TERTULLIEN
(2) Tauroholes et crioboles.
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universelle! Ce fut au milieu de ce désordre qu’apparut la société chrétienne.
On pouvait dédaigner les paroles des apôtres de la loi nouvelle, el leur répondre : Nous avons autre chose à faire, ou : Nous vous écouterons demain. Mais tous avaient sous les yeux des exemples de vertu auxquels personne ne pouvait refuser son admiration ; tous étaient témoins d’une fraternité qui procurait aux membres de la famille chrétienne les joies d’une vie intérieure, qui suffisait par les idées et les sentiments à occuper les âmes fortes, à exercer les imaginations actives, à satisfaire aux besoins intellectuels et moraux , réprimés par la tyrannie et par le malheur, mais non pas étouffés. Attentifs à corriger les mœurs privées pour améliorer les mœurs publiques, les chrétiens n’imitaient pasles grands philoso phes, en déclamant contre un siècle pervers, tout en suivant le torrent ; maisils mortifiaient leurs passions, enseignaient à dompter les désirs mauvais, à ne faire et à ne dire rien de déshonnête ; euxmêmes pouvaientêtre pris pour modèles de bienfaisance, de vertus, de mortifications personnelles. Étrangers à l'orgueil et à la présomption, fuyant les honneurs et le faste, on les voyait au lit du malade, dans les cachots, sur l’échafaud. Durant les pestes qui sévirent , ils étaient auprès de ceux qu'atteignait le fléau, les soignant, leur apportant l’aumône, les ensevelissant , tandis que les autres ne songeaient qu'aux moyens de s’en garantir. [ls enseignaient aux pauvres à ne pas envier les riches, car Jésus-Christ fut pauvre lui-même, et parce que le royaume des cieux est pour les pauvres; ils détournaient les esclaves de dénoncer leurs maîtres, les hommes libres d'opprimer leurs esclaves; ils persuadaient à tous qu’il y avait d’autres richesses et une autre vie qu celles que César pouvait ravir.
Les chrétiens s’organisèrent de bonne heure en société , avec des chefs et des lois, des recettes et des depenses communes ; réunis par des liens volontaires et moraux, et forts de cette union, ils l’emportaient de beaucoup sur les agrégations religieuses des anciens, faibles et disséminées qu'elles étaient. Celles-ci n'avaient ni des opinions ni des rites uniformes; ce qu'on croyait en Élide excitait la raillerie à Délos, deat les miracles étaient la risée d’Épiduure. Indépendants les unsdes autres, les prêtres des divers temples , à l'exemple des dieux, étaient jaloux et ennemis. Chez les chrétiens, au contraire, devoués jusqu’à la mort à la même cause, il n’y avait qu'un esprit, une morale, un culte; ils croyaient, dans l'unité de la foi et dans la connaissance du Fils de Dieu (1), à l’'in-
(1) Sauwr Pavus, ad Æphes., IV, 18.
faillibilité du concile de leurs prêtres, et dépendaient de chefs qui avaient conversé avec Dieu ou avec ceux qui avaient vécu à ses côtés. En voyant cette communauté intime, cette union fraternelle, consolidée chez les chrétiens par l’unité de croyances et d’espérances, les gentils s’écriaient : Voyez comme ils s'aiment ! Et Tertullien disait avec raison : « Ils en sont étonnés, eux qui ne savent que se haïr. »
Qui jamais, parmi les prêtres païens, si l’on en excepte quelques fanatiques égyptiens ou syriens, aurait enduré, non pas des tourments mais quelques privations pour son dieu? Qui aurait voulu, prêchant un culte, mettre du zèle au delà de ce qui était nécessaire pour acquérir du crédit et des richesses ? Ne considérant leur ministère que comme une fonction de l'État, ils étaient prêts, si le sénat l’eût décrété, à substituer Jupiter à Tina, Mithras à Apollon, et à placer sur l’autel le tyran et la prostituée.
Les hommes qui professaient le christianisme n’étaient pas nés dans son sein par l'effet du hasard ; maïs, entraînés par une conviction intime, après une longue lutte et de pénibles sacrifices, ils se trouvaient dès lors engagés à le conserver et à le répandre avec une confiance intime et une exaltation naturelle. Persuadés que hors de leur foi il n’est point de salut, ils descendent à la portée du vulgaire, des enfants, des femmes, pour les persuader, résoudre leurs doutes, régler leur conduite, pour communiquer à tous la connaissance la plus essentielle, celle de ses propres devoirs. Les principes utiles à l’ordre social deviennent l’héritage de tous, au moyen des catéchismes, des homélies, des professions de foi, des cantiques, des prières : formes diverses d’une même foi adaptées à la capacité commune. Le père, converti, s'occupe d’attirer sa famille à une croyance qui, seule, conduit au salut. Le soldat prêche sa cohorte, l’esclave ses compagnons de captivité, et parfois son maître lui-même. Beaucoup, d’après le témoignage d’Eusèbe, distribuaient leurs biens aux pauvres, puis allaient dans des pays lointains, où ils établissaient des églises, et pénétraient dans des contrées jusqu'alors ignorées. Comment l’indifférerce païenne aurait-elle résisté longtemps à cet apostolat ?
Et puis ces Romains et ces Grecs, qui ne voulaient pas comprendre l’abaissement de leur patrie, se complatsaient au souvenir des Léonidas, des Scévola, des Brutus, prodigues de leur vie pour une liberté qui, perdue, n’en paraissait que plus belle ; ils vantaient, dans le secret, l’héroïisme de ceux qui se flattaient de les imiter en résistant aux Césars et en affrontant la mort. Or les chrétiens offraient
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une famille qui proclamait la liberté; non la liberté qui repousse l’ordre et qui s’acquiert par la révolte, mais celle qui résiste àtout attentat contre l'indépendance de l'esprit et dela conscience, et pourlaquelle ces Galiléens savaient, non pas se donner la mort, mais l:‘iendre avec intrépidité (4). Lorsque partout c’est à qui s’abaisseraic plus aux pieds de maîtres svilis, les chrétiens enseignent que l’homme nerelève que de Dieu (2) ; quant à la foi et à l’exercice deleur religion, ils ne reconnaissent aucune autorité terrestre ; bien loin de descendre à l’apostasie et de se prêter à brûler un grain d’encens sur les autels du dieu Jupiter ou du dieu Antonin, ils ne veulent pas même renoncer, en exécution des décrets, à leurs assemblées religieuses, aux pratiques de leur culte (3), ni remettre leurs livres saints entre les mains dés magistrats. La sincérité, la patience, sont leurs moyens d’action, non la force ou la ruse, non l’habileté qui transige ou attend le moment favorable.
Les empereurs, le sanhédrin ou les proconsuls veulent-ils les contraindre par la violence, ils s’enfuient, s’ils sont fa”les; autrement, ils souffrent et ne plient pas ; les raffinements de la cruauté ne font que redoubler leur constance, et, quoique les sages la traitent de folie et d’obstination (4), elle excite le zèle des autres, de sorte que Le sang est la semence des chrétiens (5). IL est vrai que les Romains étaient accoutumés aux supplices journaliers , aux combats de gladiateurs, aux luttes armées dans la ville ou dans la campagne, à des suicides stoïques; mais ceux qui périssaient ainsi, ou perdaient la vie forcément, ou la rejetaient comme un poids insupportable, ou tout au plus ils la quittaient avec in-
(1) Ipsam libertaitem pro ;4a mori novimus. (Terruur., ad Nat., I, 4.)
(2) Solius Dei homo. (TerTu::., Scorp., 14.)
(3) Origène, adv. Cels., snitient que les chrétiens peuvent violer les lois qui défendent les réunions pieuses.
(4) Kara Dry maparakiv. MARC-AURÈLE dans les monologues.— Pervicaciam et inflexibilem obstinationem. Pune, Ep. — Elta On pavias pèv SbvaTar Tic oûtw Gtarebñivar mpôs Tata x nd Éfious, os où T'ahihaot ; ARRIEN.
(5) L'effet des supplices endurés avec courage est bien dépeint par Lactance, Institut, lib. Y, ec. 13: Nam cum videat vulgus dilacerari homines variis tormentorum generibus , et iater fatigatos carnifices invictam tenere patientiam, exislimat, id quod est, nec consensum tam mullorum, nec perseverantiam morientium vanam esse, nec ipsam palientiam, sine Deo, crucialus tantos posse superare. Latrones et robusti corporis viri ejusmodi lacerationes perferre nequeunt, er ‘amant et gemilus edunt : vincuntur enim dolore, quia deest illis inepirata patientia. Nostri autem,ut de viris taceam, pueri et mulierculæ tortores suos tacili vincunt; et expromere illis gemitum nec ignis polest. — Ecce sexus infirmus el fraailis ælas dilacerari se toto corpore utique perpetitur, non necessitate, quia licet vitare si veilent, sed voluntate, quia confidunt in F20.
Obstacles particuliers,
différence, comme un bien dont on est las. Parmi les chrétiens, au contraire, c’étaient des enfants, des vieillards, des femmes qui mouraient, non avec l’orgueilleuse dignité de l’école, mais simplement et sans ostentation ; ac: pour des doctrines mortes, mais pour les paroles de vie; non pour eux- nêmes, mais pour le genre humain. Au milieu de supplices inouïs, ils ne poussaient pas un gémissement ; ils se réjouissaient, au contraire, et pardonnaient à leurs bourreaux.
Ces témoignages d’une force surnaturelle multipliaient les conversions, ou faisaient aimer la doctrine nouvelle. Les miracles, généralement attestés, sont produits dans des apologies où il importait de ne rien avancer de faux ; les ennemis mêmes de la nouvelle croyance ne les nient pas, mais les atiribuent à la magie. L’écrivain de bonne foi s’arrête donc avant de les rejeter ou d’en rire, forcé qu’il est d’admettre le plus grand de tous : celui de convertir le monde, de faire entrer tant d’ignorants dans la connaissance de mystères si élevés, d’inspirer la soumission aux doctes, de persuader des choses incroyables à tant d’incrédules, en dépit des obstacles les plus puissants.
Parmi ces obstacles, il faut compter l'habitude d’abord. Le gentil avait aspiré, pour ainsi dire, le polythéisme dans 56s premières idées , dans ses premières paroles. Pour lui, les dieux étaient associés aux impressions de la jeunesse, qui ont tant d'influence sur le reste de la vie. Son éducation les avait eus pour objet, et les préjugés le liaient à eux; les livres qui avaient cultivé son esprit, occupé ses loisirs, apporté une distraction à ses peines, étaient pleins d’eux. C'était aux dieux qu’il s’était confié dans ses besoins ; dans lincertitude, il avait eu recouts à leurs oracles; après avoir échappé à une maladie, à un naufrage, aux fureurs de Caligula ou à la vengeance de Séjan, il s’était acquitté envers eux des vœux faits à l'heure du danger. Les images mythologiques sont si riantes et si vives qu’après tant de siècles, et lorsque la foi s’est évanouie, leur prestige séduit encore l’imagination. Que devait être alors lu puissance de ces images, quand elles étaient la source où puisaient tous les beaux-arts?
Le chrétien, qui, dans les dieux protecteurs de la musique, de la poésie, de l’éloquence , ne voyait que des demons, est réduit à s'abstenir des beaux-arts. À chaque pas, il ‘rouve des périls et des souillures (1). Il est donc contraint de ne point s’associer aux
(1) Recogila su':.71. 4 quantæ latitant spinæ. T&RTULL., de Corona mi: ditis, 10.
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joies que ramènent les jours de souhaits réciproques ou de commémorations solennelles, de ne pas suspendre des lampes ét des branches de laurier aux portes , de ne pas se couronner de fleurs quand tout le peuple en pare sa tête; c’est même pour lui un devoir de protester contre tout acte qui lui paraît entaché d’idolàtrie. Chante-t-on un mariage et Hyménée, une cérémonie funèbre est-elle accompagnée d’expiations, fait-on dans un banquet des libations aux dieux hospitaliers , révère-t-on les lares dans l’inté-
rieur de la famille . | tien doit fuir, et montrer l'horreur qu’il ressent. De là, à continuels, et la nécessité, pour celui qui est converti 4 nl, de renoncer aux distractions les plus chères, de ". entier aux abnégations, à l’isolement. «Il me pa difficile , dit saint Cyprien, de « renaître et de mener ui aouvelle avec le même corps et
« d’être un autre homme qu'auparavant. Comment peut-on, me « disais-je en moi-même , se dépouiller tout à coup des habitu- « des de l’âme, si nombreuses et si enracinées, que nous tenons « de la nature elle-même ou d’un long usage? Comment devenir « frugal, après avoir pris si longtemps une nourriture abondante « et délicate ? Comment se montrer au dehors avec un vêtement « vulgaire, quand on a porté jusque-là de riches étoffes, de l’or « et de la pourpre? Un personnage accoutumé aux faisceaux et « &ux honneurs , à une foule d’amis et de clients, se résoudra-til « à mener la vié d’un simple particulier, et n’est-ce pas un véri- « table supplice que de demeurer seul? Voilà ce que je me disais, « et, désespérant de trouver rien de mieux, j'aimais ce mal, qui « était devenu ma nature (1). »
La jeunesse, toujours préoccupée de l'avenir, et, par suite, portée au mouvement, 8e trouvait en dissidence avec les hommes âgés, soucieux du présent et disposés à la résistance. Le chrétien qui, pour gagner les esprits, s’adressait surtout à la jeunesse, était accusé de prêcher la révolte, parce qu’il s’efforçait de détacher la nouvelle génération d’une génération frivole, usée, ignorante du vrai bien. Aussi voyait-on les pères déshériter les fils, les maris répudier leurs femmes , et lon punissait les esclaves comme coupables de christianisme ; ce dissentiment troublait les familles , et l'autorité , base de la société romaine, était ébranlée.
L’unique moyen de parvenir aux emplois et aux dignités était de plaire au-prince ; orle prince brülait les chrétiens, et, les cou vrant de poix, il en faisait des torches pour illuminer ses jardins.
(1) Cyrr., Ep. 59, ad Corn.
Une foule de marchands et de gens de métier vivaient de la vente de l’encens, de la fourniture des victimes, des préparatifs des jeux et de la fabrication des simulacres; prêtres , augures, rois des sacrifices, magiciens, astrologues , attachés obstinément aux habitudes ét au lucre de toute leur vie, prenaient en haine ceux qui tarissaient la source de leurs profits ; afin de soutenir leur industrie, ils ranimaient donc la ferveur pour l’ancien culte , et faisaient en sorte que les oracles redoublassent d’attention , et les artisans de prodiges , de fourberie. A défaut du sentiment moral, tous les actes de la vie civile avaient été entourés de cérémonies religieuses. Comment donc les cürctiens qui exerçaient des magistratures pouvaient-ils prêter le serment? comment pouvaient-ils sacrifier ? comment pouvaient-ils se rendre au sénat, qui se réunissait dans un temple, et dont les séances commençaient par des libations aux divinités? comment. enfin, pouvaient-ils présider aux jeux?
Nous avons vu combien les Romains et les Asiatiques étaient avides des récréations du cirque; or la religion du Christ défendait les spectacles où le sang était versé à plaisir, et l'on reconnaissait les néophytes à leur éloignement pour ces divertissements cruels. Tertullien disait que le goût des spectacles détournait plus de gens du christianisme que la crainte de la mort.
Saint Augustin raconte qu’un de ses amis, Alypius, après sa conversion, avait renoncé aux spectacles sanglants. Un jour, cependant, ses amis l’entraînèrent au cirque, et, comme il ne pouvait s’esquiver, il resta immobile et les yeux fermés tant que dura la lutte; mais, tout à coup, le silence anxieux des spectateurs est interrompu par des applaudissements frénétiques , parce qu’un gladiateur avait terrassé son adversaire. Vaincu par la curiosité, Alypius ouvre les yeux, et la vue du sang réveille sa passion des voluptés féroces ; malgré lui, il fixe les regards sur le corps du gladiateur expirant, et son âme s’enivre de la fureur du combat et du sang des victimes. « Ce n’était plus un homme entraîné par force à ce spectacle, mais un individu de la foule, ému comme elle, criant comme elle, ivre comme elle, et impatient de revenir pour savourer les fureurs du cirque. » Tant l’habitude l’emportait sur les meilleures résolutions !
L'idolâtrie, dans les fêtes nationales et impériales, étalait toute la solennité d’un culte public; le christianisme n’offrait qu'une humble et indigente austérité : celle-là, se rattachant aux premiers temps de l’histoire nationale, déifiait les fondateurs et les législateurs du peuple ; celui-ci les renversait de leurs autels pour y sub-
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stituer le fils d’un ovvrier, mort sur le gibet. La multitude voyait même dans le culte de la patrie celui de sa gloire, et la piété se confondait ainsi avec le patriotisme. Comment donc devaient être accueillis ceux qui préchaient la damnation éternelle des hommes les plus chers et les plus vénérés, des grands philosophes, des grands monarques ?
Et quels étaient ceux qui venaient saper des croyances aussi anciennes que le monde , aussi répandues que le genre humain luimême ? Ce n’étaient ni des sages grecs, ni des pythagoriciens ou des gymnosophistes, mais des gens de cette race juive, renommée pour sa crédulité, née pour lesclavage , en butte aux railleries de tous pour la singularité de ses mœurs et pour ses abstinences. Leur maître.n’avait pas eu, comme les autres auteurs de religions, le sceptre ou le glaive , pas même la lyre ou la plume. Ses disciples n'étaient qu’une troupe d’hommes pauvres arrachés à la rame ou à leursoutils (4), qui s’entouraient de jeunes gens sans expérience ou de vieillards insensés , pour débiter des inepties sur un Dieu qui se fait homme, sur un individu crucifié qui ressuscite; ils défendaient de discuter les motifs de l’adoration et de la croyance, et proclamaient que la sagesse du monde estun mal, etla folie un bien. Votre parlage est L'ignurance , leur disait Julien ; fout votre savoir consiste à répeter stupidement : Je crois.
La religion du Christ était donc appelée par les Latins énsania. emeulio,-dmenils, siwitilis, Juriosa opinio, furoris insipientia.
L'orgueil répugnaït à avoir quelque chose de commun avec une race ubjecte , avec des artisans, des esclaves ; les mystères, dont la sublimité ne se comprend que par la grâce, paraïissaient ridicules aux doctes, La pauvreté et les supplices des apôtres fournissaient un puissant argument contre la faiblesse du fondateur, dans une societé qui ne considérait que le résultat du moment, et pour laquelle tout avait sa conclusion en ce monde; puis, exagérant et fal- Sifiant au besoin, les adversaires des nazaréens prétendaient qu'ils adoraient le soleil, un agneau, une croix. A Carthage, on exposa un crucifix avec de longues oreilles. D’autres aftirmaient qu'ils adoraient une tête d'âne ou les parties honteuses de leurs évèques, et le vulgaire riait à leurs depens et les croyait plus stupides que mechants,
Mais il les soupçonnait aussi de méchanceté. Contraints cumme ils l’étaient de tenir leurs assemblées secrètement, les chretiens
(1) "Oxos éprhéaopos. Ab indoctis hominibus script sunt res vestræ. (An- Nose, 1, 39.) AYT, UNIV, == T, V, 30
pr EE AT
fourñissaient un prétexté aux accusations qui, d'ordinaire, sont dirigées contre tout ce qui est mystérieux, et. leurs rites étaient travestis dans le sens le plus sinistre. Les sobres agapes deviennent des féstins où ils se livrent à tous les excès de l’intempérance ; ils outragent, dans le silence des catacombes , la pudeur et la nature; un enfant couvert de farine est présenté au névphyte ; qui le perce sans savoir ce qu’il fait. Le sang est recueilli dans des calices qu’on se passe de main en main, et l’on mange la chair delavictime. On traite de gens indolents ceux d’entre eux qui se démettent des magistratures , dont ils ne peuvent s’acquitter sans rendre hommage aux dieux ; les miracles sont des sortiléges , la constance des martyrs est le résultat de maléfices , et les chrétiens , qui n’ont ni temples ni sacrifices ; sont proclamés athées (1).
Quelle morale enseignent pourtant ces hommes pervers? La plus pure et la plus austère : la pauvreté à un monde idolâtre des richesses, l'humilité au siècle de l’orgueil, la chasteté au milieu d’une dissolution effrénée. Des gens qui, pour s’étourdir sur tant de maux, s'étaient plongés dans lu volupté , sans même soupçonner qu’ils pouvaient ainsi offenser les aieux, non-seulement entendaient interdire les œuvres de la chait, mais encore condamner le simple désir : défense de forniquer, même avec les esclaves ; défense de se venger, quand naguère la vengeance était un devoir, une religion ; défense de se complairé dans le faste. Heureux, entendaientils dire, heureux ceux qui souffrent ! heureux ceux dont le cœur est humble ! anathème contre les efféminés, contre les adultères, les péderast” "mbien de gens cette guerre aux passions, ce frein appurté aux __hants les plus naturels , ne devaient-ils pas encore détourner du christianisme ?
Les luils lui opposaient a aussi un immense.obstacle. Ce peuple élu de Dieu ; qui, favorisé par des miracles évidents , s’était relevé des plus grands désastres et avait échappé iniraculeusement à la déstiuction au milieu d'un monde ennemi, se voyait tout à coup, après avoir été nourri des promesses des patriarches et des prophètes , déçu de ses orgueilleuses espérances , appelé à se fondre duns une foi nouvelle , dans la foi proclamée par un Juif, méconnu, persécuté, mis à mort.
D'abord l’Église s'était abritée à l'ombre de la synagogue ;
(1) Aîge vob àdéouc, était le cri qu'on poussait contre eux sous le règne d'Adrien.
Daus le dialogue de Minucius Félix, l'interlocuteur gentil s'écrie : Curnullas ards habent ? templa nulla ? nulla nota simulacra ?... Unde autem, vel quis ille, aut ubi, Deus unicus, solitarius, destitutus » C. 10.
même Ce mot Paru, &
sont aient nent e; ils ture ; perce alices avic-
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s, qui
La plus des rimilieu ur tant çconner adaient simple ense de ne relidaiente cœur
ltères, e frein encore
t relevé ent à la À COUP; es profondre if , mé-
gogue ;
le règne
wrnullas m, vel
mais bientôt l’empire déclara une guerre d’extermination aux Juifs, qui de totites parts se révoltaient contre le joug étranger, et le christianisme se trouva enveloppé dans la haine et la persécution dont ils étaient l’objet.
Il faut ajouter à cela les hérésies qui vinrent trop tôt troubler l’unité de la foi et la pureté de la morale. Les païens, incapables de distinguer, au milieu des subtilités, la ligne presque imperceptible qui séparait le vrai du faux, tournèrent en raillerie ces querelles obstinées sur ce qu’ils appelaient des ineptiessans résultat ; la doctrine catholique leur parut une scurce de puériles disputes, et, si les hérétiques s’abandonnaient aux désordres et aux vices réprouvés par l’Église, c’était elle qu’accusaient les gentils, qui, sous le nom de christianisme , confondaient dans une haine commune l'erreur et la vérité.
I semblait que l’enfer lui-même déchaînât toutes ses puissances, en multipliant les énergumènes et en secondant des prestiges attestés par les chrétiens eux-mêmes. Un Samaritain, nommé Simon , avait acquis dans sa patrie une grande célébrité , én combattant Muise et les prophètes ; ses discussions étaient une suite de l’ancienne rivalité des deux races qui composaient le peuple hébreu. Ayant entendu Philippe prêcher à Samarie , où il convertissait une foule de personnes, il supposa que c’était de sa part l'effet de quelque enchantement, et se mit au nombre des néophytes en feignant d’être converti, afin de tirer de lui le secret d'opérer des prodiges. La nouvelle religion ne pouvait lui offrir aucun procédé mystérieux ; mais, persuadé que les chrétiens en réservaient la connaissance aux prosélytes d’un grade supérieur, il chercha à tenter saint Pierre en lui offrant de l'argent , s’il voulait lui accorder la faculté de conférer l’Esprit-Saint par l’imposition des mains (1).
Repoussé sévèrement par Pierre , il se sépara de l’Église , et revint à sa vie première. De même que les Orientaux et quelques Juifs spéculatifs qui personnitiaient l’idée primitive de l’univers, il prétendit élever un dieu contre un autre, et se proclama luimême comme une manifestation divine. Il disait avoir passé , pour descendre sur la terre, par differents cieux, en se transformant dans les diverses intelligences qui les habitent; avoir revêtu icibas la forme humaine ; être apparu dans Jérusalem , où il n'avait
(1) Depuis lors, ceux qni vendent ou achètent les dignités ecclésiastiques, et même les biens ou les pouvoirs qui y sont attachés, sont appelés simonsaques. Ce mot, écrit dans l'histoire en lettres de sang, designe la première hérésie qui ait paru, et la dernière à disparaître.
Simon le Magicien,
été crucifié qu’en apparence; enfin, à l’en croire, il était la parole de Dieu, sa beauté, le Paraclet, le Tout-Puissant, tout ce qui existe en Dieu (1). Pour former un de ces couples si communs dans les religions orientales, comme celui d’Isis et d’Osiris, par exemple, il s'était associé une femme qui était, disait-il , la première intelligence de Dieu (£vvotæ) , par le mérite de laquelle le Père avait conçu la pensée de créer les anges. Descendue plus bas, elle les avait engendrés, sans leur communiquer aucune notion du Père ; les anges créèrent ensuite les choses terrestres; mais, dans la crainte que leur origine ne fût découverte, ils retinrent avec eux cette intelligence, en la soumettant à mille souffrances dans ses migrations de corps en corps.
C’eût été là.une manière originale d’expliquer la grande énigme du gouvernement du monde, sans recourir à la dualité du principe suprême, si le novateur n’avait prétendu que la première pensée de Dieu se trouvait incarnée dans une esclave tyrienne nommée Hélène, aussi dissolue qu’elle était belle, et type de la dégradation. Simon racontait les diverses métamorphoses de cette femme, notamment en cette Hélène qui causa la ruine de Trsie, jusqu’au moment où , disait-il, il se sentit destiné à racheter dans la prostituée de Tyr la dernière métamorphose de la vérité déchue , pour la rendre digne de remonter aux lieux d’où elle était descendue, et de rentrer au sein du Père suprême.
C'était à l’aide de ce mélange d'idées platoniques, évangéliques et cabalistiques , qu’il s’appliquait à détourner du Christ véritable, et il séduisit beaucoup de gens en courant de province en province, Il écrivit aussi plusieurs ouvrages, dont aucun n’est parvenu jusqu'à nous, mais qui avaient pour but principal de combattre la divinité de Jésus-Christ, en supposant que Dieu, origine et cause de tout ce qui existe, se manifeste à. quiconque sait le chercher, et que Jéhovah, le Christ et l’Esprit-Saint, ne sont que des vertus du même Dieu,
De même que les magiciens d'un Pharaon opposaient des prodiges à ceux de Moïse , il opposait des prestiges aux miracles des apôtres, se vantant de voler dans les airs, de se rendre invisible à son gré, de convertir en pain les pierres , de passer à travers les montagnes. On dit qu’il fit le voyage de Rome au temps de Claude (2), et que là, ayant essayé de prendre son essor dans l’espuce, il tomba lourdement et se brisa dans sa chute.
(1) Jusnin, Apologia.— Eusève, Hist. eccles. — Actes des apôtres. Saint IRÉNÉE, SAINT Éviphane, etc, (2) Saint Justin raconte qu'il s'était illustré dans cette ville par ses miracles,
la pa- ‘Un autre artisan de prodiges, Apollonius, de Tyane en Cappa- Apolluntus de out ce doce, après avoir étudié dans les principales écoles de l’Asie et , À nmuns surtoui chez-les pythagoriciens, voulut fondre sa doctrine dans
is, par l'ancienne tradition italique , de même que les doctrines chrétien-
a pre- nes se greffaient sur celles de l’école de Platon. Ayant abandonné
elle le à sa famille tout ce qu’il possédait pour s’adonner exclusivement
18 bas, à l’étude de la sagesse , il vécut longtemps dans le temple d’Escu-
ion du lape.en CGilicie, où il s’occupait de guérir les malades ; il s’efforça
;, dans de ramener au bien un frère égaré, puis il se livra tout entier à la
ec eux philosophie, vers laquelle son esprit l’entrainait irrésistible-
ins ses ment,
A la manière des pythagoriciens , il s'impose un silence de cinq nigme années ; et ne le rompt pas au milieu d’une sédition populaire | prin- qu’il est appelé à réprimer ; il se borne à faire signe au peuple de repen- se calmer, écoute ses plaintes et la justification des magistrats, | nôm- indique par un geste que la justice est du côté de ces deruiers , et
de la le peuple s’apaise à cette décision muette.
e cette IL se rend aussi à la source de l’idéalisme, à Ninive, au milieu Troie, des mages de Bahylone, et passe vingt mois à la cour des Parthes, er dans -où il apprend le langage des animaux. Comme on lui présentait rité dé- l'image du roi à adorer : Ce sera beaucoup, répondit-il, si celui le était qui vous gouverne mérile que je l'estime et que je le loue. Dans l’inde, il s’entretient avec les brahmines , puis revient dansl’Ionie, angéli- préthant le culte des idées, de l'intelligence , le pur idéalisme. Là ist vé- il est suivi par une multitude de gens ; les artisans quittent leurs ince en travaux pour courir sur ses pas , et les oracles répètent ses louann n’est ges. Les villes lui envoient des ambassadeurs pour lui offrir leur pal de hospitalité ou réclamer ses conseils ; on lui élève des statues et des
> Dieu, autels, en lui attribuant une puissance surnaturelle. conque Dans Éphèse, ville tout adonnée aux danses, aux concerts et ne sont aux vanités, il inspire l’amour de la philosophie, et conseille aux habitants de mettre leurs biens en commun. Au moment où il pées pro- rorait sur ce sujet, un oiseau , abaissant son vol , s’approche d’aules des tres oiseaux comme pour leur raconter quelque chose, et ceux-ci nvisible de prendre leur essor en troupe. Apollonius, qui a feint de prévers les ter l’oreille à leur gazouillement, dit à ses auditeurs que cet oips de seau est venu annoncer aux autres qu’un jeune garçon était tombé ns l’es- en tel endroit en répandant le grain qu’il portait, et les inviter à
au point qu'on lui avait érigé dans l'ile du Tibre une statue avec cette inscription :
— SAINT A Simon, dieu saint. Mais saint Justin fut trompé par ces mots, 8EMONI SANGO DFO FIDIO SAGRUM, que l'on a trouvés en effet sur un cippe retiré du Tibre, et qui miracles, se reportent à une des anciennrs divinités italiques.
le ramasser. Les Éphésiens, s’étant empressés de courir s’assurer du fait, reconnurent que rien n'était plus vrai, et conçurent la plus haute idée d’Apollonius, qui continua de les exhorter à mettre leurs biens en commun , à l’exemple de ces oiseaux.
Hi leur prédit aussi que la peste se déclarerait parmi eux, et, dès qu’elle parut, il la fit cesser. Pouvait-on douter de sa divinité? A Athènes, l’hiérophante n'ayant pas voulu l’admeitre aux grands mystères, Apollonius lui dit : Ce n’est pas toi qui m'initieras, mais ton successeur ! et, en effet , il y fut admis quatre ans après, Il fit le voyage de Rome , où Néron , ennemi des philosophes, avait fait emprisonner Musonius, qui le cédait à peine pour la sagesse à Apollonius. Les disciples de ce dernier, qui redoutaient pour leur maître un traitement pareil, l’abandonnèrent ; mais il rendit si bon compte de lui-même au consul et à Tigellin qu'ils lui permirent de rester dans la ville et de loger dans les temples, comme c'était l'usage. Il alla en Syrie et en Egypte, où il donna à Vespasien, qui venait d’être élevé à l’empire, des conseils sur l’art de bien gouverner. En Éthiopie, les prêtres se plaignirent à lui de ce qu’il avait visité d’abord les Indiens , qui pourtant leur étaient inférieurs en civilisation.
Le caractère de ce nouveau Zoroastre , régénérateur du paganisme, est plus en harmonie avec le temps où son histoire fut écrite qu'avec celui dans lequel on suppose qu’il aurait vécu; outre ses prédications sur la vie humaine et sur l'intelligence des choses, il expliquait la raison mystérieuse des effigies sacrées et de leurs attributs, la manière dont les libations et les sacrifices devaient se faire et dans quels moments. Il réprima les obscénités des bacchantes, fit renoncer les Athéniens aux jeux des gladiateurs, et reprocha aux Alexandrins leur engouement pour les courses de chars; de plus, il chassait les démons et prédisait l’avenir. Il avaitdit à propos de l’isthme de Corinthe : Cette langue de terre sera coupée et ne le sera pas, et il parut avoir prophétisé, quand Néron essaya d’exécuter cette tranchée et interrompit le travail. Une autre fois, il annonça qu’une chose adviendrait et n’adviendrait pas, et l’on prétendit qu’il avait entendu parler de la foudre qui éclata près de Néron, sans lui causer d’autre mal que de lui faire tomber une coupe de la main.
Accusé près de Domitien par un Grec, il se présenta à Rome pour se justifier, et fut vu le même jour à Pouzzoles et à Éphèse; se trouvant dans cette dernière ville au moment où Doinitien était immolé dans Rome, il interrompit le discours qu’il prononçait devant la foule, comme distrait par une autre préoccupation :
polloi d'être perso dit ol
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et, dès ité? À grands lieras, après, , avait sagesse ur leur si bon mirent > c'était pasien , de bien ce qu’il érieurs
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Frappe, dit-il, frappe! Puis s’adressant à ses auditeurs étonnés, il ajouta : Le tyran n'est plus (1).
Nerva, qui professait pour lui de l’amitié, fut à peine élevé à l'empire , qu’il le fit inviter à se rendre près de lui; mais il s’en excusa, et lui adressa de bons conseils en lui envoyant Damis son disciple. Il disparut ensuite, et ne fut plus retrouvé ni vivant ni mort. Les habitants de Tyane lui érigèrent un temple , et sa statue fut. placée dans d’autres. Adrien recueillit ses lettres, et Caracalla lui rendit les honneurs divins. L'empereur Alexandre avait auprès de lui son image , entre celles de Jésus-Christ et d'Abraham. Aurélien fut ou feignit d’être détourné par son apparition de la pensée de détruire Tyane. Qu’Apollonius ait donc existé réellement , où qu’il ne soit qu’un personnage supposé par ses sectateurs (2), on croyait en lui. Or chacun peut comprendre combien de semblables folies devaient être nuisibles; en effet, elles détournaient du christianisme les individus qui les croyaient, et ceux qui ne les croyaient pas les mettaient au même rang que les vérités de l'Évangile et les miracles des saints, qu'ils traitaient de magiciens et de charlatans,
Ces derniers, en effet, se multiplièrent alors outre mesure. Pleins de dévotion pour les noms d’Apollonius et de Pythagore, ils enseignaient qu’une jnfinité de génies, participant de la nature divine dans des degrés différents, occupaient l'intervalle entre l’homme et Dieu, et que l'homme pouvait contracter des pactes avec eux au moyen de certaines cérémonies, de jeùnes et de mortifications. Le peuple les craignait et les payait ; les grands
(1) En 1838, un Français nommé Michel vit de Paris, où il se trouvait, la prise de Constantine et le g.:: 11 Damrémont tomber frappé à mort. C'est là un des nombreux miracles du m.snétisme, que le siècle des doctrines positives oppose à seux des siècles d’ignorance.
(2) Sa vie est écrite par Philostrate. Si l’on réfléchit pourtant qu’un homme si publiquement merveilleux, auquel la famille des Flaviens aurait été redevable de l'empire, ne se trouve jamais nommé à cette époque, mais seulement cent ans après Lucien et Apulée, on est bien porté à voir en lui un personnage d'invention. Si l’on fait d’ailleurs attention au soin avec lequel Philostrate a ménagé certains rapprochements, comme la naissance d’Apollonius annoncée par Protée, son incarnation , les miracles qui accompagnèrent sa naissance et sa vie, enfin son ascension au ciel, il paraît très-probable qu’il se proposa de parodier en lui le Christ. Il est défendu sous ce rapport par MEiNIERS, Gesch. der Wissenschaften in Griechenland und Rom., V, I, 258, et par TIEDEMANN, Geist der speculat. Philosophie, V, SEL, 116. Vopiscus voulait composer aussi une vie d’Apollonius, « sage d’une grande renommée, véritable ami des dieux, dit-il, et digne d'être placé parmi eux »; puis il ajoute : « Vécut-il jamais parmi les hommes un personnage plus saint, plus respectable, plus divin ? Il rendit la vie aux morts, dit etfit des choses supérieures aux forces naturelles. » Hisé. Augu:te.
Obatacles publics, .
17e SIXIÈME ÉPOQUE.
aussi avaicnt foi en eux, et non pas seulement Caracalla, mais jusqu’à Marc-Aurèle , qui en était engoué ; or la malignité les confondatt souvent avec les chrétiens , qui pourtant avaient leurs pratiques en horreur.
La plus grave imputation dirigée contre les chrétiens était celle de haïr le genre humain, ce qui pour la vanité romaine signifiait haïr l’emipire (1). Mécène , en donnant des conseils à Auguste sur la manière de gouverner, lui avait dit : « Honore toujours et « partout la Divinité, selon les lois et les usages de nos ancêtres, « ét contrains les autres à en faire autant. Déteste et punis ceux « qui introd'isent dans le culte quelque chose d’étranger, non- « seulement en considération des dieux , mais parce que ces no- « vateurs entraînent beaucoup de citoyens à altérer les usages na- « tionaux, ce qui amène des conjurations, des intelligences , des « associations dangereuses (2). » Les assemblées étaient spécialenent prohibées , niême lorsqu'elles avaient un motif d'utilité publique’, à plus forte raison quand elles tendaient vers un but religieux. Les jurisconsultes, gardiens des choses divines'et humaines, déclaraient que l’ancien culte devait être conservé à tout prix, et Domitius Ulpien réunit toutes les lois qui avaient été faites sur cette matière (3). Dans ce grand amour pour la légaïité , caractère propre des Romains, il suffisait d’observer les institutions pour faire la guerre aux chrétiens ; enfin le mot d’ordre de Julien PApostat était celui qui s’est répété de tant de façons différentes , et qui se répète encore : Point d'innovations !
La religion des latins était toute nationale , et s’identifiait en quelque sorte avec les institutions de la république. Rome, ville sainte, s’'enorgueillissait de tirer des dieux son origine, et considérait la conservation de l'empire comme altachée”à six choses saintes : les livres sibyllins étaient consultés dans les circonstan-
” (1) Gruner, De odio humani generis Christianis a Romanis objecto; Cobourg, 1755: — Genus humanum, dans ce sens, est consacré par’ Tacite. Pison dit : Galbam consensus generis humani, me Galba Cæsarem dixit. Hist. 1. C’est de là que Titus fut appelé Délices du genre humain.
(2) Dion, liv. LIE, 36. Les expressions sont précises : ’Avéyxate... Tobs ôè On Eevitovrac… ulner xai node. j
Elles sont à noter pour ceux qui vantent la tolérance religieuse des anciens, en oubliant les massacres de Cambyse, les temples incendiés par Xerxès, les poursuites criminelles dirigées contre Pythagore, Diagoras, Socrate , Anaxagore, éle.: pour ne rien dire des Égyptiens. Platon lui-même et Cicéron, dans leurs républiques imaginaîres, n’entendent pas tolérer les cultes étrangers.
(3) Domitius Ulpianus rescripla principum nefaria collegit, ut doceret quibus pænis affici oportet eos qui se cullores Dei confitentur, (LACTANCE, Inmstit., V,9.)
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ces graves ; on ne tenait aucune assemblée sans avoir pris les auspices ; la guerre n’était pas déclarée ni la paix conclue sans l’entremise de féciaux ; on ne pouvait nommer un empereur ou un consul, sans recourir aux sacrifices ; les populations confédérées se réunissaient pour des solennités communes, et les théories, en apportant chaque année à la mère patrie l'hommage des colonies lointaines, maintenaient les liens qui les unissaient à elle. Porter atteinte à la religion , c'était donc attaquer l’État.
Auguste ,en fondant l'empire, avait reconnu la nécessité de réveiller les anciennes idées religieuses, de restaurer les temples et les simulacres chancelants des dieux (1); en témoignage d’alliance entre les institutions et la religion , il réunit le souverain pontificat à la puissance impériale, et plaça dans le sénat l’autel de la Victoire. Alors ces voix qui, dans la Rome républicaine, invitaient orgueilleusement les citoyens à fouler aux pieds toute crainte des dieux, cessèrent de se faire entendre , et jamais les sacrifices, les inscriptions votives, les temples, ne se multiplièrent autant que dans les premières années de l'empire; puis, comme si ce n’eût pas été assez des divinités nationales et de celles de la Grèce, on en greffa, pour ainsi dire , de nouvelles sur un tronc vieilli: tantôt l'Isis égyptienne, tantôt le Mithras perse, C’est-là unexpédient politique auquel on a recours après la disparition de toute croyance (2).
Si le polythéisme des Romains , conforme à la nature de leurs institutions , adoptait aisément les dieux étrangers, peu importait à la foi que les divinités fussent au nombre de vingt ou de cent; sila politique jngeait nécessaire, pour aider à lassimilation des vaincus, d'accepter leurs croyances, il n’en pouvait être ainsi à l'égard d’une religion qui excluait toutes les autres, qui se disait universelle, et destinée à édifier son temple avec les débris des temples ennemis (3).
(1) Horacs.
(2) Nous parlonsici de Rome plus particulièrement, parce que la Grèce privée depuis longtemps d'indépendance. politique, ressentit moins l’effet produit sur les institutions civiles par le changement des principes religieux.
(3) 11 était difficile de trouver un nouveau point de vue à l’aide duquel on pût examiner ce grand moment critique de l'humanité où l'empire romain faisait place, en tombant, à une civilisation toute nouvelle et à des nations nouvelles aussi. L'Académie des inscriptions et belles-lettres y parvint cependant. Laissant de côté les recherches relatives aux événements et aux dates, ou les discussions d'économie politique et de législation, elle proposa pour le concours de 1830 la question suivante : Tracer l’histoire de la décadenceet de la destruction du paganisme dans les provinces de L'empire d'Occident, à partir du temps de Constantin; recueillir autant que possible, à l’aide des écrivains paiens et chrétiens, des monuments et des inscriptions, tout ce qui concerne la rc:
a ès di Fr
Mais les nouveaux sectaires avaient appris du Christ , leur mat-.
tre , à respecter les puissances du siècle; sous des empereurs qui déshonoraient la nature, leurs docteurs les exhortaient à la docilité indispensable à une société qui, composée encore de peu de
membres, est insuffisante pour représenter un vœu national et
changer une constitution. Saint Victor répond au préfet qui l'interroge : Je n’ai rien fait contre l'honneur et les intérêts de l'empereur ou de la république; je n'ai pas refusé de les défendre chaque fois que le devoir me l'imposait; tous les jours j'offre le sacrifice pour le salut de César et de l'empire; tous les jours j'immole en faveur de la république des victimes spirituelles à mon Dieu.
En effet, c’est là un mérite nouveau du christianisme, d’avoir placé la religion à une telle hauteur, qu’il laisse à l’écart la partie accidentelle et variable de la société, pour s’arrêter à ce qu’elle a d’essentiel et de permanent ; ce qui permet à l’homme, sous quelque climat, sous quelque gouvernement que ce soit, de chercher la
perfection et de gagner le ciel. Sous des princes cruels et débau-
chés, il ne se révolte pas contre la société, dont il fuit les péchés ; il ne prétend pas la bouleverser, mais cherche à l’amender ; il combat les vices du siècle, mais sans se détacher de lui. Dirigés par ces idées, 1 les s chrétiens , d’abord ignorés ou tolérés, &ugmentèrent tellement le nombre de leurs prosélytes que les princes et les magistrats durent leur faire ces conces-
sislance opposée au christianisme par les païens, par ceux principalement de l'Italie et de Rome ; mettre enfin tous ses soins à délerminer l'époque à laquelle on cessa dans l'Occident d'invoquer nommément les divinités de la Grèceet de Rome.
Tous les historiens ont parlé incidemment de cette importante révolution, mais aucun n’a traité la question d’une manière spéciale. Les Allemands, dont la littérature est si riche en recherches historiques et critiques, ont recueilli sur ce sujet une foule de faits, d’anecdotes et d'observations. Le professeur Tzchirner de Leipsig, notamment, celui qui a terminé l'Histoire ecclésiastique de Schroeckh, a publié un ouvrage intitulé der Fall des Heidenthums (Chute du paganisme, Leipsig, 1829 ); mais il n’en a encore paru que le premier volume, qui, n’arrivant qu'au règne de Dioclétien, approche à peine des vraies limites d’un pareil sujet.
Il pouvait donc être considéré commeintact, lorsque M. Beugnot, répondant à la question mise au concours, obtint le prix académique. Son livre est intitulé : Histoire de la décadence du paganisme en Occident, ouvrage couronné par l’Académie royale des inscriptions et belles-lettres, en l'année 1832; Paris, Didot, 1833, 2 vol. in-8°. Bien que plusieurs opinions professées dans cet ouvrage ne puissent avoir l'approbation d’un catholique et soient contredites par l'histoire, on y suit aisément la lutte entre le christianisme et l’idolâtrie, entre la religion du passé et celle de l'avenir.
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dant à la ntitulé :
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sions timides auxquelles ne saurait se refuser la légalité la plus rigide envers une opinion qui devient toujours de plus en plus forte.
Les maîtres des esclaves s’apercevaient du changement qui commençait dans la société, non dans les rangs les plus élevés , mais dans les plus infimes. Quelques sophistes se mirent alors à argumenter sur ces croyances. D'autre part, les prêtres païens voyaient la foule s’éclaircir dans les temples et les offrandes diminuer. Force fut donc d'ouvrir les yeux, et, phénomène nouveau, une société, née d’hier, remplissait déjà le forum, les tribunaux, les légions; sans armes, sans défense contre les supplices et la mort, elle refusait d’obéir, quand on lui ordonnait seulement de brûler un grain d’encens sur l’autel d’un dieu ou d’un empereur. Combien ce manque d’obéissance ne devait-il pas exciter l’indignation des Romains, gens de légalité, pour qui c'était un crime que de s’opposer à un décret, quel qu'il fût! Les hommes d’État sentaient bien de leur côté que Rome, dénuée de moralité etabandonnée aux bacchanales de la force, ne pouvait plus prospérer ; mais ils n’ignoraient pas que, dans le cadavre d’un grand État, les anciennes institutions entretiennent une vie galvanique , attendu que l'aristocratie se rappelle ce qu’elle fut, que l’armée est habituée à une certaine discipline, le peuple à une administration telle quelle , et que la force et l’opinion se concentrent dans le prince. De là, cet attachement opiniâtre à ces anciennes formes qui appartiennent aux gouvernements les plus faibles au fond; de là, cette haine des hommes politiques de Rome contre le christianisme,
Les institutions romaines tiraient leur force de lPesprit de fa. lille, base sur laquelle s’était élevée la grande cité, et de la véuération envers les ancêtres , qui avait été la conséquence de cet esprit de famille. Or le ebristianisme venait affaiblir le premier en mettant en hostilité le père avec ses enfants , le frère avec le frère ; il détruisait la seconde erroffrant-au réspect d’autres gloires, d’autres vertus. Rome, appuyée sur le glaive, décernait le titre de héros à ceux qui avaient exterminé le plus grand nombre d'hommes; elle faisait consister la grandeur à ravir aux autres peuples leur indépendance, considérait la guerre comme la source principale du pouvoir et de la richesse, et donnait à la guerre la conquête pour but unique. Or les chrétiens venaient prêcher la paix, la justice, la fraternité , c’est-à-dire condamner toute la politique romaine, tant ancienne que nouvelle; ils traitaient d’imposteurs et de démons les dieux sous les auspices desquels s’é-
tait élevée la ville reine et son grand Capitole ; des angoisses d’une patrie terrestre ils élevaient les esprits vers une patrie invisible, dont tous les hommes étaient citoyens , même les vaincus, même le barbare et l’esclave. Refuser Pobéissance aux lois, c'était me. nacer un ordre de choses dans lequel l’aristorratie pouvait défendre encore ses anciens privilèges ; s'élever co':t:e les temples, les pontifes , les emblèmes , les sacrifices, c’était détruire tout l'appare sous lequel se déguisait le vide laissé par la désertion de la foi.
Les chrétiens étaient donc des ennemis publics. Après les juifs, qui avaient accusé le Christ de vouloir se faire roi, et dénoncé Paul comme partisan d’un autre souverain que César, les chrétiens eux-mêmes se déclaraient coupables en proclamant un règne futur du Christ et la destruction de l’impie Bahylone. Ils refusaient l'hommage, l’encens et le titre de seigneur à l’empereur, personnification de la puissance sénatoriale, de lautorité pontificale, des souvenirs nationaux, de la société entière en un mot; ils ne voulaient pas jurer par son génie, ni se joindre à ceux qui adressaient pour lui des vœux publics aux dieux. Tout bon citoyen ne devait-il pas les haïr? le gouvernement n’était-il pas dans l’obligation de refréner cette superstition nouvelle ?
De nouveaux désastres venaient à la même époque fondre sur l'empire, et les chrétiens répétaient que c’étaient des avertissoments du ciel ; que Rome et le monde , plongés dans une mer de vices, méritaient ces châtiments et de plus grands encore. Les gentils frémissaient en les entendant proclamer la nécessité de ces fléaux ; l’homme politique se contirmait dans la pensée que l'État avait en eux des ennemis, et les gens religieux s’imaginaient que leurs blasphèmes excitaient la colère des dieux, qui, jusqu’alors pleins de zèie pour la grandeur de Rome, la laissaient désormais tomber en ruine. Pour apaiser le courroux des dieux, il fallait donc sacrifier les novateurs, et le chrétien devait, à cause de son nom seul, être considéré comme l’ennemi des dieux , des empereurs, des lois, des mœurs, de la nature entière (4).
(1) TEnTuLLIEN, Apologie, 1, 21. Nous avons une sentence rendue contre plusieurs chrétiens, et dont voici la teneur : « Attendu que Spératus, Cithinus.…. avouent être chrétiens et refusent de rendre hommage et respect à l'empereur, nous ordonnons qu'ils soient décapités. » (Banomivs, ad ann. 209, $ 4.)
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PERSÉCGUTIONS.