‹ Histoire universelle [microforme] (volume 3)Chapitre 39 sur 79 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

L'autorité de Charlemagne se trouvait affermie sur toute la France, et s'étendait sur la plus grande partie des peuples occidentaux. L'Austrasie, centre de sa domination, embrassait les provinces situées sur l’Escaut, la Meuse et la Moselle, jusqu’au Rhin (1); puis la Hesse, la France rhénane (2), l’Alsace, l'Allemagne, la Souabe (3), la Bavière, la Carinthie, la Saxe, la Frise. A la Neustrie ou France occidentale, située entre l'Escaut, la Meuse et la Loire (4), se rattachaient l’Aquitaine,

(1) Avec Metz, Trèves, Coblentz, Aix-la-Chapelle, Nimègue, Anvers, Cambrai, Tournay, Reims, etc.

(2) Avec Mayence, Ingelheim, Worms; Spire, Francfort, Wurtzbourg, etc.

(3) Avec Constance, Zurich, Coire, Hambourg, Ulm, étc.

(4) Avec Paris, Soissons, Châlons, Troyes, Chartres, Orléans, Tours, le Mans, Angers, Nantes, Rennes, Brest, Rouen, Boulogne, etc. — Voici comment Éginhard désigne les confins du royaume des Francs : Regnum Francorum, quod, post patrem Pipinum, magnum quidem et forte susceperat { Carolus), ila nobililer ampliavit, ut pene duplum illi adjecerit. Nam cum prius non amplius quam ea pars Galliæ quæ inter Rhenum et Ligerim, Oceanumque et mare Balearicum jacet, el pars Germaniæ quæ, inter Saxoniam et Danubium, Rhenumgue et Salam fluvium qui Toringos et Sarabos dividit, posila, a Francis qui Orientales dicuntur, incoleretur, et præter hæc Ale-

como

lé e r4 d d

la Septimanie, la Bourgogne avec le Nivernais, la Franche-Comté, la Suisse bourguignonne, le Valais, Genève, Lyon, le Dauphiné et Avignon; en outre, la Savoie, la Provence et les Marches d'Espagne. Toute l'Italie lui obéissait, à l'exception de la Campanie, de la Calabre, d'une portion de la Lucanie, de la Sicile, encore grecques, du duché lombard de Bénévent et du patrimoine de l’Église. La Corse, la Sardaigne, les îles Baléares, lui étaienf disputées par les Arabes.

Il avait pour tributaires les peuples slaves établis à lorient depuis la Baltique jusqu’à Venise, entre l’Elbe, l'Oder, les monts de la Bohême et les Krapacks, le Danube, la Theiss, le Raab et la Save. Tels étaient les Obotrites du Mecklembourg, les Sorabes et les Lusaciens de la Misnie, de la Saxe, d’Anhalt et de la basse Lusace ; les Tzèques et les Bohêmes, les Moraves, les Avares et les Esclavons de la Pannonie; la Croatie des Francs autour de Zara, ainsi nommée pour la distinguer de la Croatie grecque, où se trouvaient Trau et Raguse.

Sa domination s’étendait donc au sud jusqu’à l’Ébre, à la Méditerranée et à Naples ; à l'occident jusqu’à l’Atlantique ; au nord, jusqu’à la mer Septentrionale, à l’Oder et à la Baltique ; à l’orient, jusqu’à la Theiss, aux monts de la Bohême, au Raab et à l’Adriatique. Les Arabes de la péninsule Ibérique l'avaient vu ennemi redoutable; les Grecs observaient avec effroi son agrandissement; les Normands du Danemark et de la Scandinavie se liaient avec lui par des traités. Il écrivit à Offa, un des rois de l’Angleterre, en lui promettant protection pour les marchands anglo-saxons qui viendraient trafiquer en France, et accompagna sa lettre de présents pour toutes les cathédrales, d'un baudrier, d’une épée et de deux manteaux de soie pour l’heptarque.

Ce n'étaif donc pas à tort qu’Alcuin le célébrait comme le roi de l’Europe. La grandeur romaine, telle qu’elle avait été sous les successeurs de Constantin, revivant en lui par le fait, ne tarda guère à revivre aussi de nom, mais avec un caractère nouveau; car il fut le chef suprême des chrétiens dans l’ordre temporel, comme le pontife l'était dans l’ordre spirituel.

Le titre de patrice, que Charlemagne portait, exprimait l'idée de protecteur de l’Église, des pauvres et des opprimés,

mani atquè Bajoari ad regem Francorum polestatem perlinerent, ipse primo Aquilaniam et Wasconiam, lotumque Pyrenæi monlis jugum... lum Saxoniam.., subjugavit.

mais sans lui donner aucune autorité sur Rome; les attributions de patrice apparaissaient dans la formule par laquelle ce titre était conféré. Le pape, en revêtant le candidat du manteau, et en lui mettant l'anneau au doigt, lui disait : Nows te concédons cel honneur afin que tu fasses justice aux églises de Dieu, et que tu rendes compte au juge suprême. Il ajoutait, en lui remettant le diplôme écrit de sa main : Sois patrice, miséricordieux et juste ; puis il lui posait sur la tête le cercle d'or. L'élu recevait du peuple le serment, non de vasselage, mais de clientèle subordonnée à la fidélité promise au pape (1).

A ce titre, Charlemagne se trouva le protecteur de l'Église, ce qui fit qu’il y eut entre lui et les papes un échange empressé de bons offices. Adrien, qui était en outre l'ami particulier de Charlemagne, eut sans cesse les yeux ouverts pour veiller à ce que la domination des Francs prit racine en Italie. Charlemagne témoigna dans toute circonstance le plus profond respect pour le pontife, dont la mort fut pleurée par lui comme celle d’un père ; il répandit des aumônes en son honneur, et composa en vers son épitaphe, qu'il fit graver en lettres d’or sur le marbre (2).

Adrien eut pour successeur au trône pontifical Léon IUT, qui fit remettre au roi des Francé, déjà patrice, les clefs du tombeau de saint Pierre, l’étendard de l'Église romaine, en y joignant des paroles d'affection et de soumission. Charlemagne, en revanche, envoya à Rome le savant Angilberg pour assister à la consécration du pontife ; il était chargé, en outre, de renouveler avec lui le traité fait avec Adrien, et de s'entendre « sur ce qui paraîtrait convenable pour confirmer son pa- «triciat, et le rendre efficace à la protection de l’Église. Ma « mission, ajoutait-il, est de défendre, avec l’aide de la misé- « ricorde divine, la sainte Église du Christ : à l’extérieur, par «les armes contre toute attaque des païens et tout dommage « de la part des infidèles ; à l’intérieur, en l'affermissant par la « profession de la foi catholique: Votre obligation, à vous, est

(1) ManiLon, Ann. Bened., XXII, 3,

(2) Post patrem lacrymans Carolus hæc carmina scripsi : Tu mihi dulcis amor : te modo plango pater…

Nomina jungo simul tilulis clarissima nostra;

Adrianus, Carolus, rex ego, luque pater.….

Tum memor esto lui nati, paler oplime, posco,

Cum paire dic, natus pergat el ipse tuus.

CHARLES EMPEREUR, à99

«d'élever les mains vers Dieu comme Motse et de soutenir « mon service de guerrier par des prières (4). »

Cependant les papes n'avaient pas cessé de rendre quel- ‘ ques honneurs aux empereurs de Constantinople ; bien plus, ce même Léon fit placer dans le palais de Latran une mosaïque représentant l’empereur qui recevait l’étendard de la main du Christ, et Charlemagne de celle du pape (2). Néanmoins, si le pape professait pour les monarques byzantins un reste de respect convenable au chef de la chrétienté, il ne pouvait en espérer aucun appui, et, dans les circonstances critiques, il avait recours au roi des Francs. L'occasion ne tarda point à s’en présenter.

Campulus et Pascal, neveux du pape Adrien, l’un sacristain, l’autre primicier de l’Église, mécontents de se voir privés de la puissance dont ils jouissaient du vivant de leur oncle, tirent, avec d’autres familles influentes de Rome, un de ces complots qui menaçaient souvent l'autorité des papes, depuis qu'ils étaient devenus princes temporels. Au moment où le pontife se transportait processionnellement, pour la fête des Rogations, de l’église de Latran à celle de Saint-Laurent, il fut as-

sailli par une troupe armée qui, après l’avoir maltraité jusqu'à vouloir lui arracher les yeux (3), le jeta prisonnier dans le couvent de Saint-Sylvestre. Vinigise, duc de Spolète, accourut au secours de Léon, qui, délivré par lui, instruisit Charlemagne de l'attentat et passa les Alpes. Il se dirigea sur Paderborn, où se trouvait réuni un champ de mai ; les seigneurs germains, nouvellement convertis, rivalisèrent à qui rendrait plus d’honneurs au chef de l'autorité pontificale. Le roi, après avoir entendu les plaintes de Léon, promit d'y faire droit, puis le renvoya accompagné de seigneurs et de prélats, auxquels se joignirent huit commissaires chargés d'instruire sur la tentative d’assassinat dont le saint-père avait été l’objet, et dé pourvoir à sa sûreté,

Léon fit son entrée triomphale dans Rome au milieu des

hallebardes des Saxons, des Frisons, des Lombards, des

(4) £p. Caroli Magni, X, p. 616.

(2) On voit, sur une autre mosaïque, saint Pierre donnant de la main droite un manteau au pape agenouillé, et de la gauche un étendard à un prince, et l'inscription porte : Beale Petre, dona vitam Leoni pp. et victoriam Carolo dona. -

(3) Zonare, XV, 13. La légende raconte qu’on les lui arracha, mais qu’il les recouvra par miracle.

Francs, et des applaudissements du clergé, du sénat, du peunovembre, ple. Quand il eut repris son autorité, Charlemagne lui-même se disposa à faire le voyage de Rome, où il arriva au commencement de l’hiver. Son premier soin fut de s’éclairer sur le différend qui existait entre le pape et ses ennemis; ayant donc convoqué un concile composé de laïques et d’évêques, de Francs et de Romains, il fit examiner les accusations portées contre le pontife; mais, de même qu’au temps de Constantin le Grand, un concile réuni pour juger le pape Marcellin, accusé d’idolâtrie, s'était décie:e ir romipétent à juger le chef de l'Église, et l’avait invité à oies lui-même la sentence, l'assemblée déclara qu'elle s'en rapportait au serment du pontife. Léon, mettant donc sur sa tête l'Évangile et la croix, jura qu’il était innocent, et ses accusateurs furent condamnés à mort comme coupables de calomnie et d'homicide ; mais leur peine fut commuée, à la prière du pape, en exil perpétuel. ° Sur ces entrefaites, arriva la solennité de Noël. Charlemagne assistait aux magnifiques cérémonies de cette fête, une des plus grandes du christianisme, le front incliné devant le tombeau des saints apôtres, quand le pontife, comme par une

inspiration subite, s’approcha de lui, et posa sur sa tête un 1 diadème d’or. Aiors le peuple de s’écrier tout d’une voix : F Vie et victoire à Charles, grand et pacifique empereur romain, | couronné par la volonté de Dieu (1) ! ;

Peut-être Charlemagne ne s'attendait pas à cet acte; il est è

certain qu’il s’en montra frappé d’étonnement. Il se plaignit à Léon de ce que, malgré son insuftisance, il lui imposait ce nouveau fardeau, et des devoirs dont il aurait à rendre compte à Dieu. Que ce fussent des paroles sincères, ou de ces démonstrations dont tous sont prodigues et auxquelles personne ne croit, le fait est que Charlemagne céda au vœu public, dont il se irouva l'élu avec non moins de droit que tant d’autres qui | avassnt ff proclar ‘; Zésars à Rome et à Constantinople par | ui 9 vénale ou par une soldatesque turbulente. Il fut donc sacré solennellement comme chef suprême temporel de la chrétienté, et il fit serment de protéger l'Église de Rome de tout son pouvoir.

Lorsque les Germains envahirent l’ancien empire, ils appor-

host tt ÆR

(1) L'année commençait alors à Noël : c'est pourquoi il fut dit que le couronnement avait lieu en 800; mais, selon le comput moderne, il est de 799.

du peui-même )MmIMeNnr sur le nt donc es, de portées 1stantin lin, acchef de ntence, ent du Croix, )ndam- >; mais il per-

rlema- €, une vant le Jar une ête un voix :

pmain,

il est aignit sait ce ompte monse ne ont il es qui e par Il fut el de e de

Dpor-

uron-

tèrent l’idée d’une monarchie, d’origine à la fois guerrière et religieuse : guerrière, en tant que les compagnons d’armes se serraient autour du plus vaillant ; religieuse, parce que le roi était choisi dans une famille descendant des dieux ou demidieux ; libre dans le preunier sens, héréditaire dans l’autre. Arrivés sur le sol romain, ils y trouvèrent un monarque régnant comme représentant du peuple, et ume religion qui imposait de lui obéir comme au représentant de la Divinité : c'était un monarque dont les droits ne s’appuyaient ni sur la connaissance, ni sur le mérite personnel.

Lorsqu'ils eurent abattu l'empire, sa grandeur éblouit toujours leur imagination, et ils cherchèvent à égaler la pompe qui l’entourait, à s'approprier son adu nistration compliquée, son système de finances, sa vaste unité. De là vient que, dans les institutions des peuples envahisseurs, se reproduit sans cesse le contraste de la grossièreté native +! des souvenirs de la civilisation romaine. Bien que leur aut: fût différente, et que les Mérovingiens, par exemple, régn it en France, les Goths en Italie et en Espagne, comme des -ndants de héros, ils adoptaient également l’idée romaine, c’est-à-dire qu'ils voulaient se donner comme les représenta® - de l’État et de l’image de Dieu. Les Lombards en Italie les Pépins en France s'écartèrent de la tradition germanique en se constituant, non plus sur un droit héréditaire, mais miquement sur la force, ou bien sur le choix de leurs compagsans disposés à les soutenir par l'épée.

Les Lombards échouèrent dans cette tentative ; les Pépins, mieux inspirés, s’attribuèrent le caractère religien « chrétien, en se faisant oindre par le clergé; ce que fit surtout Charlemagne, en ressuscitant le symbole politique de l empire, eten régnant par la grâce de Dieu.

L’admiration qui saisit Charlemagne à la vue de Rome lui révéla que, bien que maître de tant de vastes pays, il lui manquait une capitale comparable à celle de l’ancien empire. L’évêque de Rome n’avait-il pas une autorité entière sur tous ceux de l'Occident, et cette autorité ne s’étendait-elle pas sur ceux de l'Orient ? Pourquoi, lui, roi de Rome, n'aurait-il pas le même rang parmi les rois de l’Europe? C'était au nom de l'unité chrétienne que le monde religieux obéissait au pape : or, comment donner un nom unique aux diverses nations soumises à Charlemagne? ce ne pouvait être ni l'empire des Francs, ni celui des Lombards, des Bavarois, de tout autre peuple ; le

La

ren trmssgeninetsennimsrbrenetnint mer smes

seul qui n’éveillât point de jalousie était celui d’empére romain. Une femme, Irène, occupait par la violence le trône d'Orient ; Charlemagne se reconnaitrait-il comme inférieur à cette princesse ? IL est donc vraisemblable qu’il eut l’idée de restaurer l'empire romain, et qu'après avoir réussi dans le dessein où échouërent ses prédécesseurs de greffer la puissance septentrionale sur l'administration latine ; il reprenait l’œuvre des Césars, laquelle avait pour but de repousser les invasions de l'extérieur, et de soumettre l'intérieur à l'unité de gouvernement.

Les contemporains ne virent dans la cérémonie de son sacre qu’une résurrection de l’empire d'Occident; mais on trouve une sorte de divination dans ces vers inspirés par une autre pensée à un annaliste du Bas-Empire : Ainsi fut brisé le lien qui unissail deux cités souveraines ; ainsi l'épée sépara la fille de la rnère, la Rome nouvelle, pleine de jeunesse et de beauté, de la vieille Rome, couverte de rides et décrépite.

En effet, la civilisation antique demeurait alcrs séparée de la civilisation à venir : celle-là représentée par les empereurs

dégénérés de Byzance, celle-ci guidée par le pontife, qui se

mettait à sa tête, en conférant au roi franc le pouvoir temporel suprême. Si toule autorité vient de Dieu, nul autre que le chef visible de l’Église ne pouvait se considérer comme investi immédiatement de la puissance d'en haut; il se trouvait donc virtuellement le chef de l'humanité entière, réunie dans l'Église universelle. Cette puissance donnée par le ciel au pontife fut considérée comme étant d’une double nature, temporelle et spirituelle ; or, de même qu’il confère une portion de cette dernière aux évêques, qui l’exercent sous sa dépendance, il confie l'autorité temporelle à l’empereur consacré par lui, pour l'exercer’sous la dépendance et la direction du pape, tout en deveyant chef visible de l’Église dans les intérêts tempoporels. Les deux pouvoirs sont donc inséparables, l'un devant servir d'appui à l'autre, et ils ne sauraient se détruire pour la raison que l’essence de leur juridiction diffère.

Naturellement l'autorité prédominante est celle du pape, qui prononce comme arbitre sur les différends des princes, soit entre eux, soit avec leurs peuples. Pensée admirable, qui devança par le fait même les utopies de certains philosophes plus humains que pratiques, et qui pouvait apporter aux massacres de la guerre le remède que l’on demande aujourd'hui aux protocoles de la diplomatie,

omain.

Drient ; e prinstaurer sein où septenre des ons de 1verne-

n sacre trouve e autre le lien la fille ruté, de

irée de pereurs qui se mporel le chef sti imt donc

dans

u pon-

empoion de dance, ar lui, , tout empo-

evant pour la

Pape, inces, e, qui ophes

masd'hui

L'empereur étant non-seulement le chef de l'empire, mais de l'Italie et de toute la chrétienté, la raison voulait que l'on s’adressât au pontife pour qu’il donnât son consentement et son approbation à son élection. L'élu jurait entre les mains du clergé d'observer les règles de la justice et les lois positives; or, comme le couronnement était subordonné à cette condition, si l’empereur la violait, et surtout s’il portait atteinte à la foi dont il devait être le défenseur, il perdait :‘ 1t titre à l'obéissance. C'est là ce qu'il est nécessaire d’avoir bien présent à la pensée, si l’on veut comprendre l’histoire du moyen âge, et trouver le motif d’actes qui, vus d'une autre manière, ont paru arbitraires et entachés d’usurpation.

L'empereur, à son tour, comme administrateur temporel de la chrétienté, exerçait la suprématie sur tous les royaumes et sur Rome même, qui recouvrait son premier lustre comme capitale du monde. Peut-être transmit-il alors son titre de patrice au pape, lequel sacrifia les intérêts de sa propre domination à ce qu’il crut être l'avantage de la chrétienté ; car il sentait bien qu'en faisant Rome capitale et presque siége de l’empire, il élevait à côté de lui un pouvoir dont le sien devait souffrir, et qu'il subordonnait sa juridiction à celle du roi franc. Mais peut-on supposer que, laissé à sa liberté, il se fût décidé à se donner volontairement un maître (1)?

Si, par suite, l'Italie eut si cruellement à souffrir de l’in-

(1) CaampozuioN-Ficeac trouva en 1836, dans la Bibliothèque royale de Paris, une lettre envoyée avec des dons par Charlemagne au pape Adrien. Nous aimons à la reproduire ici, avec les instructions qui l’accompagnaient, comme preuve du respect que l’empereur portait au chef de l'Église.

I. Salutat vos dominus noster filius vester Carolus et f'ia vestra dominu nostra Fastrada, filii el filiæ aomini nostri, simul et omnis domus sua.

Il. Salutant vos cuncti sacerdotes, episcopi et abbates, atque omnis congregatio illorum in Dei servitio constituta, etiam el universus generalis populus Francorum.

ill. Gratias agil vobis dominus noster filius vester, quia dignati fuistis illi mandare, per decorabiles missos et melliflua epistola ves/ra, de vestra a Deo conservath sanilate, quia tunc illi gaudium et salus ac prosperitus esse cernitur quando de vestra sanitate vel vopurt vEsrr: salue audire et certus esse meruerit.

IV. Similiter mullas vobis agit gratias dominus noster filius vester de sacris sanctis orationibus vestris, quibus adsidue pr'o illo et fidelibus sanctæ Ecclesiæ et vestris atque suis decertatis, non solum pro vivis, sed etiam pro defunctis ; et si domino placuerit, vestrum bonum certamen dominus noster filius vester cum omni bonilate in omnibus retribuere desiderat.

V. Mandavit vobis filius vester, dominus videlicet nostes, auia Dec £ra-

lias et vestras sanclas orationes, cum lo et filia vestra ejus conjuge et

tervention continuelle des Césars dans ses affaires, élément hétérogène qui embarrassa sa marche et finit par amener sa chute, nous ne croyons pas qu'il faille en accuser les papes ni l'institution de l’empire; mais personne ne peut révoquer en doute que le concours des Septentrionaux à ce sanctuaire du savoir et des institutions sociales aida puissamment à faire dépouiller aux barbares la rudesse native. Du reste, si l'Italie était une victime nécessaire au salut de l’Europe, l’Iphigénie dont le sacrifice devait rendre favorable l'expédition contre Troie, que ses fils supportent donc avec dignité l’infortune à laquelle leur patrie fut vouée, et que ceux qui en ont recueilli tout le profit cessent enfin de les insulter !

La chrétienté devint alors une vaste monarchie, les princes révérant Charlemagne comme leur supérieur, les infidèles traitant avec lui comme avec le chef des croyants; mais ce chef était électif, c'est-à-dire de confiance, et toute autre autre forme de gouvernement pouvait subsister sous sa suprématie, même la république la plus libre. Une semblable unité n’était donc pas la monarchie universelle rêvée tour à tour par Charles V, par Louis XIV, par Napoléon, cette monarchie où toutes les nations seraient tenues d’obéir à une seule volonté, soumises à des lois faites pour d'autres coutumes que les leurs, et sacrifiées aux avantages d’un pays prédominant. Il y avait là influence, et non pas domination; on respectait l'individualité des nations, mais on introduisait l'harmonie dans le développement ua leur civilisation; les institutions de chacune étaient conservées, parce qu’elles dérivaient du caractère, des usages, de l’histoire.

Le titre de saint-empire atteste que ce pouvoir aspirait à une supériorité morale; à façonner la société laïque sur le modèle de la hiérarchie ecclésiastique; à substituer un ordre

prole sibi a Deo datis, vel omni domo sua, sive cum omnibus fidelibus suis, prospera esse videntur.

VI. Postea vero danda est epistola dicentibus hoc modo : Presentem epistolam misit vobis dominus noster jilius vester postulando scilicet SANCTITATI VESTRE W£ ALMITAS VESTRA anando eam recipiat.

VII. Deinde dicendum est : Misit vobis nunc dominus noster filius vester talia munera qualia in Saxonia preparare potuit, et quando placet sANcTI- TATI VESTRE Os{endamus ea,

VILL. Deinde dicendum erit : Dominus nosler filius vester hæc parva munuscula PATERNITATI VESTRE destinavit, inducias postulans interim dun: meliora SANCTITATI VESTRE preparare potuerié

IX, Deinde...., . (LG reste iañque. )

nent r sa S ni r en > du faire talie énie ntre ne à eilli

nces lèles s ce utre | Su able ur à moune utupréion ; isait

les dé-

it à r le rdre ibus

tem dicet

ester [Hi ÿ

arva duni

légal à cet état de choses qui a pour principe une espèce d'inimitié naturelle entre les différents peuples ; à les faire vivre en paix, réconciliés, sous cette influence souveraine, et telle était en effet l'intention des pontifes.

La prééminence de l'empereur sur les rois devait encore résulter de ce que cette dignité n'était ni héréditaire ni divisible; les pontifes soutinrent donc des luttes répétées pour garantir aux peuples la libre élection du chef commun, pour ne pas l’abandonner au hasard de la naissance.

Charlemagne légitima la domination des barbares en les attachant au sol ; lorsqu'il y eut un empereur d'Occident, ils cessèrent d'être considérés comme usurpateurs des droits de celui d'Orient, ainsi qu’ils l’étaient auparavant. L'avénement d’un roi barbare au trône des Césars les associa à la nation romaine, attendu que vainqueurs et vaincus n’eurent plus qu'un seul chef. On peut dire que, dès ce moment, fut établi le système féodal, c'est-à-dire cette échelle de pouvoirs, supérieurs les uns aux autres, jusqu’au plus élevé, au pouvoir indivisible qui dérivait de Dieu, unique source de toute autorité, et du pontife, son représentant.

L'Église était affranchie du pouvoir de l’ancienne Rome, qui l'avait tenue sous sa dépendance, comme elle l’avait fait de la religion nationale; mais, chez les anciens Germains, les droits et les fonctions ecclésiastiques étaient mêlés au pouvoir civil de telle sorte que, même depuis leur conversion, il y avait confusion des choses sacrées et profanes. Les évêques, de même que les ducs et les comtes, entraient dans le conseil du royaume ; les ducs, les comtes et les rois assistaient aux conciles de l'Église; ainsi le christianisme se confondait avec la nationalité, l'Église avec l’État. Charlemagne, désireux de ramener la noblesse et le sacerdoce à leur destination primitive, assigna, autant qu'il le pouvait, les limites respectives de l’ordre ecclésiastique et de l'ordre civil; dans le conseil impérial, il divisa en deux branches la haute noblesse et le clergé, qui forma dès lors un État distinct, en partie rapproché, en partie séparé de la noblesse, tantôt se concertant avec elle, tantôt agissant tout seul,

La noblesse féodale, appui et instrument du pouvoir royal, l'a souvent mis en péril; il lui fallait donc un contre-poids. Les communes n’existaient pas encore; si la noblesse faisait la force de l'État, le développement intellectuel se renfermait tout entier dans îe corps ecciésiasiique, gardien de l’ancienne

culture romaine et chrétienne, qu’il favorisait au même degré qué la noblesse était favorable aux éléments germaniques ; cette dernière, comme force de l’État, appartenait au gouvernement particulier de la nation; de sorte que, pour former une république européenne, il fallait, dans chaque État, adjoindre au pouvoir national de la noblesse une autre autorité reconnue dans l'assemblée générale des nations chrétiennes, et qui fût apte à maintenir le lien universel.

Charlemagne fonda sur ces deux classes la constitution de V'État. Ses institutions tendaient évidemment à soutenir le pouvoir royal; mais il respecta les lois de la noblesse, et comprit en même temps que l'élévation du clergé était un besoin de son temps. Étrangers à la jalousie, les forts songent moins à abaisser ce qui les entoure qu’à s'agrandir par l'extension vigoureuse de leurs facultés. L'éducation des peuples fut toujours un des premiers soins de l’Église, et pour accomplir cette tâche, il faut du pouvoir, de l'influence et des richesses. Les richesses alors consistaient principalement en biens-fonds; le clergé, comme propriétaire, se rattachait d’autant plus au gouvernement germanique fondé sur la propriété territoriale, Cette influence acquise par les évêques, leur chef entrait avec les États dans des relations qui, sans être essentielles à la vocation ecclésiastique, n'étaient point en opposition avec elles.

Elle était donc à la fois morale et politique dans sa grandeur, l'idée de l'empire telle que la concevait le moyen âge ; et l’on aurait tort d'attribuer à Charlemagne et à Léon les maux qui en résultèrent, quand l'unité due à la combinaison des deux principes périt dans une discorde également fatale à l’un et à l’autre, quoique pleine d'enseignements pour l'humanité.

Si la seconde dynastie franque eut pour mission de combattre le paganisme et l'Islam, comme la première avait dû terrasser l'arianisme, cet ordre nouveau de l'État répudiait entièrement les idées de l'idolâtrie, mais surtout celles des mahométans, qui mettaient dans la même main les pouvoirs temporel et spirituel, c'est-à-dire la justice et la raison là où se trouvait la force ; les chrétiens, au contraire, faisaient consister ces vertus dans le sacrifice. Ainsi là on proclamail le fatalisme, ici la grâce.

Le saint empire romain avait conservé et réuni tous les éléments communs aux peuples de l'Europe : Dieu, foi, loi, droit ecclésiastique, langue latine: en outre, il établissait une réci-

ps

CL rm D OS PS M En ne

legré ques ; uverrmér État x torité nnes,

on de hir le com- Jesoin moins nsion it touomplir essês.

fonds; [us au oriale, entrait elles à n avec

ndeur, et l’on qui en K prinà l’au-

battre rasser ement étans, et spivait la vertus ici la

Ps élé- , droit e réci-

procité d’action entre le Nord et le Sud, salutaire à tous deux, et qui, comme un courant électrique entre deux pôles opposés, produisait la vigueur et la vie, calmant d’un côté pour exciter de l’autre.

L'empire chrétien devient ainsi le second élément de l’histoire moderne. En effet, parce qu’il est chrétien, il se fonde sur la justice, et rend impossible la tyrannie d’un despote ou d’une faction, sans que la voix du pasteur etla communion des fidèles soient reniées ; au lieu de se soutenir au moyen des contre-poids compliqués d’une constitution politique, l'autorité repose sur le caractère personnel, et prend pour guide l’amour plutôt que le droit strict. Voilà pourquoi la puissance des empereurs, ayant pour appui l'opinion et non l'étendue des possessions, était tout à fait populaire; ce qui fit que Frédéric Barberousse, avec un patrimoine très-resserré, put exercer une autorité des plus rigoureuses, et que François II, qui en avait de très-vastes, dut laisser l'empire lui échapper dès qu'on n’eut plus foi dans sa grandeur et sa dignité. Quand Napoléon voulut élever sur les ruines de la république française une domination qui ne pouvait être légitimée que par l'élection populaire, il évoqua, pour s’attribuer une sorte de légitimité, le fantôme de Charlemagne, dont on porta devant lui la couronne, l'épée, le sceptre, et se fit sacrer par le pape.

Charlemagne mérite donc plus de reconnaissance de la postérité comme le fondateur de la constitution qui, jusqu'à nos jours, a réuni l’Europe centrale, qu'il ne mérite de gloire pour ses conquêtes. Cet empire, dans le sens chrétien d'union religieuse de tous les peuples de l'Occident, produisait l’intime accord de la foi avec le droit ; puis il créait une légitimité sacrée, en effectuant dans l’ordre des choses temporelles l’unité existant dans l’ordre des choses spirituelles, et en facilitant, comme dans une même famille, la diffusion des améliorations apportées dans la vie sociale et les idées. Tous les princes les plus puissants de l'Europe s'employèrent pour obtenir le couronnement qui conférait ce droit suprême, ce qui fut une cause de mouvement et de civilisation. De leur côté, les papes, comme tuteurs de ceux qu'ils couronnaient, en même temps que dépositaires de leur serment et du vœu des peuples, prêtaient leur appui aux barons, aux princes ecclésiastiques, aux communes, pour qu'ils opposassent des barrières aux empiétements des empereurs, favorisant ainsi la liberté politique, qui devait Hinir par se tourner contre eux-mêmes,

Gouvcrnement.

Roi.

Page 1