CHARLEMAGNE CONQUÉRANT
Les expéditions contre les Lombards n'étaient plus des excursions comme celles des barbares, ayant le pillage pour but, ni des hostilités de tribu à tribu, mais des guerres conseillées par une intention politique et par la nécessité de mettre à exécution un système arrêté. Que Charles eût compris cette nécessité en jetant un regard intelligent sur son siècle, ou qu’il fût poussé à son insu soit par les circonstances, soit par cet instinct qui fait connaître aux grands hommes ce qui convient à leur époque, on voit percer continuellement, dans les cinquante-quatre expéditions entreprises de 769 à 813 (1), l'‘1tention de réunir dans une vigoureuse unité les populations établies sur le sol de l’ancien empire romain, afin de les opposer à la “ouble invasion des Arabes au midi, et, au nord, à celles des peuples barbares restés dans la Germanie.
Il ne fuit ‘lonc pas voir en lui un conquérant ambitieux, mais uu ordonnaleur s'appliquant à affermir sur le territoire occupé les populations récemment établies, et à opposer une digue à des irruptions nouvelles. C’est dans ce but qu’il commença par soumettre l’Aquitaine, dont les agitations continuelles affaiblissaient la frontière de France, voisine du nouveau royaume fondé par les Arabes en Espagne. Les Lombards,
(1) Contre les Aquitains les Saxons. . . .
les Lombards.
les Arabes d’Espagne.
les Thuringiens les Avares les Bavarois. .
les Bretons 6.6 à les Slaves au delà de l’Elbe, .
les Sarrasins en Italie, les Danois, .
les Grecs. , «
toujours campés, à la manière d’une armée, au milieu de populations subjuguées et frémissantes, toujours désireux de conquêtes dans un sens différent du sien, succombèrent sous ses coups. Il envoya dans la Bretagne Armorique le sénéchal Andulf, qui prit plusieurs places et fit aient de prisonniers; mais il ne put assujettir ce pays que douze ans après, et les Mac-Tierns, qu’il rétablit dns ‘nrs possessions, ne lui gardèrent pas la fidélité jurée.
Les Saxons donnèrent à Charles : lu es et de soucis. Ce peuple dérivait probablement che que les Francs, et n’avait pas quitté sa pa ndis que ceux qui l’avaient abandonnée s'étaient p ir leur séjour dans les Gaules et en embrassant le chrisuauisme, les Aommes de la terre rouge, comme les Saxons s’appelaient eux-mêmes, avaient conservé leur rudesse native. Disséminés dans leurs contrées (marches) couvertes d’épaisses forêts, désignant par le même mot le pré et la ville (4), ils détestaient une civilisation qui les enchainait à des terres, à des villages, à une administration. L’étranger qui passait sur leur territoire ne devait pas offenser le sol avec le char, et leur haine, leur jalousie envers les Francs les attachaient chaque jour davantage à leur grossière idolâtrie.
Ils se divisaient en quatre populations principales : les Westphaliens à l'occident, les Ostphaliens au levant, les Engériens au midi, et les Nordalbins sur la rive droite de l’Elbe inférieur (2).
Chez les Francs, les institutions germaniques élâient tombées, et les droits de la noblesse avaient été nsurpés par les compagnons assidus du roi, substitués aux hommes libres; les Saxons, au contraire, fidèles aux coutumes de
(1) GRmM., Deutsch Rechts Allerthümer.
(2) Pfahl signifie pieu, et la limite entre deux peuples était marquée par la plantation d’un pieu. Enge signifie milieu ; les Engériens étaient les tribus du centre. Le nom des derniers dérive du fleuve A/bis, aujourd’hui l’Elbe.
Denique Westfalos vocitant in parle manentes Occidua, quorum non longe terminus amne A Rheno distat. Regivnem solis ad ortum Inhabitant Osterlindi, quos nomine quidam Ostfalos alio vocitant, confinia quorum Infestant conjuncta suis gens perfida, Slavi. inter prædictos media regione morantur Angarii, populus Saxonum tertius.
PorT. SAX., ap, Pertz, p. 228,
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Lu = Cye
276 NEUVIÈMZ ÉPOQUE.
leurs ancêtres, ne reconnaissaient pas de chef universel, et chaque tribu élisait le sien (4); une diète annuelle se réunissait à Marklo sur la rive du Weser, pour traiter des intérêts communs. Ils distinguaient parmi eux trois classes, les nobles (ethelinges), les hommes libres (/rilinges), les serfs (lites) ; l'institution germanique de la bande guerrière, qui continuait chez eux, les poussait au brigandage et aux aventures. De même que les Pépin avaient constitué la monarchie des Francs en conduisant dans la Gaule les tribus guerrières du pays oriental, ainsi les Sxuus, poursuivant ce mouvement commencé depuis des siècles, menaçaieut d’envahir les terres de l’Austrasie, en franchissant la faible barrière de l’Elbe et du Weser. Leurs incursions s'étaient ralenties quelquefois, mais elles n'avaient jamais cessé. Vaincus, soumis à un tribut, ils relevaient la tête à la première occasion, brisant leur frein et faisant de nouvelles irruptions. On avait essayé, à plusieurs reprises, d'introduire le christianisme dans leur pays, mais toujours en vain. Leur religion, la même peut-être que celle des Scandinaves, était tellement liée à leur organisation politique que l’une ne pouvait être abattue sans que l’autre tombê!; c'était saper la noblesse nationale que de faire la guerre à l’ancien culte.
Obligés par la force de laisser les missionnaires prêcher sur leur territoire, ils accueillirent saint Lebwin, d'origine anglosaxonne. Les trouvant peu dociles à sa voix, il se présenta en pleine assemblée, et les menaça du courroux de Charles. Inspiration malheureuse ; car, dans leur exaspération, ils renversèrent l’église élevée à Deventer, et exterminèrent ceux qui s'étaient convertis. Lebwin, qui ne dut son salut qu’à la com-
m, passion d’un noble, vint apporter la funeste nouvelle à Charles, qui, dans ce moment, tenait la diète de Worms. Ainsi que pour l’expédition contre les Lombards, la religion venait lui fournir à propos un motif de s'engager dans une entreprise que la politique jugeait nécessaire. Les nobles francs, partageant sa manière de voir ou entraînés par son ascendant, décrétèrent unanimement la guerre nationale et religieuse,
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(1) Saxorum gens Quæ nec rege fuit saltem sociata sub uno, Ut se militiæ pariter Idefenderet usu, . Sed variis divisa modis plebs omnis habebat Quot pagos, lot pene duces.
Posr. Sax., ap. Pertz, p. 228.
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Les Saxons des trois premières populations, combattant isolément sous des chefs divers, furent vaincus facilement par Charlemagne. Des retranchements, formés de forêts entières abattues, ne l’empêchèrent pas de se rendre maître d’Ehresbourg (Stadtberg), sur une hauteur près du Diemen en Westphalie, probablement la métropole de leur culte, car l’Irminsul s’y élevait au milieu d’un bois sacré. Cette idole, que, par une analogie de nom, on suppose à tort avoir été consacrée à la mémoire d’Arminius, représentait Irmin, génie tutélaire de toute la nation germanique (1) ; armé de pied en cap, une balance dans la main gauche, dans la droite une bannière avec une rose, il montrait sur son bouclier le lion qui commandait à d’autres animaux, et un champ émaillé de fleurs se trouvait à ses pieds. La francisque des compagnons de Charlemagne s’exerça trois jours contre l’idole et tout ce qui offrait trace de son culte, et le ciel manifesta son approbation en faisant jaillir une source pour désaltérer ces pieux guerriers. Les tribus se courbèrent sous le joug de Charles, à qui elles donnèrent douze otages, en s’obligeant à payer un tribut annuel et à laisser aux missionnaires la liberté de prêcher dans leur pays.
Chartes avait été contraint de s'arrêter au milieu de son expédition pour aller combattre les Lombards révoltés; or, à peine les Saxons le surent-ils engagé dans une autre guerre qu'ils coururent aux armes, chassèrent les prédicateurs, reprirent Ehresbourg, dévastèrent la Thuringe jusqu'à Fritzlar, et vengèrent, sur le temple érigé dans cette ville par saint Boniface, les outrages faits à leur Irminsul.
Le roi donna ordre de faire marcher trois corps de troupes pour repousser les Saxons des bords du Weser, jusqu” ce qu’il pût venir en personne, et il tarda peu. Ayant convoqué le champ de mai dans le château royal de Duren, entre Aix-la- Chapelle et Cologne, il s’avança contre Sigebourg, emporta la place d’assaut, et y mit garnison; il forüi: ensuite Ehresbourg, décidé à soumettre désormais le pays sans faire de conditions. Après avoir assuré ainsi ses derrières, il se dirigea sur le Weser, qu'il franchit à Brunsberg, malgré une vive résistance, reçut l'hommage de Brunon et d’Assion, chefs des Engériens et des Ostphaliens, qui lui donnèrent des otages avec promesse de ne gêner en rien la prédication. Sur ces entrefaites, les West-
(1) Grium., Zrmenstrasse und Irmensäule ; Vienne, 1815.
218 NÉUVIÈME ÉPOQUE.
phaliens, ayant sütpris un corps de Francs, les taillèrent en pièces; mais Chatles dccourüt contre eux, et les réduisit à se soumettre comme les autres Saxons.
Quel compte faire de sermehts protioncés l'épée sur la gorge, dé conversions dictées pat des intérêts momentanés ? Sommés par les soldats de recevoir le baptême, ils obéissaient ; beaucoup, spéculanñt sur la robe blanche des néophytes, se faisaient baptiser deux ou trois fois. Quand les Avares s’aperçurent que Charlemagne donnait un banquet à leurs compatriotes convértis, ils accoururent en foulée aux fonts sacrés, afin d’avoir une place à table.
Mais, si lä conversion de la multitude s’opérait facilement et sans que l’ordre politique en füt Sénsiblement altéré, il n’en était pas dé mêre pour la noblessé, qüi avait son point d'appui dans la religion. Le vulgaire courait au baptême, mais les nobles refusaient de s’y soumettre, et ne céssaient d’épier le moment de repretidre les hostilités. Tandis que Charlemagne se rendait dans le Frioul pour prévenit le soulèvement des ducs lômbatds, il apprit que les Saxons avaient emporté de vivé forcé et détruit Ehresbourg, et qu'ils pressaient avec vigueur la garnison renferméc dans Sigebourg. Volant bientôt du Tagliametito sur la Ruhr, il s’ouvrit les routes barrécs de troncs d'atbtes séculäires, et poussa jusqu'à la source de la Lipp” ot il cohstrüisit le château de Lippsprihg, entouré de mu s 10h inoins fortes que cellés du château d'Ehresbou, qu’il réédifia; il conttaignit les nobles dés trois tribus nüti-seulemént à renouveler leurs serthénts, mais à recevoir le baptême, eux et leur famille. A Paderborn, dans le pays des Westphaliens, il convoqua un champ de mai, où se renditent, outre les éthélingés, la plupart des hommes libres, qui lüi jurèrent fidélité, en consentant à perdre leurs biens et léur liberté s'ils Manquaient à leur foi ; puis ils reçurent en foule l’eau du bapteme. Une église fut érigée dans cette ville, et saint Storm, abbé de Fulde, nommé premier évêque dés Saxons, établit son siége où naguère s'élevait la statue d'’Itminsul.
Mais la fiation tout entière n’avait pas paru à Paderborn; Witikind, l’ün de ses chefs lés plus vaillants et les plus en crédit, se réfügia dans le Jutland, près de Sigefred, prince danois, avec une noïhbreusé suite d’éthélinges et de frilinges, qui ne pouvaient se résigner à subir une domination étrangère et un autre culte, De là cé héros, qui devait, avec le courage opi-
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niâtre de l'ancien Arminius, retarder la chute de lindépendance nationale, se concerta avec ses compatriotes restés dans le pays pour profiter de Pabsence de Charles, oceupé alors de l’autre côté des Pyrénées. Si les victoires de Charles, que les récits grossissaient, les tenaient en respect, ils furent animés d’une nouvelle ardeur par la déroute qu'il essuya dans les gorges si célèbres de Roncevaux.
Witikind reparaît donc sur les bords du fleuve natal, et sa vue seule fait oublier défaites et serments. Les églises et les monastères sont livrés aux flammes, et de l’Elbe à la Lippe retentit un seul cri : Mort aux missionnaires! mort à quiconque refuse d’abjurer la croix pour revenir aux dieux de la vieille Germanie ! Witikind dévaste la Thuringe et la Hesse, s’avance jusqu’au Rhin, et Cologne est éclairée par la lueur des flammes auxquelles il livre Dentz, sur la rive opposée ; il étend ses ravages jusqu'à l'embouchure de la Moselle. Les Frisons prennent part au soulèvement; déjà l’ancien territoire des Francs est envahi, et la Germanie semble sur le point de s’arracher entièrement à leur domination.
Cette furie est cependant arrêtée par les Francs orientaux et par les Alemans, qui, obéissant aux ordres de Charles, repoussent l’ennemi jusque dans la Hesse et le mettent en déroute à Badenfeld, tandis que le roi s'apprête à une guerre décisive. Bientôt il s’avance à la tête de ses palatins, et, à Buc-
kholz sur l’Aa, il taille en pièces les Westphaliens ; Witikind
est forcé de chercher un refuge chez les Danois.
Alors les trois nations en decà de l’Elbe envoient demander la paix, et l’obtiennent dans la diète de Horheim. Le baptême et les serments devaient désormais sembler à Charles des garanties insuffisantes, et il était persuadé qu'il lui fallait, pour s'assurer de l’obéissance des Saxons, anéantir tout ce que la noblesse pouvait conserver de force. T1 exigea donc qu'un grand nombre d'hommes libres et de lites se rendissenten deçà du Rhin, comme gage de la soumission de leurs compatriotes, et que dix mille familles fussent transportées sur les terres dépeuplées de la Belgique et de l’Helvétie. Les Saxons qui demeurèrent dans le pays furent privés de leurs assemblées politiques, de leurs juges nationaux, et durent obéir à des comtes francs. Pendant plusieurs années, la loi de guerre punit de la peine capitale jusqu'à la violation des préceptes ecclésiastiques,
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