‹ Histoire universelle [microforme] (volume 3)Chapitre 38 sur 79 · Éd · texte numérisé non relu

Éd

évêques, à des abbés et à des prêtres, afin qu'ils s’occupassent de précher et de baptiser; chaque groupe de cent individus, nobles, hommes libres ou colons, devait se taxer pour fournir à son église une cour, deux manses (1), un serf et une serve. Divers évêchés, outre celui de Paderborn dont nous avons déjà parlé, furent institués à Osnabruck, Hildesheim, Ferden, Minden, Halberstadt. Saint Guilléad, pénétrant jusque dans la Vigmodie, fonda le siége de Brême; enfin saint Lindger, après quinze ans d’apostolat dans la Frise et la Saxe maritime, s'éta-

- blit à Munster. Ces huit évêques, que les contemporains com-

parent à « des anges véloces pour annoncer l'Évangile de paix dans toutes les contrées où souffle l’aquilon (2),» apparaissent à ceux qui cherchent à découvrir les traces de la civilisation comme les instituteurs de la Germanie.

Autour de l’église et du presbytère s’élevaient bientôt des villages, qui ne tardaient pas à devenir des villes; les évêques y réunissaient les synodes, et les comtes les diètes; on y venait de tous côtés pour apporter les dîmes, recevoir les ordinations, les sacrements, le pain de la parole. La jeunesse accourait dans leur enceinte pour s’'instruire auprès du clergé, et, lorsqu’elle rentrait dans ses foyers, elle répandait parmi les siens des idées humaines et l’habitude d'institutions civiles. Les évêchés, dont toutes ces causes accrurent la puissance, formèrent les principautés ecclésiastiques, qui furent une partie essentielle de la constitution germanique.

Rien ne peut justifier la diffusion de la vérité à l’aide du glaive, et la mémoire de Charlemagne restera à tout jamais souillée par les massacres au moyen desquels il propagea la religion et la civilisation ; néanmoins, pour être juste, il faut songer que les guerres entre peuples de la même famille sont de toutes les plus meurtrières, et que, si la politique du roi franc trouva tous les moyens bons pour réprimer la nouvelle irruption de barbares idolâtres, il n’abusa point de la victoire. Il comprit que la munificence serait plus utile que la terreur, et il l'employa (3); sa pitié fut aussi douce que sa colère redou-

(4) Une maison avec les étables et les bâtiments rustiques formait une cour. Une cour avec ses champs et ses bois s'appelait manse, propriété de douze

arpents. Plusieurs manses constituaient une marche, et un certain nombre de marches un district, pagus.

(2) HemoLni, Chron. Slavorum, 3.

(3) Plus regis piètas et munificentia fecit Quam terror. Nam se quisquis commiserat ejus

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table (4). Les chefs, et Witikind lui-même, gagnés par les caresses et par la générosité de Charlemagne, lui jurèrent fidélité, et ne manquèrent plus à leurs engagements. Beaucoup de biens, confisqués ou vacants sur le territoire germanique, furent assignés à des guerriers francs ; en même temps, les Saxons reçurent en don des propriétés dans la Gaule, ce qui amena des deux côtés un échange d'idées et d’affections, en intéressant les uns et les autres au maintien de la paix. Les progrès de la civilisation, assurés en France (2), purent s'ouvrir un chemin jusqu’au cœur de la Germanie. La Saxe, inondée de tant de sang, eut, pour se dédommager de son indépendance, les avantages de la paix et d’une administration régulière; le chef de leur ligue, Henri, ne tardera point à se trouver à la tête de l'empire fondé par Charlemagne.

Nous avons cru devoir raconter, sans les disjoindre, les expéditions contre les Saxons, bien que beaucoup d’autres aient eu lieu dans l'intervalle, à des époques diverses, sans parler des troubles extérieurs. |

Tandis que Charlemagne soumettait les Saxons en deçà de l’Elbe, le comte de Thuringe, Hartrade, ourdit une trame contre les maîtres de son pays et contre les Austrasiens, dans le but de se débarrasser du roi et de s'affranchir de la domination de la nouvelle dynastie. Cette machination devait probablement être appuyée d’un mouvement général des ennemis de la France; mais Charlemagne, instruit de ces menées, envoya une armée châtier la Thuringe. Les rebelles, faits prisonniers, avouèrent leur méfait, et furent dirigés les uns sur l’Italie, les autres sur la Neustrie ou sur l’Aquitaine, sous le prétexte de leur faire prêter un nouveau serment de fidélité sur les reliques les plus vénérées, et de le rendre ainsi plus sacré. Quel-

Egregiæ fidei, ritus spernendo profanos ; Hunc, opibus ditans, ornabat honoribus amplis, Copia pauperibus Saxonibus agnila primum Tunc fuerat rerum, quas Gallia fert opulenta, Prædia præstilerat cum rex compluribus illic, Ex quibus accipiunt preciosæ legmina vestis, Argenti cumulos, dulcisque fluenta Lyæi. .

Por. SAX , ad an, 803.

(1) El mullis experta modis innotuil ejus Tam dulcis pietas, quam formidabilis ira.

C’est un des plus beaux vers du Poëte saxon.

(2) La lettre 81° d’Alboin à Charlemagne prouve que les Saxons étaient considérés comme un obstacle à la civilisation.

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ques-uns cependant eurent les yeux crevés dans le trajet; d'autres furent condamnés au dernier supplice par la diète de Worms, et tous perdirent leurs bénéfices et leurs possessions

héréditaires, Charlemagne transplanta un si grand nombre de

Francs dans la partie méridionale du pays que le nom de Franconie fut donné à la contrée ayoisinant le Mein supérieur,

le Rednitz et le Pegnitz.

Tassilon IT, due de Bavière, d’un noble caractère, plein de la dignité de sa maison et de son peuple, respectueux envers les ministres de Dieu, de mœurs ehastes, attentif à la prospérité de ses sujets, repoussa les hordes des Avares et protégea la Germanie contre leurs attaques; il défit les Slaves qui occupaient la Carinthie, et agrandit ses propres domaines. Il voyait avec dépit l'ancienne race des Agilolfinges réduite à

servir sous celle des Héristall, dont l'illustration était récente,

et qui se plaisait à bumilier les anciennes familles seigneuriales de la Germanie, afin de les dominer toutes; enfin, après avoir abattu celles des Alemans, des Saxons et des Frisons, elle n'avait plus pour rivale que la maison de Bavière. Peutêtre aussi Luitperge sa femme, fille du Lombard Didier, l’excitait-elle contre le destructeur de sa famille. Déjà, au moment où Pépin le Bref faisait la guerre à Waïffre, duc d’Aquitaine, il avait déserté la bannière du roi, et s'était ensuite déclaré ennemi de Charlemagne ; mais, vaineu et cité devant la diète de Worms, il ne dut qu’à l’entremise du pape d’être de nouveau reçu en grâce, en prêtant serment de fidélité, et en fournissant douze otages. Loin d’observer le traité, il entretint des intelligences avec Adelchis, roi des to e avec le duc de Bénévent, avec les Avares, et avec tous ce qu’il savait les ennemis de son ennemi. Charlemagne envahit donc la Bavière de trois côtés différents, et Tassilon, implorant de nouveau merci, obtint de conserver le pays à titre defief. * Les instigations de sa femme lui firent pourtant trahir encore une fois ses promesses. Accusé, en conséquence, comme coupable de félonie par ses fidèles eux-mêmes, au champ de mai d'Ingelheim, il fut condamné à perdre la tête. Charlemagne commua la peine en réclusion dans un cloître, où il fut séparé même de ses enfants. En lui finit la race illustre des Agilolfinges, qui avait donné longtemps des maîtres à la Bavière et des rois à l'Italie ; le pays fut alors divisé en comtés, et les habitants jurèrent dans Ratisbonne obéissance au vainqueur.

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L'acquisition du beau pays de la Bavière devenait encore plus importante à cause de sa position ; car ce territoire servait à relier les provinces septentrionales et méridionales des Francs, outre qu'il établissait entre ces contrées germaniques et l’Italie des communications très-utiles. Ratisbonne et Augsbourg allaient devenir des points intermédiaires pour le commerce et l’industrie, conservés ou créés par l’italie, d’où ils se répandraient dans l'intérieur dela Germanie et même chez les peuples établis le plus au nord. Charlemagne y vint bientôt pour garantir le pays et gagner les habitants. Dans une assemblée générale tenue à Ratishonne, ancienne ville royale, il régla les affaires -du pays avec le consentement du peuple, et ses mesures furent empreintes d’un tel caractère de modération qu’il parvint à se le concilier. Il soumit les cantons aux comtes qui, dans l'administration de la justice, devaient suivre les lois bavaroises; mais ils pouvaient être Francs, comme Jes Bavarois eux-mêmes pouvaient.exercer des fonctions dans de reste de l'empire. Tout le pays dut reconnaître l'autorité d’un comte supérieur, vicaire du roi, qui fut Gérold, beau-frère de Charlemagne; en outre, il était visité subitement par des messagers royaux, chargés de protéger la justice.

Mais cette conquête fit naître pour Charlemagne la nécessité de nouvelles entreprises. Nous avons déjà fait mention des Avares et des Slaves, peuples établis derrière ceux que &harlemagne avaient subjugués, et qui désormais se trouvaient des voisins menaçants pour son empire. Les seconds habitaient entre les montsKrapacks et la mer Baltique; les autres, dans ces mont’gnes mêmes .et dans les Alpes Juliennes, n'étant séparés de la Bavière que par l’Ems. Forts de leur position au milieu des marais de la Hongrie, ils tombaient à leur gré sur l'empire grec ou sur les Slaves, et ils accumulaient dans leur camp (ring), immense ville de bois défendue par d'épaisses rangées d’arbres entrelacés , les dépouilles des Byzantins, les lits d’or exigés en tribut des successeurs de Constantin.

L'Italie, se trouvant menacée d’une irruption de leur part, prit le parti de fortifier Vérone, démantelée peut-être après le siége qu’y avait soutenu Adelchis ; sur la contestation qui s’éleva pour savoir si les ecclésiastiques devaient avoir à leur charge le tiers ou le quart de la reconstruction des murailles, la décision fut remise au jugement de la croix. Arégaüs et Pacifique, jeunes gens robustes, l’un pour la ville, l’autre pour

l'évêque, se mirent à genoux les bras levés, tandis qu’on disait la messe avec la Passion de saint Mathieu; vers la moitié de l'office, Arégaüs ne prit résister davantage à l’épreuve, et l'autre eut la force d’allei ,1squ'à la fin, ce qui valut au clergé de ne supporter que le quart de la dépense.

Lorsque le kacan des Avares vit en péril Tassilon, avec lequel il avait fait alliance, il dirigea ses troupes sur les confins de la Bavière et du Frioul; mais elles furent repoussées. Charlemagne voulut alors déterminer d’une manière stable les limites des deux territoires ; il espérait ainsi écarter les occasions de guerre, et ce fut précisément ce qui la fit éclater. Les hostilités ayant donc commencé, il entra avec trois armées sur les terres du kacan, s’avança dans l’ancienne Pannonie, et refoula l'ennemi au delà du Raab, en s’emparant de ses places fortes et de ses trésors. Mais une épidémie et une famine si épouvantable, dit le moine chroniqueur, qu’elle obligea parfois les soldats de faire gras méme en carême (1), rendirent vains ces armements formidables. Cinq ans après seulement, le roi franc put envoyer dans ces contrées son fils Pépin, qui, précédé par le duc de Frioul, pénétra jusqu'auprès du lieu où Attila avait tenu sa cour sauvage, et rù devait être remportée de nos jours la plus éclatante victoire des temps modernes. Favorisé par les divisions que la mort du kacan avait jetées dans les rangs des Avares, Pépin subjugua le pays, et le Raab lui fut assigné pour limite au levant. La contrée entre ce fleuve et l’Ems fut, sous le nom de Marche orientale | Austria, Autriche), confiée à la garde d'un margrave.

Comme il n’était pas possible de civiliser ces peuples sans les façonner à des idées auxquelles ils étaient entièrement étrangers, on envoya chez eux des missionnaires, et saint Arnon, évêque de Saltzhourg, alla convertir les peuples de la rive occidentale du Danube ; c’est alors que furent bâties ou se relevèrent les villes de Vienne, de Bude, de Raab, de Mohacz.

Charlemagne offrit au pontife les prémices des trésors rapportés de cette expédition (2). Le reste fut le partage de l'ar-

(1) Annal. Loisel., ann, 791.

(2) « Que de batailles livrées dans cette guerre! que de sang versé! Qu'on jette les yeux sur la Pannonie, vide d'habitants, et sur la résidence du kacan, devenue déserte au point de ne plus offrir trace d'habitation humaine! Toute la noblesse des Huns y périt, et toute leur gloire fut éclipsée, Les trésors accurmulés dans ces lieux donuis si longtomne devinrent la nroie du vainqueur, at

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mée, des palatins et du duc de Frioul, qui avait principalement contribué à ces victoires. Les nobles Avares périrent presque tous; les autres furent dispersés, et le pays resta soumis à un kacan, tributaire du roi des Francs. Tudun, qui s’était hâté de venir recevoir le baptème à Aix-la-Chapelle, obtint le premier ce titre de Charlemagne ; mais, ayant manqué à sa foi, il fut défait et tué. Gérold, gouverneur des Bevarois, périt dans le soulèvement que ce tribut déloyal avait excité, et le duc de Frioul, qui était accouru pour le venger, tomba, à son retour, dans une embuscade que lui tendirent les habitants de Trieste et de Fiume. Les kacans qui succédèrent à Tudun maintinrent la religion parmi les Avares, et demeurèrent fidèles; mais ils déchurent tellement de leur antique valeur que l’un d’eux vint supplier Char!cagne d'accorder un asile à son peuple en decà du Danube, pour le sauver des Bohômes.

Les Bohêmes appartenaient à la seconde des deux races que nous avons vues occuper la lisière de la Germanie, c’est-à-dire aux Slaves. Lorsqu'ils eurent été délivrés du joug des Avares par le Franc Samon, leurs diverses tribus recouvrèrent leur liberté, en restant indépendantes les unes à l'égard des autres ; quelques-unes se trouvaient en guerre avec les Bavarois , les Saxons, les Thuringiens, quand les autres étaient alliées avec eux. A leur nation appartenaient, vers l'extrémité orient: le de la Germanie, les Moraves, qui habitaient le pays auquel ils ont laissé leur nom; les Tzèques, dans la Bohême, leurs voisins au nord; les Sorbes ou Sorabes, entre la Saale et l'Elbe; les Wiltzes ou Wélatabes et les Lusitzes, entre cette dernière rivière et l'Oder, dans ce qui forme aujourd'hui le Brandebourg et partie de la Poméranie ; enfin les Obotrites, dans le Mecklembourg. Ces derniers, resserrés entre les Saxons et les Danois, réclamèrent l'alliance de Charlemagne, sous les drapeaux duquel Witzan, leur chef, evait déjà combattu contre les Saxons et les Wiltzes. Vaincus par le roi des Francs, ces Wiltzes, très-puissants parmi les Slaves maritimes, se liguèrent avec les Danois et les Saxons, puis reprirent les armes et tuèrent Witzan, lorsqu'il traversait l’Elbe pour conduire des renforts à Charlemagne. Les Sorbes, qui inquiétaient souvent la Thuringe, furent défaits par les Francs et contraints de suivre leurs drapeaux contre les Avares,

les hommes ne sauraient se rappeler une guerre d'où les Francs soient revenus chargés de, taut de richesses. » ÉGINHARD4

Slaves.

Mais quand le roi franc, après avoir triomphé des Avares et des Saxons, étendit sa domination jusqu'au Raab, les Slaves, enclavés au milieu de ses sujets, tremblèrent pour leur indépendance et coururent aux armes. Charles, fils aîné de Charlemagne, envoyé contre les Tzèques, les vainquit, puis tailla en pièces les Sorbes ; il ne put toutefois se vanter d’avoir dompté cette nation, quoiqu’elle fût tenue en bride par les forteresses de Halle et de Magdebourg.

Les Danois. “Les Danois, que nous verrons menaçants pour les nouveaux : États dans le siècle suivant, appartenaient à cette famille germanique qui, sous le nom de Normands, habitait le Jutland, les îles de la Baltique et la Scandinavie; ils avaient prêté assistance aux Saxons, dont les rapprochaïent la communauté d'origine et une constitution tenant également de l’ancien mode tudesque. Nous avons vu Sigefred, roi (Ober-Konung) des Danois, donner asile au redoutable Witikind et à la fleur de la noblesse saxonne, dans le Sleswig et le Jutland. Charlemagne ne put jamais, durant la guerre de Saxe, ni franchir le retranchement construit par Hardekanut, roi danois, pour la défense de ses frontières, ni obtenir l'amitié de Sigefred, ou même la moindre facilité pour les prédicateurs de l'Évangile (1); il fut . donc obligé d'élever des forteresses sur les côtes de la Frise et de la Flandre, et d'équiper une flotte pour s'opposer à leurs débarquements. Godefrid, qui succéda à Sigefred, persistant sa dans les sentiments paternels, se concerta avec les Wiltzes pour assaillir les Obotrites, les chasser des terres occupées par eux sur les Saxons transalbins, et restituer celles-ci à leurs anciens possesseurs. Alors toutes les tribus slaves se soulevèrent à la fois contre les Francs et les Obotrites ; les derniers, incapables de résister à tant d’\dversaires , durent se résigner

à leur payer un tribut annuel,

Charlemagne jugea cette guerre d'une telle gravité et d’une si grande importance, qu’il appela aux armes tous ses vassaux, d'une extrémité à l’autre de l'empire. Le ban qu'il fit publier enjoignit à tous les bénéficiers et aux Aquitains de se réunir sur le Rhin; il ordonnait en même temps la levée en masse des Saxons et des Frisons. Godefrid n’attendit pas l'orage dans l'inaction. Après avoir détruit sur l’Océan le port de Rérich,

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(1) Les chroniques ne font mention que d’un seul Scandinave converti au christianisme et comblé d’honneurs, Holger Dansk, célébré par les romanciers sous le nom d'Ogier le Danois.

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marché du Nord, et transporté ses négociants à Sleswig, il fortifia l’isthme cimbrique par une chaine de tranchées qui s’étendait le long de l’Eider, de l'Océan à la mer Orientale. Charles, fils de Charlemagne, multiplia les dévastations ; mais il ne paraît pa$ que son expédition ait eu un heureux succès, et il perdit beaucoup de monde en repassant l’Elbe. Trasikow, duc des Obotrites, entreprenant de le venger avec l’aide des Saxons, ravagea les terres des Wiltzes, et recouvra les pays ‘qu’ils lui avaient enlevés; mais, comme il approchait des fron-

tières des Danois, il fut assassiné par un émissaire de Godefrid.

Ce prince ne se proposait rien moins que de conquérir toute :

la Germanie (4), avec le concours des Slaves et d’une partie des Saxons ; ayant donc armé deux cents navires, il aborda sur les côtes de la Frise, et vendit chèrement la paix. Charlemagne fortifia, pour s'opposer à ses attaques, le château de Hochbur (Hambourg), et construisit Essefeld ; mais, sur ces entrefaites, Godefrid ayant été assassiné, Emming, son successeur, conclut la paix avec les Francs, ; cette paix fut jurée par douze nobles de chaque côte, sur le bord de l’Eider, qui dut séparer l’empire franc du territoire danois.

Ces attaques par mer, dont Charlemagne pressentait le danger, trop redoutable pour ses successeurs, le déterminèrent à préparer aussi des forces pour lutter sur cet élément, et des bateaux propres à naviguer le long des côtes sortirent en grand nombre des chantiers de Gand et de Boulogne; postés à l’embouchure des fleuves de Germanie et de France, ils en interdirent l’entrés aux flottilles ennemies. Il ne songea qu’à se défendre dan l'Océan, où les expéditions qui, par la suite, devaient devenir formidables du côté des Normands, étaient encore peu de chose; mais, dans la Méditerranée, il aida les iles Baléares à repousser la domination des émirs d’Espagne; puis, ceux-ci étant revenus, avec les Sarrasins d'Afrique, ravager ces îles, Pépin envoya à leur secours Adhémar, comte de Gênes, qui périt en combattant. Le connétable Burkard, ayant vaincu les infidèles, leur prit treize navires; mais ces îles, mal fortifiées, restaient sans cesse exposées aux attaques des Sarrasins. Peut-être les habitants leur échappèrent-ils en se réfugiant dans les montagnes, au milieu desquelles ils conservèrent ou repri-

(1) Godefridus adeo vana spe inflatus erat, ut totius sibi Germaniæ promittereé potestatem. (ÉGINHARD, C, 14.)

Armement maritimes.

Sarrasins,

rent ces habitudes sauvages qui les distinguent encore aujourd’hui. Majorque fut défendue contre les musulmans par Irmingard, comte d’Ampurias, qui coula bas huit de leurs vaisseaux,

leur fit cinq cents prisonniers et leur prit tout le butin fait en

Corse et en Sardaigne.

Les Sarrasins exercèrent aussi leurs ravages sur la terre ferme, en Italie; ils saccagèrent Nice et Civita-Vecchia, et quelques-uns d’entre eux prirent même position sur le rivage de la mer Ligurienne, comme pour se ménager la facilité d’un: débarquement.

Charlemagne eut affaire directement avec les Arabes d’Espagne. La longue et généreuse lutte des indigènes contre les

conquérants continuait toujours dans ce pays, où les derniers,

maîtres des principales villes, s’amollissaient dans les jouissances du luxe et dans les habitudes d’une civilisation adoptive, tandis que l'énergie des autres avait pour se fortifier, sur les monts cantabres, des périls renaissants, l’amour de la patrie et de la religion. Les dissensions qui s’élevèrent entre les con-

‘ quérants, lorsque Abd-el-Rahman, le dernier de la race d'O-

mar, se détacha du calife de Bagdad et se rendit indépendant en feignant de prendre parti pour les Ommiades dépossédés, tournèrent au grand avantage des chrétiens. Au nombre des chefs qui furent disgraciés pour avoir soutenu la famille déchue, se trouva Soliman-ebn-el-Arabi, émir de Saragosse, qui se rendit à la diète de Paderborn pour implorer le secours de Charlemagne contre le prince des croyants,

Cette expédition sourit au roi des Francs, qui, indépendamment d’une guerre contre les ennemis de la foi, y voyait la possibilité, sinon de chasser de l’Europe les infidèles, au moins celle d’opposer la barrière des Pyrénées à leurs incursions continuelles.

Il convoqua donc à Chasseneuil, sur le Lot, un champ de mai, le seul qu'il ait réuni dans la France romaine, où les ahrimans d’Aquitaine et les leudes d’Austrasie approuvèrent l’entreprise projetée. L'armée, partagée en deux corps, traversa les Pyrénées; celui que Charlemagne commandait en personne prit Pampelune et assiégea Saragosse, défendue par Abd-el-Mélek-ben-Omar, qui avait tué son fiis pour avoir vu son courage faiblir dans un moment difficile. Le héros ne put vaincre sa résistance, étant rappelé au nord par de nouveaux soulèvements des Saxons, ou peut-être par suite des trames de Lupus, fils de Waïffre, qui soupirait après le moment de ven-

ger sa famille (1). Ce fut lui du moins qui, dans l’espoir de couper la retraite aux Francs, réunit contre eux Basques, Asturiens et Sarrasins, puis les embusqua dans les défilés de la Navarre, où l’attaque est mortelle et la défense impossible. Au moment où l’armée se déroulait comme un énorme serpent de bronze à travers les roches escarpées des Pyrénées, le long de sentiers étroits et boisés, les conjurés fondirent sur l’arrièregarde et sur les bagages ; favorisés par les difficultés du terrain et par les hauteurs dont ils étaient maîtres, ils tuèrent les plus vaillants guerriers de Charlemagne, et dans le nombre Roland, comte de la frontière de Bretagne, dont l’histoire ne fait mention que cette seule fois, tandis que le roman de Turpin et les poëmes chevaleresques sont remplis de ses exploits. La tradition orale et les chants populaires répétèrent qu’une immense ouverture dans les Pyrénées, sous la tour de Marboré, provenait d’un coup asséné par la Durandal de Roland; quand elle se fut brisée dans ses mains, il prit son cor pour appeler à son aide l’insouciant Charlemagne et le traître Ganelon de Mayence ; il le sonna d’une telle force que le monde en trembla, et que les

-veines du cou du héros se rompirent. Ce siècle dévot lui dé-

cerna dans sa défaite même le triomphe le plus solennel, en le comptant au nombre des saints (2).

Les perfides Gascons se dispersèrent, et leur duc, Lupus, fut pendu ; mais les résultats de l’expédition furent perdus, car les Arabes ne tardèrent pas à recouvrer tout ce que les Francs avaient occupé de l'autre côté des Pyrénées, et beaucoup de familles, qui probablement s'étaient déclarées pour eux, durent émigrer. Quoi qu'il en soit, les contrées entre l'Ébre et les Pyrénées demeurèrent sous l'autorité ou sous la protection de Charlemagne ; les émirs de Huesca, dg Jaca et de Girone lui restèrent fidèles, et Barcelone devint le chef-lieu de la Marche de Gothie, qui comprenait la Catalogne et le Roussillon; la Navarre, l’Aragon et le pays basque formèrent la Marche de Gascogne, ayant pour chef-lieu Pampelune démantelée : domination incertaine toutefois quant à ses limites et à sa force, bien que Charlemagne, dans l'intention de la consolider, érigeût l’Aquitaine en royaume.

(1) Ille omnibus pejoribus pessimus ac perfidissimus, operibus el nomine Lupus, latro potius quam dux dicendus, Wifari patris scelestissimi, avique apostatæ Hunoldi improbis vestigiis inhærens. (Charta Alaon. BOUQUET, VIII, 472.)

(2) On iit dans un martyrologe : Rolandi comitis et martyris.

Déroutc de Roncevaux.

«Roland.

Les Aquitains ne voyaient point d’un œil favorable l’agrandissement des Francs; ils se souvenaient des luttes qu'avaient. soutenues leurs ancêtres contre les Arabes, et dans lesquelles leurs troupes armées à la légère et habituées à la guerre d’embuscade, avaient combattu avec un zèle religieux qui ne le cédait pas à celui de l'ennemi. Charlemagne n’en voulut pas moins traiter l’Aquitaine comme l'Italie, en faisant d'elle un royaume particulier, mais dépendant de l'empire, et qu'il soumit à Louis, son troisième fils. Oint par le pape, ce prince y fut conduit à cheval avec des armes proportionnées à sa taille, et suivi d’un conseil aidé de hauts dignitaires. Outre l’Aquitaine proprement dite et la Gascogne, ce royaume comprenait la Septimanie qui formait la frontière du côté de l'Espagne

“orientale ; ce qui lui fit donner le nom de Marche de Gothie. Selon la coutume des princes francs, le roi devait séjourner alternativement dans les différentes parties de,ses États, où il avait des résidences ; cependant Toulouse, à cause de son ancienne renommée, eut une sorte de suprématie. Le pays reçut une organisation qui répondait à sa destination militaire, de manière à surveiller l'Espagne. Charlemagne mit dans les villes des gouverneurs éprouvés et dont l’expérience lui était connne, et ses bienfaits lui concilièrent le clergé, toujours contraire à la domination des Francs.

Mais les Basques préféraient au gouvernement d’un roi üne indépendance turbulente. La Navarre tarda peu à retomber sous le joug musulman ; Pampelune et Barcelone furent gouvernées au nom de l’émir de Cordoue. Les comtes de la frontière, appelés par les chrétiens, repassèrent les Pyrénées, et furent accueillis dans Girone et dans d’autres villes: mais les gouverneurs musulmans repoussaient également le patronage du roi franc et celui des émirs arabes, lesquels, occupés d'affaires plus graves, laissaient leurs subordonnés se débattre au sujet de leurs limites contestées. Charles, retenu par la guerre contre les Avares, confia la défense des provinces méridionales à Guillaume de Toulouse, lorsque Hescham proclama la guerre sainte pour exterminer les chrétiens.

I fit lire dans toutes les mosquées l’exhortation suivante, en prose rimée et entreméêlée de passages du Coran : « Gloire à «{Dieu, qui a relevé la gloire de l'Islam avec l’épée des cham- « pions de la fui, et qui, dans son livre, a promis expressément « aux fidèles son secours et une victoire éclatante. L'éternelle- «a ment Adorable a dit : Vous qui croyez, préles assistance à

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CONQUÈTES DE CHARLES. Le 29à

« Dieu, et il protégera et affermira vos pas. Consacrez donc à « Dieu vos bonnes actions; lui seul peut, par son aide, réunir «vos étendards... Il n'y a point d’autre Dieu que Dieu; il est « le Dieu unique et sans partage; Mahomet est son apôtre et «son ami de prééilection. O hommes! Dieu a voulu “ous pla- « cer sous la conduite du plus noble de ses prophètes, et vous a « gratifiés du don de la foi. Il vous réserve dans l’autre vie une « félicité telle que jamais rien de comparable n'a été vu par « œil humain, ni entendu par une oreille, ni senti par le cœur. « Montrez-vous dignes d’un tel bienfait, le plus grand dont sa «bonté vous ait pu combler. Défendez la cause de votre im- « mortelle religion, et suivez fidèlement la voie droite. Dieu « vous le commande dans le livre de ses préceptes. N’a-t-il pas « dit: © croyants, combattez vos voisins les infidèles, et soyes « pour eux sans pitié ! Volez donc à la guerre sainte et rendez- « vous agréables au Seigneur. Vous obtiendrez la victoire et la « puissance, car l'Éternel a dit : C’est une obligation pour nous « que de secourir les fidèles (1). » Les vassaux francs se réunirent sous la bannière du comte de Toulouse; mais ils furent

.défaits, les faubourgs de Narbonne incendiés, et les Sarrasins

repassèrent les Pyrénées avec un grand nombre de prisonniers et un si riche butin que le cinquième, qui revenait à Hescham, se montait à six cent cinq mille mistacals d’or, qu'il destina à relever la grande mosquée de Cordoue.

Quand la guerre civile se ralluma à la mort d’Hescham, Abdallah, son frère, et Zéid, émir de Saragosse, vinrent demander des secours à Charlemagne; en même temps, Alphonse II lui faisait proposer une alliance contre les Sarrasins, se disant vassal et serf du roi des Francs, auquel il offrit les prémices du riche butin qu'il avait rapporté d’une incursion poussée jusqu'à Lisbonne.

Charles chargea son fils Louis de faire la guerre aux Arabes. Le jeune roi s’empara de vive force de Girone, de Lérida, de Pampelune, et, par capitulativn, de Huesca ; puis, il releva Ausonia (Vich) et d'autres villes, qu'il peupla de nouveaux habitants, et confia leur défense au comte Borel; mais, dès que les musulmans se furent accordés entre eux, ils reprirent aux Francs leurs conquêtes et ravagèrent leurs frontières. Louis

(1) Remaup (Invasion des Sarrasins en France) a tiré ce passage d'un formulaire imprimé au Caire.

Voyez aussi Nouveau Journal asiatique, t. VILI, p. 338,

réussit pourtant encore à se rendre maître de Barcelone, place trop importante comme centre des expéditions des musulmans contre la Septimanie; dès qu’ils en furent sortis avec sa permission, il la peupla de chrétiens, faisant ainsi de cette ville une barrière contre les Arabes et un arsenal protégé par une forte garnison, sous le commandement de Béra, qui en fut le premier comte.

Après une alternative de pertes et de conquêtes, Hakem et Charlemagne conclurent une trève de trois ans, qui fixait à V’Ébre leur limite respective.

Les récits eurent donc raison, à l’époque des croisades, de donner à Charlemagne des proportions gigantesqués, puisque ces expéditions de religion et de civilisation peuvent être considérées comme ayant commencé sous son règne.

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