hermogène,

Longin, 9210-73

Romans,

Lucien, 120-200:

Non content de réduire en théorie les élans de la pensée qui s’exalte et les qualités de l'expression oratoire quand elle est majestueuse et vive, il veut encore montrer comment tous les genres littéraires, même les plus simples et les plus naïfs, peuvent acquérir de l'élévation ; quels purs ornements s’allient à ce qui est vrai et naturel, en évitant les bizarreries et la rudesse , que l’on prend parfois pour de la force, et la trivialité, que l’on voudrait faire passer pour de la hardiesse. Il veut surtout que l’amour du bien s’assucie au sentiment du beau, et il attribue l’aridité des esprits, l’absence du sublime , à l’amour déréglé des richesses et des plaisirs, à l’admiration des choses frivoles et périssables.

Nous rapporierons à ce siècle les premiers romans, sans entamer la discussion sur le point de savoir s’il y en avait auparavant, ou pourquoi il n’en existait pas. Le nom de récits érotiques, qu’on leur a donné, en indique le fond; mais il ne faut y chercher ni l’intérêt d’une action bien conduite, ni des développements de caractères, ni même la connaissance des temps. Aristide de Milet avait écrit, on ne sait à quelle époque, mais certainement avant Ovide et Crassus (1), certains contes licencieux, dont la scène élait dans sa patrie, et appelés par ce motif fables milésiennes, nom qui devint commun à d’autres récits. L'un des plus anciens ust l’Ane de Lucius de Patras, considéré comme l'original des Mélamorphoses de Lucien et d’Apulée. Antoine Diogène rapporte, dans ses Choses incroyables de Thulé (Ta ümèp Gouknv driotu), type de tous les voyages imaginaires publiés depuis, qu’un certain Dinias, après avoir parcouru l’Asie et l’Europe, arrive à Thulé, où il rencontre Dercyllide de Tyr, qui lui raconte les aventures merveilleuses arrivées à elle et à son frère Mantinias ; il les fait écrire sur des tablettes de cyprès et déposer dans la tombe de Dercyllide à Tyr, où elles sont trouvées lors de.la prise de cette ville par Alexandre.

Il nous est resté encore, entre autres récits d’aventures, les Éphésiaques, par Xénophon d’Éphèse ; les Passions amoureuses, de Parthénius, que nous avons déjà citées , et les lettres d’Alciÿuron, que sës études approfondies sur les comiques grecs mirent à même de nous donner des renseignements utiles sur les mœurs de l'antiquité.

L'écrivain grec le plus remarquable de cette époque est , sans

(1) Ovide le cite dans les Fastes, 11, 412, et dans le vers 443 il mentionne une traduction qu'en avait faite Sisenna. Le suréna des Parthes reprocha aux soldats de Crassus de lire ces récits , qu’on avait trouvés dans leurs tentes. Voy.

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contredit, Lucien, né à Samosate, d’une famille pauvre, au temps des deux Antonins, à ce que l’on croit. Il finit ses études à quinze ans. Son père hésitait entre deux projets, à savoir : s’il le mettrait près d’un de ses oncles pour apprendre le métier de sculpteur, ou s’il le destinerait à l’éloquence. Les dispositions de son fils lui firent prendre ce dernier parti. Lucien se rendit donc à Antioche, où il se prépara à suivre le barreau; mais, trouvant peu , d’attraits dans la procédure , il crra de ville en ville, débitant des harangues et des morceaux de déclamation, à la manière des rhéteurs d’alors, Il se mit ainsi en renom dans l’Asie Mineure, dans la Macédoine, en Grèce, en Italie et dans les Gaules. Ses dissertations roulaient sur les arguments frivoles ou fictifs que nous connaissons ; nous en avons conservé quelques-unes , comme l’Éloge de la mouche, le Tyrannicide , le Fils regretté, Zeuxis et Antiochus, la Calomnie, les Bains d'Hippias, V'Éloge de la patrie ou de Démosthène (1).

Ces sujets puérils ne suffisaient pas à distraire son âme des maux de son temps. Ii voyait la société tomber en dissolution, faute de foi religieuse, de croyances morales, d'institutions stables, fortes et respectées ; la tyrannie et la lâcheté lutter d’excès ; les nations se vendre et la corruption déborder; le faste des grands traînait dans les rues un peuple d’esclaves et de clients, prêts à satisfaire des appétits bizarres ou obscènes, et nourrissait des bouffons , des philosophes, des rhéteurs; de sales orgies , des maisons de plaisance, repaires de débauche, des bains voluptueux, voilà ce qui, pour les riches , remplissait une vie qui se terminait triomphalement par de pormpeuses funérailles, où une foule de pleureuses versaient des larmes vénales, tandis qu’un grand nombre d'esclaves, affranchis par testament , accompagnaient les morts , le bonnet sur la tête, jusqu’à leurs splendides mausolées. La richesse était le but de tous : nour l’acquérir, l’un vendait son vote, l’autre, la fidélité de sa femme ou la sienne propre; la plupart cherchaient à se faire inscrire sur les testaments, et avaient recours aux plus ignobles manœuvres, courtisant les vieillards ou hâtant leur mort. Le philosophe, le prêtre des religions menteuses comme celui de la véritable, s’efforç:'ent, chacun par des movens différents, d'apporter remède à ces maux, tandis que d’autres gémissaient sur une ruine inévitable , et que beaucou;

s’étourdissaient sur l’avenir.

(1) I n'est pas bien certain que ces morceaux soient de lui. La meilleure édition de Lucien a été faite par Frédéric Reitz; Amsterdam, 1744.

350 SIXIÈME ÉPOQU*.

Si Lucien eût ::% pins sévère, il aurait pu gémir sur ce désordre moral ou ess: d'y porter remède; mais, satirique, audacieux et spiritues , :i Deit le parti d'en rire, d’amuser l’humanité en mettant à nu ses piaies, et de saper par la raillerie et le doute les vieilles institutions qui restaient encore debout.

Il franchit donc les limites de la vie, et, de même que:les chrétiens en appelaient à la mort, ce point où tout aboutit, Lucien

met en scène ceux qui ne sont plus , mais pour faire, en les atta—

quant, le procès aux vivants. Caron, tout étonné d’entendre jss morts regretter la vie , interroge Mercure pour savoir quels sont ces grand: biens qu’on laisse sur la terre; ce dieu le conduit dans notre moude , où il voit tout le mal qu’on se donne pour se rrocurer des richesses, folie dont Caron s'étonne, ini qui sait que sa barque recevra bientôt, l’un après l’autre , tous ces hommes com: plétement aus.

Ailleurs Lucien prend ; ur bui de ses traïtsla beauté oulesplaisirs. Le lit dan tvran où la fumpe ‘un boudoir comparaît au tribunal de Rhadamanthe, et re,ele, avec une franchise cynique, les turpitudes du temps. Le coq de Micyllus console les pauvres de leur hu:able mais tranquille condition ; insistant sur ce point, Lucien rappelle qu'après le dernier voyage , il n’existe aucune différence entre le plus riche potentat et l’hemme le plus miséra- Lie. Peut-être ava t-il recueilli cette pensée sur des lèvres plus pu:es ; mais, loin d'en déduire une vérité pratique, il conclut que tout ce que nous voyons, même notre existence , n’est rien, et il plonge l’honme dans un doute désolant.

trouvant les doctrines des philosophes creuses ou mensongères, et toujours en contradiction avec les actions de ceux qui les propageaient, il ne chercha point à savoir s’il ÿ avait une autre route qui conduisit à la vérité, et tomba dans le scepticisme : « Quand « j’eus reconnu la vanité des choses humaines, je méprisai gran- « deurs, richesses, plaisirs, pour me mettre à la recherche de la « vérité, La cause des phénomènes qui apparaissent à nos yeux , « l'auteur de Punivers, et bien d’autres questions de cette espèce « embarrassant mon intelligence, je n’adressai aux philosophes « qui ‘ansument leur vie à chercher la vérité; je choisis ceux dont « la scince était plus profonde, la vertu plus austère, et ils con- « septirent à n'instruire, moyennant un gros salaire; mais que « nrenscignèrent-ils? des termes barbares et qu’on ne comprend @ plus, en me laissant plus incertain que jamais, »

Ainsi, comme il arrive toujot -. la raillerie ne le porte * : de solide ni de grand, et ne &: ;::2met pas d’apprécier la *: u

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d’Épictète ou de Marc-Aurèle (4), ni l’héroïsme des martyrs, Aristénète, mariant sa fille à un riche banquier, invite à la fête des philosophes et des gens de lettres, lesquels mettent sur le tapis ies questions qui les divisent, si bien que le banquet devient une arène où chacun s’escrime avec ce qu’il peut trouver d'arguments subtil: ; ce qui fournit occasion à Lucien de mettre en relief les fcles e: 1 ‘mmoralité des différentes sectes, Tantôt il fait vendre à l’encas ies plus illustres philosophes de l’antiquité, qui sont obligés, comme les esclaves exposés sur le marché, de déclarer leurs propres défauts ; tantôt il tourne en ridicule un certain Pellégrious, qui, pour faire étalage d’apathie, donne volontairement au public le spectacle de sa mort. Une fois, il divulgua les impostures d’un philosophe paphlagonien nommé Alexandre , qui se disait prophète; cet homme, dissimulant sa haine, lui offrit un navire pour le reconduire dans le Pont, et Lucien accepta. Lorsqu’il se trouvèrent au large, le pilote lui avoua qu’il avait reçu l'ordre de le jeter à la mer ; mais, ne voulant pas souiller sa vieillesse d’un crime , il se contenta de le déposer dans une ile déserte. Lucien, une fois sauvé, voulut porter plainte contre Alexandre ; mais le gouverneur du Pont l’en dissuada , vu le crédit de l’imposteur, et, pour toute vengeance , Lucien se mit à écrire la vie de son ennemi.

De tels hommes n’en passaient pas moins pour sages. Lucien lui-même eut de l’estime et de l'amitié pour deux philosophes, Nigrinus et Démonax : le premier, platonicien , pratiquait dans Rome les vertus qu’il enseignait , et donnait aux hommes les meilleures leçons pour les conduire au bien; l’autre habitait Athènes, où il s'était réduit volontairement à la pauvreté par amour de la science, ne voulant pas d’esclaves, parce qu’il trouvait injuste qu’un homme eût recours à un autre pour ce qu’il pouvait faire lui-mêrne. Sa bourse et son bras étaient à la disposition non-seulement de ses amis, mais de tous ses concitoyens ; il barlait par sentences, comme les anciens sages, et choisissait parmi les sectes ce que chacune avait de meilleur. Bien qu’il préférât les doctrines stoïciennes et admirât Socrate , il proclamait hardiment la vérité, et jamais il ne plia ses habitudes aux mœurs athéniennes, Accusé de 56 pas montrer de dévotion envers Minerve, il répond qu’! ::: pensait pas qu’elle on eût besoin ; puis il comparait devant : assemblée, couronné de fleurs, et, comme on

(1) On croit que l’Æermotime fui dirigé contre ce prince, et peut-être écrit à l'instigatic:: d'Avidius Cassius.

s’étonnait : Je suis venu, dit-il, paré comme une victime, tout prét à étre sacrifié, si lel est votre plaisir. Interrogé pour quel motif il ne s’est pas fait initier aux mystères d’Éleusis, il répond qu'il n’eût pas manqué d’en détourner les hommes, s’illes avait trouvés nuisibles, comme il les aurait divulgués, dans le cas contraire, pour l'avantage commun.

S'appuyant sur autorité de ces deux sages, Lucien s’attaque aux dieux, tels qu’ils nous apparaissent dans Homère et dans Hésiode ; mais, tandis que les philosophes s’efforcent de justifier le polythéisme, en voulant y trouver des allégories, ou la forme symbolique des idées éternelles qui alimentent et élèvent l'humanité, il le présente dans la nudité des formes poétiques et vulgaires ; il livre à la risée de la foule les métamorphoses et les exploits des dieux, avec une verve de gaieté qu’on ne peut traiter d’impie, puisqu’elle prouve qu’on ne croyait plus à rien. Mercure, le dieu voleur et entremetteur, Vénus l’impudique, Jupiter le coureur d'aventures, lui fournissent un sujet fertile en plaisanteries ; mais, non content de cela, il veut encore démontrer l’impuissance et la nullité de ces habitants de l’Olympe : tantôt il les fait convaincre de faiblesse , assujettis qu’ils sont à la volonté supérieure du Destin ; tantôt il les montre dans la plus vive alarme, parce que sur la terre le stoïcien Timoclès s’épuise en vain à soutenir leur existence contre l’épicurien Damis. Momus les plaisante à mesure que les arguments du dernier réduisent son adversaire au silence, et les dieux sont au désespoir ; puis il les console en leur disant que la foule ignorante leur fournira toujours assez d’adorateurs. Jamais l’Olympe antique n’avait eu affaire à un aussi intrépide railleur; non-seulement il se moque des traditions, des oracles et des sanctuaires, maïs il va jusqu’à nier la Providence.

Ainsi il renversait les dieux anciens, sans songer à leur en substituer de nouveaux; ceux que la Perse et l'Égypte envoyaient à Rome sont aussi maltraités que les autres dans l’Assemblée des dieux : Il n'y a pas de pierre qui, une fois couronnée de fleurs et frottée de parfums, n'ait la prétention dese faire déesse ; avant qu'il soit peu, il ne restera plus dans l’Olympe de place pour les anciens dieux. Afin de conjurer le péril, Jupiter convoque les immortels; mais qui se rend à son appel? des statues de marbre, de porphyre, de fer, d’or, d’airain, à qui Jupiter enjoint de prouver leur divinité; faute de quoi, il les précipitera dans l’enfer.

Le christianisme ne s’offrit à ses yeux que comme une superstition de plus; car il s’en tient aux préjugés de la haute classe et aux récits forgés par le vulgaire. La Trinité, le baptême, la créa-

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tion du monde, l’Esprit-Saint lui paraissent, ou des folies, ou des résurrections tardives des doctrines pythagoriciennes , et la constance des martyrs n’échappe pas à son sarcasme effronté.

Lucien fut en grande réputation parmi ses contemporains. La foule accourait des villes pour se trouver sur son passage, et Commode le nomma à la préfecture de l'Égypte. Sans doute, si l’histoire ne devait pas demander un compte sévère aux hommes, non pas tant du talent dont ils furent doués que de l’usage qu’ils en firent, elle mettrait Lucien au rang des plus remarquables, pour la naïve bonté de la langue, pour la délicatesse des tours, pour le sel exquis de l'expression, pour l’à-propos et la mesure avec lesquels il sut écrire; maïs comment celui qui déclare la guerre à la religion, aux mœurs, aux idées, et qui, sapant tous principes, abandonne les âmes au torrent des passions, remplit-il sa vocation sociale? Certainement il doit y avoir des hommes qui détruisent, pour faciliter la tâche de ceux qui ont à reconstruire; mais combien est malheureux le rôle de ces destructeurs (1)!

Le métier d'historien eut aussi sa part des épigrammes de Lucien; lorsque Marc-Aurèle et Lucius Vérus portèrent la guerre chez les Parthes, une nuée d’écrivains se mirent à faire le récit de cette expédition, les uns imitant les anciens, les autres s’en écartant par orgueil, tous inspirés du reste par l’adulation. Lucien composa alors une diatribe, dans laquelle il tourne en rilicule la manière de cesflatteurs et celle d’autres historiens, tant anciens que modernes ; bien qu’il s’attachât seulement, en rhéteur qu’il était, à la forme extérieure, il finit par des conseils qui nous paraissent mériter d’être rapportés :

« Le devoir d’un historien est de rapporter chaque chose telle « qu’elle est arrivée; mais peut-il le faire, quand il redoute Arta-

(1) « On l’a comparé à Voltaire, mais Lucien ne présente qu’un de ses aspects; Voltaire était immense, et mêlait à son ironie l'enthousiasme et l’mour de l'humanité ; il conduisit son siècle aux confins du nôtre et à tous les progrès que nous avons accomplis. Lucien, au contraire, privé de l'instinct de l'avenir, ne sait autre chose qu'étoufler le présent par ses inépuisables facéties ; mais le monde était agité du besoin de croire, de s'appuyer à quelque chose de plus humain, Pellégrinus cherche à exciter autour de soi l'admiration des hommes; je pourrais citer encore l’histoire d’un certain Alexandre qui avait attiré autour de lui la foule en Asie et en Italie; il dogmatisait, prétendait avoir eu des entretiens avec la Divinité, et il ne fut convaincu d’imposture que plusieurs années après. Le christianisme satisfaisait à ces besoins de l'humanité , et, tandis que Lucien tournait en dérision ?: 6; "ne philosophie, les chrétiens propageaient leur foi par la charité, la rési:. 1, la patience, le martyre. Battus, ils ne battaisnt personne; ils vivaient &i.::8 les catacombes, calomniés, humiliés, mais ils duraieni te ours, et se maltipliaient à l’école du malheur, » (LERMINIER. )

xerxès, ou qu’il attend de lui des vêtements de pourpre, un collier d’or, un coursier nyséen, en récompense de ses louanges? Xénophon, écrivain équitable, n’eût point agi ainsi, pas plus que Thucydide; il faut tenir plus de crypte de la vérité que des inimitiés qu’elle soulève, et ne ja: ‘:. Lrâce à ceux que l’on aime. En effet, la seule vérite est le propre de l’histoire ; les écrivains doivent oublier toute autre chose, et ne pas songer à ceux qui les écoutent dans le moment, mais à ceux qui appelleront ancien le temps actuel. Celui qui caresse le présent sera rangé avec raison parmi les flatteurs. Souvenez-vous A’Alexandre, quand il dit : Combien je voudrais, Oncsicrue, revivrepour quelque temps après ma mort, afin de savoir ce que penseront les hommes qui, dans l'avenir, liront de telles choses! Qu'y a-t-il d’étonnant à ce qu'on me loue maintenant, quand chacun, au moyen de celte :égère amorce, pense capter ma bienveillance ? « Mon historiea doit donc être sans crainte, incorruptible, franc, ami de la liberté et de la vérité, et, comme on dit vulgairement, appeler pain du pain, sans rien accorder à la haine ni à l’amitié, et rester sans pitié, sans ménagement, sans scrupule , juge équitable, bienveillant pour tous. Hôte de ses livres, qu’il n’ait point de patrie, point de prince ; qu’il se dirige par lui-même, sans chercher ce qui plait à celui-ci ou à celui-là; mais qu’il raconte les faits tels qu’ils se sont passés. Thucydide a en vue l’utilité et la fin que tout écrivain judicieux doit se proposer dans l'histoire, c’est-à-dire que, s’il arrive, par la suite, des choses semblables à celles qu’il raconte, on puisse au besoin tirer profit de ce qui a été écrit. Quant au style, qu'il soit concis et vigoureux, serré dans les périodes et les arguments. Qu'on fasse en sorte d’écrire, non avec trop d’aigreur et de violence, mais avec calme et mesure; que les s°niences reviennent fréqueniment ; que l’exposition soit lucide, en bons termes, et qu’elle rende le sujet aussi clair que possible. Il ne faut pas non plus employer les mots obscurs et inusités , xi w’autres qui traînent dans les tavernes ou sur les marchés, mais ceux que le vulgaire entend et que les gens instruits approuvent. Que les tours ne soient pas emphatiques, et ne sentent point ia rech che, autremert ils rendront le discours semblable à un b'e ge épicé. On peut faire usage de l’art poétique en certains -ndroits ; car l’histoire aussi comporte des manières et des expressions grandioses, surtoric quand la narration roule sur des batailles, et qu’un peu de souffle poétique est nécessaire pour gonfler la voile et faire balancer la nef sur la cime des flots; mais que la parole gran-

« disse seulement avec la beauté et la majesté des récits, et se « maintienne égale autant que possible, sans divaguer capricieu- « sement ni s'élever hors de propos, afin de ne pas sortir des « gonds et de ne pas tomber dans la fureur poétique. Qu'on s’oc- « cupe donc de la tenir en bride, en songeant que la bizarrerie

excessive est dans le discours, comme dans les chevaux, un grand défaut ; c’est une excellente chose quand l’élocution vient prendre doucement les rênes de l’esprit qui s’emporte et, comme

pas arranger les faits au hasard, mais avec soin et laborieusement, en revenant plusieurs fois sur son travail, surtout s’il s’agit de choses présentes et que l’on a vues. Autrement on

« « « « un cavalier habile, le dirige sans se laisser entrainer. Il ne faut « « «

« doit s’en rapporter aux écrivains qui méritent le plus de foi, et « qui, exempts de préventions, n’ont pas voulu fausser ni exa- « gérer leurs récits.

« Une fois que tout a été recueilli, ou le plus possible, qu’on en

« fasse d’abord un canevas , une espèce de masse informe ; qu’on « lui donne ensuite la beauté, la couleur, à l’aide de la diction, de « l’ordre , de l’éloquence. Que l'écrivain se rende semblable au « Jupiter d’Homère , regardant tantôt la terre des cavaliers thra- « ces , thntôt celle des Mysiens, c’est-à-dire qu’il s’occupe tantôt « de choses concernant particulièrement les Romains, en les re- € traçant : ‘les qu’elles paraissent vues de haut , tantôt de celles « qui sont ivlatives aux Perses; s’ils combattent , qu’il ne prenne « parti dans la :nêlée pour aucun des deux camps , ni pour un ca- « valier ou un iantassin exclusivement. Qu’il garde en tout la me- « sure, sans être dans ses récits ni fatigant, ni grossier, ni puéril ; « mais qu’il procède av « facilité, et, après avoir placé chaque « chose en son lieu de la manière convenable , qu’il passe à d’au- «tres récits, s’il le faut, pour revenir sur ses pas quand il y est « rappelé. Qu'il s’étudie à se hâter tant qu'il le peut en distribuant « sa matière chronologiquement; qu’il vole de l’Arménie dans la « Médie , et de là secoue de nouveau ses ailes dans l’Ibérie , puis « en [talie , sans jamais perdre un instant. Que son esprit se mon- « tre semblable à un miroir, brillant etclair, renvoyant telle qu'il « la reçoit l’image des objets , sans mélange étranger, sans ditfé- « rence de forme et de couleur.

« Les historiens, en effet, ne doivent pas écrire comme les ora- « teurs, mais raconter ce qui arrive , sans faire autre chose que le coordonner. En un mot, il faut que l'historien se répute sembla- « ble à Phidias, à Praxitèle et à Alcamène. Ils ne faisaient pas a l'or, l’argent, l’ivoire; mais ils le modelaient tel que le leur

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fournissaient les Éléens , les Athéniens , les Argiens ; ils sciaient l’ivoire , le polissaient, le collaient , le mettaient en place, et appliquaient dessus un peu d’or, leur art consistant à disposer la matière selon le besoin. La tâche de l’historien est la même, c’est-à-dire qu’il doit disposer les faits dans un bel ordre, et les expliquer avec une telle clarté que celui qui l’écoute croie les avoir vus. Après avoir apprêté toute chose, qu’il commence

« sans prologue pourvu que le sujet ne réclame pas de prépara- « tion. S’il fait un prologue , qu’il recherche deux choses seule-

ment, non pas trois comme les orateurs , et, laissant de côté ce qui concerne la bienveillance , qu’il sollicite l'attention et la docilité de ses auditeurs. Ils lui prêteront attention s’il parle de choses grandes , nécessaires, pratiques et utiles ; ils seront dociles, s’il rend clair ce dont il parle, en exposant d’abord les causes, eten prenant les événements à leur origine. Un prologue imposant doit être suivi de faits en rapport avec lui; qu’une transition facile et naturelle enchaîne les diverses parties de la narration, le corps de l’histoire n’étant qu’un récit suivi. « Que ce récit soit orné toutefois de quelques agréments ; qu’il procède d’une manière unie , égale, et soit toujours semblable à lui-même, sans s'élever et sans tomber, en offrant la clarté qui résulte de l'accord des faits. Il ne sera parfait qu’autant qu’il rattachera, comme avec une chaîne , ce qui précède à ce qui suit, de manière à ce qu’on ne voie pas que l’ensemble n’est composé que de plusieurs récits mis les uns à côté des autres; mais que le premier tienne au second , et, par des intermédiaires , qu’il se lie aux derniers.

« La rapidité est utile en toute tâche, et surtout là où il y a abondance de choses à rapporter. Oril faut être bref en retranchant non pas tant sur les paroles que sur les faits, c’est-à-dire en glissant sur les choses de peu d’importance afin de parler des grandes avec abondance. II faut surtout être réservé dans la description des montagnes, des mers et des fleuves, pour ne pas paraître faire étalage d'éloquence. Observez combien Thucydide emploie une forme concise lorsqu'il décrit une machine ou expose la marche d’un siége, chose utile en elle-même et nécessaire , ou quand il dépeint la forme de PÉpipole ou le port des Syracusains. Lorsque l'historien jugera à propos de faire parler quelqu'un, qu’il dise des choses convenables aux personnes et à la circonstance, et toujours avec la plus grande clarté. Que les louanges et les censures soient modestes, circonspectes, sincères, brèves, démontrées et à leur place. Que si

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« quelque fable tombe sur votre chemin, racontez-la, mais sans « l’affirmer, pour que chacun en pense ce qu’il voudra, et que « vous soyez à l'abri du blâme. Enfin je répéterai souvent qu’il « faut, quand on écrit, ne pas regarder seulement le présent, « pour louer et honorer les hommes d’aujourd’hui , mais reporter « sa pensée sur tous les siècles ; ou plutôt je conseillerai d’écrire « pour les hommes à venir, d’attendre d’eux la récompense pro- « mise aux bons écrits , et de faire en sorte qu’ils disent : Celui-là a fut un homme libre et franc; il n'y a chez lui ni adulation ni « lâcheté, maïs il est vrai en toutes choses. Celui qui est doué de « jugement mettra le jugement de la postérité au-dessus de toutes « les courtes espérances de cette vie. Ainsi a fait cet architecte de « Cnide, qui, après avoir édifié la tour du Phare, inscrivit, à l’in- « térieur, son nom sur la pierre , et, le recouvrant avec de la « chaux, traça ensuite celui du roi, dans la prévision de ce qui « arriva. En effet, les lettres, se détachant du mur avec l’enduit , « laissèrent à découvert : Sostrate, fils de Désiphane de Cnide, aux « dieux sauveurs pour les navigateurs. Il n’eut point d’égard à « son temps, etilsavait combien la vie est courte; mais, à présent « et toujours , tant que le Phare restera debout, son art demeu- « rera en honneur. Voilà comment il faut écrire l’histoire , avec « vérité, en se confiant dans l’avenir, et sans rechercher par la « flatterie les éloges des contemporains. »

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