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CHAPITRE XXVI

Il ne semble pas que la première persécution , sous Néron , ait eu pour objet unique de donner satisfaction au peuple, et qu’elle se soit renfermée dans les limites de Rome (1). Quand Domitien voulut relever le temple de Jupiter Capitolin, ilobligea les Juifs à y contribuer moyennant une capitation; comme les chrétiens, compris sous ‘ette dénomination, ne voulurent à aucune condition payer pour cette restauration , qui était, suivant eux; un acte d’idolâtrie, il en résulta une nouvelle persécution, dans laquelle périrent Flavius Clémens, cousin de l’empereur et son collègue dans le consulat, avec sa femme et sa petite-fille Domitilla. Jean, l’apôtre préféré du Christ, fut relégué dans l’île de Pathmosoù ilécrivit Apocalypse. Au nombre de ceux qui furent traduits devant le procurateur de la Judée, se trouvèrent les petits-fils de

Vapôtre saint Jude, frère, c’est-à-dire cousin germain de Jésus-*

Christ , accusés de vouloir relever l'antique grandeur de la maison de David dont ils étaient descendus; mais la simplicité de leurs vêtements et de leurs réponses , et la vue de leurs mains, qui étaient devenus calleuses par la culture de leur petit chanp, fircat tomber l’accusation et tout soupçon de pensées ambitieuses.

Pline le Jeune , appelé aux fonctions de proconsul dans la Bithynie et le Pont, éprouva le besoin, placé qu’il était entre le devoir d'exécuter la loi qui condamnait les chrétiens, et sa conscience qui les proclamait innocents, deconsulter l’empereur Trajan pour régler sa conduite; il lui demandait s’il devait punir indistinctement jeunes et vieux, pardonner à ceux qui serepentaient, où bien s’il fallait châtier pour le nom seul de chrétien, et dans quelle mesure. « Je leur ai demandé ( ajoutait-il) s'ils étaient « chrétiens, et ceux qui l'ont avoué, je les ai avertis deux et trois « fois, en les menaçant du supplice ; j'ai condamné ceux qui ont « persévéré, attendu que, quelle que fût la nature de ce qu'ils « avouaient, j’:i cru leur désobéissance et leur obstination dignes « de châtiment. J'en ai gardé quelques-uns pour les renvoyer à

(1) Voy. d'inscription de ja page 4ñ4.

1re perséCution,

ile persécaion.

478 SiXIÈME ÉPOQUE.

« Rome, parce qu'ils sont citoyens romains. Ce genre de ci .:, « en se propageant, a donné naissance à plusieurs autres. il na « été remis un mémoire sans nom dans lequel étaient accusées « comme chrétiennes plusieurs personnés qui nient jamais l’avoir « été; comme preuve, elles ont, en ma présence et dans les ter- « mes que j’ai prescrits, invoqué les dieux et offert à ton image « de l’encens et du vin ; bien plus, elles ont proféré des imprécations « contre le Christ, ce à quoi ne se portént jamais ceux qui sont « véritablement chrétiens. J’ai donc cru bien fairé que de les « absoudre. D’autres qui me furent dénoncés avouèrent d’abord

-« qu’ils étaient chrétiens, puis ils le nièrent en déclarant avoir

« renoncé à cette secte, les uns depuis trois ans, les autres depuis « plus de vingt ans. Tous adorèrent d’ailléurs ton effigie et les « sfatues des dieux, et chargèrent le Christ de malédictions. Ils « affirmaient que toute leur erreur ou tout leur crime consiste en « cela seulemczt, mnà un jour fixé ils sé réunissent avant l’aube, « et chantent tour à tour des hymnes à la louangé du Christ, « comme s’il était Dieu ; qu’ils s’obligent par sérment à ne com- « mettre ni larcins, ni adultères, ni autre méfait, à ne point nier « un dépôt; qu’ils se réunissent ensuite à une table commune, où

*« tout se passe innocemment. Je crus bien faire, pour découvrir la

« vérité, de mettre à la torture deux jeunes filles esclaves qu’on « disait attachées au ministre de ce culte ; mais je n’ai découvert « qu’une superstition portée à l'excès ; cé qui m’a fait tout sus- « pendre, en attendant tes ordres. Un grand nombre de person- « nes de tout rang et de tout sexe sont et seront comprises dans « l'accusation; car cette contagion n’a pas seulement infecté les « villes, mais elle s’est même répandue dans les villages et les « campagnes, »

L'empereur lui répond : « Tu as suivi, mon cher Pline, la « bonne voie dans les procès des chrétiens \ 1it’ont été dénoncés, « attendu qu’il n’est pas possible d'établir une règle fixe et géné- « rale dans cette sorte de causes. Il ne convient pas de les recher- « cher; mais, s'ils sont accusés et convaincus, il faut les punir. « Si l’accusé nie, et fournit la preuve en invoquant les dieux, il « ya lieu de pardonner à son repentir, quelque soupçon qui ait « pesé sur lui. Du reste, on ne doit recevoir, pour aucun délit, « des dénonciations ténébreuses; c’est un exemple pernicieux, et « il n’est pas dans nos intentions de l’encourager. »

Etrange révélation du contraste que nous avonssignalé plusieurs fois entre la légalité et la justice ! Le proconsul, honnête homme, ne

trouve ces sectairescoupables que de nom, et reconnaît l’innocence

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de leurs réunions ; il les soumet pourtant à la torture pour détouvrir leurs crimes, et ne demande pas qu'on les épargne , mais dans quelle mesure il doit les châtier. L'empereur lui-même hésite entre son prupre sentiment et la rigueur d’une législation de fer. La loi est si vague que les hommes habiles ne savent éomment l’interpréter, et non-seulement l’empereur peut la suspendre ; mais encore le proconsul; et cependant , pour répondre aux doutes de celui-ci, l’empereur se borne à dire qu’il a bien fait. Si les chrétiens sont coupables, pourquoi ne pas lés rechercher? pourquoi les absoudre sur leur seule déclaration? S'ils sont innocents, pourquoi les punir lorsqu'ils avouent ce qui n’est pas un crirne (1)? Quelle est cette législation qui punit non pas un fait, mais un sentiment ? Quel sanglant témoignage du mépris que les anciens faisaient de la vie de leurs semblables!

Si on laissait autant à l'arbitraire des tribunaux sous un Pliné et un Trajan, comment les choses devaient-elles se passer dans les assemblées bruyantes et tumultueuses,, quand la plèbe , aux jours consacrés aux dieux, ou au milieu de l’ivresse sanguinaire de l’amphithcâtre , s’écriait à grands cris : Les chrétiens aux béles ! les chrétiens au bücher ! Déjà Caïphe avait trouvé uiile que le sang d'un juste fàt versé pour le salut du peuple. Lorsqu'il s’agissait d’apaiser une sédition ou de se concilier lé peuple , lés proconsuls immolaient avec plus de facilité encore ces Galiléens odieux ou méprisés. Adrien et Antonin défendirent par des édits de s’appuyer uniquement sur le bruit public pour les condamner ; mais à quoi bon, si les accusés eux-mênies avouaient leur crime ou même s’en glorifiaient ? Combien l’orgueil des empereurs et de leurs ministres devait s’irriter quand ils voyaient un enfant, une femme, un obscur citoyen, confesser ouvertement le délit qu’on leur imputait, et, résistant aux promesses ; aux menaces , aux séductions, se refuser, non pas à un crime, mais à l'acte le plus simple du culte national ! Ils les appliquaient alors à la torture, non pour leur arracher l’aveu du forfait, mais pour obtenir une rétractation. Parfois ils soumettaïent aux plus fortes épreuves la continence des jeunes gens et la chasteté des vierges; puis, furieux de leur résistance , ils les livraient aux bourreaux et à la multitude, dont la férocité, née de l’habitude d’assister à des supplices et aux jeux du cirque, était exaltée encore par le fanatisme.

(1) Tertullien s'écrie, avec son énergie naturelle : © senfentiam necessitale confusam ! negat inquirendos ut innocentes, et mandat puniri ut nocentes : parcit et sævit, dissimulal el animadvertit... Si damnas, cur el non inquiris? Si non inouiris, our e1 non absoluis ? Apoiogétique.

Parfois des gouverneurs, humains refusaient de recevoir les aceusations , où bien encore, pt dès subterfuges bienveillants , ils sauvaient les actusés. Quèlq iiés-Unis ’$é bornaient à les chasser ou à les exiler } maïs d'autres Tes edretimaiant dans. les cachots et dans les mines (At), ou ekerçaiènt contre éux ‘toutes, les rigueurs autoriséés par l& loi, mérite nique, parce, qu ‘elle était entièrement indéterminée. . 6

Les accusés succombaient: is à 'ép redve, ils étaient couverts d’applaudisseménts par les "paies, re Bars avec “horreur. el compassion par les chrétiens ; € ceux qui. Soûtenaiènt généreusement les tortures, sans perdre la vié étaient ên vénération , elles fidèles baisaient les chaînes qu’ils avaient portées et Yéurs cica rices. Des commémorations annuelles étaient instituées pour | les morts ; leurs os et leur sang , recueillis avec sôin , étaient déposés sous es aûtels, sorte de table où ceux qüi ‘déclaraient être prêts à les imitér prenaient le viatique (2). Quelques-uns parfois » récherchaient le martyre par un zèle généreux ; ils allaient alors jusqu'à se dénoncer eux-mêmes , à troubler les cérémonies du culté idolâtre, à repousser la clémence et provoquer dans les amphithéâtres là rage des bêtes féroces et celle des bourreaux (3).

(t) In metalla damnamur, in :insulas relegamur. AE Apot., 19.) Cyprien adresse des lettres à neuf.évêques et:à plusieurs ecclésiastiqués: et fidèles rentermés dans les mises da la Numidie.

(2) Cértalim gloriosa in cerlamina ruebatur, multoque avidius tune mar . tyria gloriosis motibus quærebantur, quam nunc épiscopütus pravis am bilionibus appetuntur. (Sup. SÉVÈRE, 1.)

(3) Visconti a répondu à ceux qui veulent. réduire le nombre des: victimes, en réunissant, dans, ses Mem, romane d'antichità (Rame, 1825),.les nombreuses inscriptions qui se rapportent à des martyrs. Beaucoup de, ces inscriptions ni indiquent pas des noms, mais seulement dès nombres, comme les suivantes :

MARCELLA ET! CHRISTI MARTYRES cpcccL. t"] P'OCURT GT »i HIC HEQUIESCIT, MEDIQUS GUM, PLURIBUS, Cr ui « CL MARTYRES CHRISTI.

Peutêtre même sônt-ce des nombres de martyrs qui ceux. Lau à trouvés

sur certaines sépultures avec la couronne et 11 patine, sang ai re désignation. Cet usage ünux est altésté par l'épigramme suivante de Prüdencé : |

Sunt et multa lamen, lacitas claudentia tumbas, Marmora, quæ solum significant numerum.;

Quanta virim jaceant congestis corpora acervis Scire: licel, quorum nomina nulla degus.

Sexaginta illic, defossa mole sub una, Reliquias memini me dedicisse hominum. -— Cars XL. ti

oh Pau Uné de ces inscriptions, par exemple, ét ainsi Conçue :

N. XX, AURRA ET SENEC. COSS. h ONTDRT

les acts, ils hasser 10ÙS ‘et gueurs

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23 comsement fidèles es. Des $ leurs ; Les aûs imitér aient Je énoncer e, à ré- ; là rage

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ctimes, en DRAbFON ee tions w inntès :

‘à trouvés éslgnation.

PERSÉGUTIONS. . 481

Les chefs des différentes Églises tempéraient avec sagesse ces excès de zèle, qui parfois ne résistaient pas à l'épreuve; aussi , quand une accusation était dirigée contre un des leurs, ils lui conseillaient de fuir, s’il ne se sentait pas la force d’endurer le martyre. Quelques-uns achetaient de l’avarice des magistrats une déclaration écrite , attestant qu’ils avaient accompli les rites prescrits: mensonge que l’Église faisait expier par une pénitence. Les fidèles dont la fermeté avait succombé dans les épreuves accouraient souvent vers leurs frères dès que la persécution avait cessé , essayant d’être réintégrés par la pénitence dans la communion. Pierre, évêque d’Alexandrie, publia pour eux les règles suivantes : Que celui qui a succombé après de longues souffrances passe quarante jours en un jeûne rigoureux et en œuvres pieuses, puis qu’il soit admis à la communion; une année de pénitence pour ceux qui, sans avoir souffert, ont pris la fuite par frayeur. Que celui qui a trompé les persécuteurs à l’aide d'artifices, soit en achetant des attestations libellées, soit en se substituant des païens , fasse pénitence six mois; un an, s’il s’est substitué des esclaves chrétiens, qui sont au pouvoir du Seigneur ; trois ans de pénitence pour les maîtres qui ont permis ou commandé à leurs esclaves de sacrifier. Qu'il soit pardonné à ceux qui, après avoir succombé une première fois, retourneront au combat et souffriront avec constance. Que ceux qui se jetteront inconsidérément dans la bataille en s’exposant à la persécution ou en l’excitant, sans se souvenir que l'Évangile dit : Ve vous exposes pas aux tentalions; vous serez conduits aux tribunaux, et non pas vous vous y présenteres, ne demeurent pas exclus de la communion; mais, s’ils sont clercs, qu’ils soient suspendus du saint ministère.

et nous la rapportons parce que 1° elle nous donne trente personnes mises à mort sous le pieux Trajan; 2% parce qu'elle contredit ceux qui prétendent (comine Buaner, Lettres écrites d'Italie, p. 244) que les chrétiens n'avaient pas de catacomhes avant le quatrième siècle. Cette inscription, en effet, qui est de 107, fut tirée d’une catacombe.

Gibbon, qui s'obatine à réduire à quelques dizaines le nombre des martyrs, rejette absolument le témoignage des écrivains chréliens ; mais, afin d’appuyer son système, il dissimule aussi le témoignage des païens qui attestent les supplices qu'il nie. Celse reprochait aux chrétiens de tenir leurs assemblées en secret, « parce que, disait-il, si vous êles découverts, vous êtes conduits au « supplice, et, avant d’être mis à mort, vous avez à souifrir toutes sortes de « tourments. » (OnuÈNE, Contre Celse, I, 11, VI, VII, passim.) Libanius dit des chrétiens, en exaltant Julien : « Ces sectateurs d’une religion corrompue « étaient dans une appréhension continuelle que Julien n'inventât des tourments «encore plus raffinés que ceux auxquels ils étaient exposés auparavant, a conume d'être mautilés, brûlés vifs, etc., car ies empereurs exercèrent contre « eux toutes ces cruautés. » ( Parentalia in Jul.)

IST, UNIV, — T, Ve 31

Ille persécution,

1V8bersécu-

tiun,

Ve persécution.

vie She ion,

Celui qui a donné de l’argent pour faire. cesser les vexations dont il était l’objet ne mérite point de châtiment.

Malgré les scrupules de Trajan, il est constant que, sous son règne, beaucoupsubirent.le martyre, entre autres Ignace, évêque d’Antioche, et Simon, évèque de Jérusalem. Le pape Glément fut banni de son siége.

Adrien fut poussé à répandre le sang par zèle pour les superstitions et la magie, et parce qu’il confondait les chrétiens avec les Juifs, sur lesquels il voulait punir la révolte de Barcocébas ; voilà pourquoi il insulta à leurs souvenirs les plus révérés, en faisant placer des idolesdans les lieux consacrés par le berceau et la tombe de Jésus-Christ, et ordonne des supplices dans pee périrent les papes Alexandre, Sixte et Télesphore.

Sous les Antonins, qui éfaient la bonté méme , comme dit l'excellent Muratori; qui éfaient les meilleurs des prinres et les meilleurs des hommes, comme les appelle le rhéteur Gibbon, les martyrs ne manquèrent pas (1). Si le premier d’entre eux, le Pieux, ne promulgua contre les chrétiens aucun nouvel édit, les magistrats continuèrent d'exercer de grandes rigueurs, en se fondant sur les anciennes lois. Puis Marc-Aurèle n’eut pas, avec toutes ses vertus, celle de savoir résister aux philosophes, qui l’excitèrent contre les chrétiens ; il les persécuta donc, ou leslaissa persécuter, comme coupables d’attenter à la religion de l’État et de nourrir des sentiments hostiles à la république, jusqu'au moment, dit-on, où le miracle précédemment rapporté de la légion Foudroyante suspendit l’effusion du sang.

La persécution ne se renouvela point sous Commode et ses successeurs, ce qui fit que le nombre des croyants angmenta beaucoup à cette époque, même parmi les personnes d’un rang élevé, Sévère prit ombrage des chrétiens vers la fin de son règne ; les confondant avec les turbulents Hébreux, il lança un décret qui ne punissait réellement que les nouveaux prosélytes , mais qui pouvait facilement s'étendre aux autres, surtout à ceux qui opéraient

(1) Nous avons vu du temps des Antonins l’épitaphe suivante tirée d’une catacombe ; elle révèle tout à la fois la profonde tristesse et les espérances des persécutés :

ALEXANDER MORTUUS NON EST ED VIVIT SUPER ASTRA ET CORPUS IN HOC TUMULO QUIESCIT. VITAM EXPLEVIT CUM ANTONINO IMPERATORE. QUI UBI MULTUM BENEFICII ANTEVENIRE PRÆVIDERET PRO GRATIA ODIUM REDDIT, GENUA ENIM FLECTENS VERO DEO SACRIFICATURUS ADAUPPLICIA DUCITUR OTEMPURA INFAUSTA QUIBUS INTER SACRA ET VOTA NE IN CAVERNIS QUIDEM SALVARI POSSUMUS, QUID MISERIUS VITA ? SED QUID MISERIUS IN MORTE CUM AB AMICS ET PARSNTIBUS SBP&LIRI NEQUEANT? — Anineur, Roma subterr., II, 685.

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