CHAPITRE X FRANCS
L'adultère Basine, femme du roi des Thuringiens (1), la première nuit où elle partagea la couche de celui qui devait la rendre mère de Clovis, dit à son nouvel époux : Gardons la
(1) Voy, t. VIT, ch. 1x.
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continence, lève-loi, et ce que tu auras vu dans la cour du palais, tu le rapporteras à ta servante. S'étant donc levé, il vit des lions, des licornes, des léopards, se jouer en bondissant, et revint le dire à sa compagne. Va et regarde de nouveau, repritelle; puis instruis {a servante de ce qui aura frappé tes yeux. Il sortit encore, et vit des ours et des loups. Sa troisième vision lui offrit de petits chiens et une foule de bêtes abjectes. Alors Basine lui parla ainsi : Ce que tu as vu est la vérité. De nous naîtra un lion; ses fils courageux sont figurés par les léopards et les licornes. Ils engendreront des loups et des ours, courageux el voraces. Les derniers seront des chiens, et la tourbe des bétes plus petites indique ceux qui maltraiteront le peuple, que ses rois ne protégeront pas (1).
C'est ainsi que, dans son style, le moyen âge, traduisant les idées en prédictions et en faits, indiquait la dégénération progressive des Mérovingiens, qui, après avoir grandi avec Clovis, vont déclinant avec Clotaire II et Dagobert, puis s’abâtardissent dans leurs successeurs, pour faire place à une race meilleure (2).
(1) Ep. de GRÉGOIRE DE Tours, Scripé. Fr., II, 397. (2) Généalogie des derniers Mérovingiens :
Clotaire II, 613-628.
ds nagebert I, 628-631, 628-638, dans l’Aquitaine. dans la Bourgogne et la Neustrie.
tn | | Clovis 11, Sigebert IT, roi de Neustrie et de 683-656.
Bourgogne dans l’Austrasie, 11 réunit, en 656, | les trois royaumes. Dagobert IT, PR a he ee = 674-679.
Clotaire IIT, ‘ Childerice IT, Thierry I, roi de Neustrie et de roi d'Austrasie, roi de Neustrie et de ir “il 560-673. Bourgogne.
| Chilpéric 1H, Clovis, substitué roi de Neustrie, | | ar Ebroin 715-720, Clovis IT, Childebert 11, maire du palais. | 691-695. 695- ns, Childérie II, 741-752, Dagobhet 11, dernier des Mérovingiens, 7.
Thieky IV,
Clotaire Il ayant réuni les quatre royaumes francs de Neustrie, d’Austrasie, de Bourgogne et d'Aquitaine, une longue paix aurait pu réparer les forces du pays; mais tout, au contraire, tendait à les épuiser. La domination des Mérovingiens était un passage de la barbarie à l’ordre; elle n'avait jeté aucun fondement pour l’avenir. Plusieurs États s'étaient formés du mélange des indigènes et des envahisseurs de nations diverses; puis l’un avait assujetti l’autre, sans qu'il fût possible de faire aucune distinction politique ou de race. Au dehors se pressaient encore les Thuringiens, les Bavarois, les Alemans, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, mais toujours indomptés. Les Frisons et les Saxons ne se lassaient pas de faire la guerre à l’Austrasie ; les Bretons et les peuples de l’Armorique, à la Néustrie; dans la Provence, dans la Narbonnaise et l’Aquitaine, la population romaine aspirait à se rendre indépendante, et les villes qui avaient conservé un reste d'institutions municipales opposaient leurs ligues aux armes des Francs,
L'établissement de ces conquérants dans les Gaules avait altéré chez eux les habitudes de la liberté germanique; en effet, les hommes libres diminuaient de nombre comme d’importance, et leurs assemblées générales cessaient. Le clergé avait exclu les laïques de l'élection des évêques; mais ceux-ci ne parvinrent jamais dans les Gaules à une puissance aussi grande qu’en Espagne, refrénés qu’ils étaient par les rois dont, pour la plupart, ils recevaient l'investiture; choisis souvent dans la race conquérante, ils n'avaient d'autre mérite que de savoir courtiser le maître et de lui plaire. La suprématie romaine était reconnue; mais le pontife, éloigné et en lutte avec les sophistes et les forts, avait délégué une grande partie de ses pouvoirs à l’évêque d'Arles, rendant ainsi plus rares ses relations avec cette monarchie, qu'il avait élevée au berceau.
Les rois s’efforçaient de se faire les héritiers de l'empire romain, et d’affermir sur ses débris leur propre autorité; mais leur qualité originelle, qui consistait à n'être que les premiers parmi leurs pairs, les empêchait de se constituer centre de ce grand mouvement, et de s’élever beaucoup au-dessus de la foule des grands propriétaires entre lesquels le territoire était partagé.
Cette aristocratie elle-même manquait de la vigueur nécessaire pour dominer sur la société nouvelle, parce qu'il n’y avait d'accord dans ses rangs que pour restreindre les préro-
gatives royales, Déjà ses membres avaient contraint le fisc à dé nombreuses libéralités; les bénéfices, les emplois honorifiques, dé révocables qu'ils étaient, devenaient viagers; puis le traité d’Andelot permit aux leudes de transmettre ces béhélices en héritage, aux princes et aux princesses de rendre héréditaires les domaines qu'ils accordaient à titre de récompense. L'aristocratie territoriale prévalut ainsi, et Brunehaut, qui voulut restreindre ces prérogatives, occasionna une guerre entre les seigneurs et le roi, guerre dont elle fut victime. Clotaire II restitua les biens qu'elle avait fait revenir à la couronne, et le traité d’'Andelot fut étendu à la Neustrie.
Lorsque ses üsurpations furent légitimées, l'aristocratie, cantonnée dañs ses domaines éloignés, ne vint plus aux assemblées nationales, dans la crainte que les rois, par leur présence, he pussent maîtriser son ambition ou réprimer sa rapacité; la masse dés hommes libres, toujours plus pauvres et occupés de pourvoir à lets besoins, ne s'y rendit pas non plus. La basé manquait doric aux institutions germaniques, et, de plus en plus rares, les champs de mars ou de mai finirent par ne se composer que dés officiers du palais et de quelques-uns des leudes les plus puissants.
Quand ces derniers eurent grandi en pouvoir et en richesses, il ñe résta aux pétits propriétaires que deux voies pour se soustraire à l'oppression : se placer sous le patronage des leudes, comme vassaux tenus au service militaire ; où, s'ils possédaient un domaine suffisant, convertir leurs alleux en bénéfices, et, moyennant l'hommage au roi, entrer, eux aussi,
” dans la classe des leudes.
Les leudes étaient obligés de prendre les armes chaque fois qué le toi arborait la chape de saint Martin, et tout propriétaire devait fournir des vivres à son contingent, ainsi que des munitions pour les magasins. Le butin et la rançon des prisonniers suppléaient à la solde; les leudes les plus riches et les officiers de leur maison servaient à cheval, les autres à pied.
En ce qui concernait la guerre, le roi jouissait d’une autorité entière, la première obligation attachée au bénéfice étant le service militaire, et le refus de l’un entraînant la perte de l’autre ; ais en temps de paix, quand les leudes furent devenus grands propriétaires, cette condition prévalut sur celle de compagnons du roi, si bien que, se détachant de lui, ils se liguèrent entre eux.
Cette organisation impätfaite était modifiée par les éléments
que les civilisations romaine et germanique yÿ avaient déposés à différents degrés. Les Francs de l’Austrasie, en s’implantant sur les rives du Rhin, de la Moselle et de la Meuse, avaient renoncé aux excursions; mais, voisins comme ils l’étaient de l’ancienne Germanie, ils n’en avaient pas entièrement dépouillé le caractère. Quelques-uns d’entre eux sortaient encore par bandes pour aller piller l'Italie ou le midi de la Gaule; tandis que d’autres, désireux d'ordre et d'institutions nouvelles, se fortifiaient dans leurs châteaux, associant d’une manière énergique et originale l'esprit inquiet des conquérants avec la stabilité des propriétaires. Ceux de la Neustrie, au contraire, établis au cœur des Gaules, s’énervaient dans la paix, et considéraient comme des barbares les guerriers leurs frères.
Déjà les empereurs romains avaient fait, des divers services de la maison impériale, même des plus abjects, des titres d'honneur. Ils furent imités par les rois germaniques, auprès desquels la dignité tirait aussi son éclat du dévouement à la persorne du souverain; celui qui était grand dans le palais était grand aux yeux du peuple. Les serviteurs ou employés de la maison du roi se trouvaient sous les ordres d’un majordome, ou maire du palais, qui les commandait pendant la guerre, et dirigeait en temps de paix l'administration des domaines particuliers du roi. Lorsque ces employés furent devenus libres, l'importance des majordomes s'accrut, et plus encore quand les rois commencèrent à distribuer des bénéfices. Le majordome dut alors s'entendre avec ceux qui avaient à recevoir linvestiture, et souvent il réglait lui-même les clauses du contrat. Il devint de la sorte le premier parmi les leudes, leur chef à Ja guerre, leur juge durant la paix; puis, comme tous les hommes libres aspiraient à se mettre sous la protection du roi, le juge des leudes dut devenir aussi le juge du peuple.
Plus s’accroissait la puissance du maire du palais, plus cette charge était enviéc;-elle devint le privilége des principales familles, qui ajoutèrent leur importance personnelle à des attributions toujours plus étendues. Les maires du palais, disposant désormais des bénéfices à leur gré, acquéraient unc grande influence, et se faisaient parmi les principaux bénéficiers des partisans et des clients; or, comme les bénéficiers couraient le danger, dans les fréquents changements de règne,