‹ Histoire universelle [microforme] (volume 2)Chapitre 95 sur 135 · HUMANO · texte numérisé non relu

HUMANO

l’incrédulité. Si le peuple croyait, il trouvait dans les dieux des exemples de toutes les corruptions ; puis, craignant que l’hommage rendu à l’un d’eux ne fût une insulte envers l’autre , il se jetait dans des pratiques superstitieuses. Quant aux esprits cultivés, leur était-il possible d’avoir foi en cette tourbe de divinités aux aventures poétiques? L’homme doué d’une âme généreuse pouvait-il s’incliner avec respect devant l’autel où étaient encensés un Antinoüs et une Drusille? Aussi, philosophes, prêtres, hommes d’État, regardèrent-ils tous les différents cultes comme également faux, quoiqu’ils les jugeassent utiles ; la tiare du pontife, la longue tunique de l’augure, comme la toge du magistrat, ne couvraient que l’athéisme.

Les chrétiens, au contraire, exposaient une doctrine simple, claire, humaine : « Ce qui est et ce qui devait être , la misère et « la concupiscence, en même temps que l’idée toujours vivante de « perfection et d’ordre que nous trouvons également en nous, le « bien et le mal, les paroles de la divine Sagesse et les vains dis- « cours des hommes, la joie vigilante du juste, les douleurs et les « consolations du repentir, l’épouvante et l’endurcissement du mé- « chant, les triomphes de la justice et ceux de l’iniquité, les des- « seins des hommes conduits à leur fin à travers mille obstacles « ou renversés par un obstacle imprévu, la foi qui attend la pro- « messe et qui sent la vanité de ce qui est passager, l'incrédulité « #!!.-même, tout s'explique avec l'Évangile, tout confirme l’É- « vangile : la révélation d’un passé dont l’homme porte dans son « âme les tristes témoignages, sans en avoir par lui-même la tra- « dition et le secret, et celle d’un avenir dont il ne lui reste qu’une « idée confuse de terreur et de désir, nous rendent clair le pré- « sent que nous avons sous les yeux ; les mystères concilient les « contradictions, et les choses visibles se comprennent par la no- « tion des choses invisibles (1). »

Le prosélyte n’était pas conduit à cette sublimité par son initiation à des mystères dont les explications physiques pussent révéler l’imposture des prêtres et mettre ses convictions en opposition avec les pratiques extérieures ; inais on lui exposait les hautes vérités de l’incarnation, de la rédemption, de l’eucharistie. L’enseignement uniforme et solide de l’école était en harmonie avec la prédication, ie mystère avec la doctrine extérieure, les cérémonies du culte avec la consommation réelle du sacrifice. Le christianisme substituait à l'opinion , au doute, à la crainte, trois ver-

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tus ignorées : la foi, l’espérance, la charité. Tandis que dans Pidolâtrie les fêtes n’étaient que des allusions à des accidents naturels, tout au plus des commémorations patriotiques souvent souillées d’impuretés et de déportements, dans les fêtes chrétiennes l’élan de la joie était le signe de la renaissance spirituelle. Tandis que là, faute de connaître la Providence, on interrogeait l’avenir avec anxiété, on se confiait ici dans l’omniscience divine, et l'esprit, atfranchi de la crainte de sinistres présages, trouvait l’explication de la vie dans ce qui devait arriver après la vie.

Rome avait essayé de tout : puissance et gloire, richesses et voluptés, rien ne l'avait satisfaite. Quelques-uns de ses penseurs en étaient encore à regretter la journée de Pharsale, et ils flottaient entre une résistance impétueuse et une résignation sans espoir aux malheurs publics. Les plus jeunes, contenus par la légalité, par autorité paternelle, par l’asservissement à la tyrannie , attendaient dans une sollicitude profonde les événements grands et mystérieux prédits par les oracles : on espère facilement iorsqu’on souffre, et l’esprit s’élança vers ces nouveautés qu’annonçait une parole persuasive.

A l’annonce d’une religion divine dans son origine, simple et vraie dans sa docirine, pure et sublime dans sa morale, lintelligence prenait l'éveil, si la volonté hésitait encore. Si la grâce ne triomphait pas des habitudes de la première éducation et de l’intérêt, la connaissance du christianisme suffisait pour donner des idées plus saines. En effet, quand on essaya de raviver les anciennes croyances, on dut ÿ mêler quelque chose de pur et d’élevé qu’elles ne tiraient pas de leur essence, qu’elles n’avaient jamais eu dans la pratique ; il fallutrapprocher le grossier polythéisme du dogme d’un seul Dieu , en restreignantle culte presque uniquement à Jupiter, et en faisant d’Apollon un médiateur entre Dieu et les hommes au moyen des oracles, un sauveur de l’humenité, qui, après s’être incarné, aurait vécu esclave sur la terre, soumis aux souffrances par expiation (1). Maxime de Tyr affirmait que tous les peuples, quelles que fussent leurs idées, croyaient à un seul Dieu , père de toutes choses, et Prudence annonçait la même chose dans ses vers (2). Le peuple avait sans cesse dans la bouche : Dieu le

(1) Baun, Apollonius de Tyane el le Christ ; Tubingen, 1832, p. 68.

(2) Et quis in idolio recubans, inter sacra, mille Ridiculosque deos venerans sale, cespite, thure, Non pulat esse Deum summum et super omnia solum, Quamvis Saturnis, Junonibus el Cythereis, Û Portentis aliis, fumantes consecret aras ?

sait ; Dieu te bénisse; si Dieu le veut (1); bien plus, les oracles eux-mêmes reconnaissaient ur seul Dieu.

Mais l’idolâtrie expirante s’efforçait en vain de se relever par des dogmes catholiques, d’ériger en mosaïque un nouvel édifice : avait-elle à offrir la doctrine consolante d’un Rédempteur et de la rémission des péchés? L’homme ne pouvait apaiser les remords de sa conscience qu’au moyen d’holocaustes, en faisant pleuvoir sur sa tête le sang des victimes égorgées {2), ou bien à l’aide d’autres pratiques, dont il sentait la superstitieuse vanité. Quelle bonne nouvelle pour tous, d'apprendre qu’un Dieu s'était chargé d’apaiser un courroux inexorable, et que chacun pouvait s’approprier les fruits du sacrifice de la croix, par la foi dans le divin Rédempteur ? Les fidèles partisans de ces religions et de ces sociétés qui ne réservaient aux coupables que le châtimert accusaient bien les chrétiens d’accueillir dans leur sein les pécheurs; mais les chrétiens répondaient à l’accusation en régénérant par la pénitence ceux qu’ils avaient accueillis.

Ces considérations entraînaient les gens de bonne foi à suivre, ou du moins à révérer le christianisme ; mais les hommes vulgaires et les esclaves accouraient surtout à lui en foule, et c’était là un autre sujet d’accx. tion. La corruption n'avait pas exercé autant de ravage dans les classes laborieuses que dans l’aristocratie; croyant ce que croyaient leurspères, les plébéiens fréquentaient encore les tcinples, et sentaient le besoin de la Divinité. De même, parmi les esclaves, si beaucoup étaient les honteux instruments des vices de leur maître, d’autres, plus éloignés du théâtre de la débauche, se conservaient fidèles à leurs devoirs. Combien il était consolant pour ceux-ci d'entendre parler d’un Dieu égal pour eux et leurs tyrans, d'apprendre que les rudes fatigues, les traitements iniques pourraient se changer, par la patience, en trésors dans une autre vie, où les oppresseurs et les opprimés seraient appelés devant un juge incorruptible!

Ceux qui ont souffert peuvent concevoir ce qu’il y a de consolations dans une pareille idée. Or combien de souffrances devaient faire accueillir avec faveur le christianisme, dans ces temps où, comme si cen’eût pas été assez de cette alternative continuelle d’anarchie et de despotisme , de la brutalité des empereurs, de la licence farouche des sridats, desexactions des magistrats, on avait encore à redouter l: peste, les tremblements de terre, les inondations, la famine , les incursions des barbares, uue dissolution

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