CHAPITRE XVHI
L'ÉGLISE AU TEMPS DE CHARLEMAGNE
Des hommes d'État inhabiles sont poussés par une défiañce mesquine à s'opposer aux sentiments de leur époque, dans l'espoir d’en retarder les progrès, où ils voient un danger pour toute puissance qui ne se soutient que par l'habitude; le grand homme, au contraire, connaît son temps, et, sans s’effrayer de sa marche progressive, il en emploie les éléments pour éohsolider l'édifice qu'il prépare et que l'avenir respéctera. Charlemagne vit que le elergé, grâce aux nombreux services qu’il avait rendus au milieu du bouléversemènt des barbares, avait acquis un pouvoir immense sur l’opinion ; or, reconnaissant que cette influence pourrait être utile à sès projets de civilisation et d'unité, loin d'en prendre ombrage, il l’accrut au moyen de la richesse, du pouvoir, du respect. Tandis qu'il arrêtait par les armes l’irruption de ka barbarie, les mission: naires entreprenaient d’adoucir par la parole la rudesse farouche des peuples limitrophes, et la vénération envers le chef dé l’Église empéchait là ruine dè la société et des mœurs. :
Une fois les Saxons assujettis par la prédication, il couvrit les frontières de la France d’une barrièrè nôn pas tant de fortifications que d'évêchés, qui changèrent des ennemis menagants en voisins croyants et indusirieux, attachés au champ, à l'églisé, aù village natal. A l'intérieur, îl combla le clergé de biéns temporels et miltiplia lès fondations picusés, attribua à chaque église une manse exempte d'impôts et de corvées, et soufirma, par un seul acte, à celle de Saint-Martin de Tours quarante-huit métairies, dont lès bénéficiers avaient céssé de payer le cens ; il fit relevèr par Louis, en Aquitaine, douze monastères, et en édifia douze auires. Les chroniques l’ont porté saint pour avoir institué autant de couvents que l'année compte de jours.
Il n’est pas vrai que la dîme, institution déjà connue dans la religion hébraïque, n'ait été rendue obligatoire que par Char-
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lemagne (1); seulement il en assura la perception, et l’imposa aux nouveaux convertis, sous menace d’excommunication, enrichissant ainsi le clergé plus que n'aurait pu le faire une forte dotation. Conformément à un décret du pape Gélase, il ordonna que le produit de la dime fût également réparti entre l'évêque, les prêtres, les fabriques de chaque diocèse et les pauvres, c’est-à-dire les hôpitaux. Ces établissements étaient administrés et desservis par la charité désintéressée du clergé; ainsi l'accroissement des richesses ecclésiastiques tournait au profit des indigents.
Mais on ne fait pas tant prospérer l’Église par les largesses qu’en extirpant es mauvaises herbes qui empéchent le bon grain de se développer. Charles apporta donc remède aux abus à l’aide desquels certains ecclésiastiques se permettaient de dépouiller les églises de leurs biens, pour les donner à leur famille, ou les détourner de leur destination primitive, Des mesures furent prises pour que les personnes dévotes ne fissent pas de donation au préjudice de leurs héritiers; il voulut que les patrimoines ecclésiastiques ne fussent jamaïs assignés à des laïques qu’à titre précaire, et à la condition que celui qui en aurait la jouissance payerait double dîme, et conserverait les monuments du culte.
Il faut remarquer que l'autorité de Charlemagne émanait du pape *omme une délégation; ik pouvait donc s'occuper d’affaires ecclésiastiques sans empiétement, d'autant plus que ses ordonnances, en matière religieuse, n'étaient que des applications des canons de l'Église.
Les comtes furent reconnus comme les protecteurs officiels des églises, et nous voyons un grand nombre de monastères obtenir par eux la confirmation ou la restitution de leurs droits. Le plus souvent aussi, un des délégués royaux était ecclésiastique, comme le réclamaient les attributions politiques conférées aux évêques par Charlemagne.
Comme la juridiction était attachéé à la propriété des terres, lé clergé exerçait ce droit sur ses domaines de la même manière que les vassaux dans leurs fiefs ; c’est pourquoi les donations étaient orAinairement accompagnéés d’une immunité portant qu'aucun juge royal ne pourrait faire acte d'autorité sur les terres de l’Église, Les avocats des églises tenaient, au
(1) On lit dans un statut de Pépin, adressé à l’évêque de Ma vd « Orla
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donnez en notre nom que tous, bon gré mal gré, payent
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moins une fois l’an, un plaid dans les villes qui en dépendaient, et y rendaient la justice, assisté d'hommes bien famés, appeles bons hommes.
Toutefois Charlemagne ajouta beaucoup à la juridiction canonique, et l'étendit jusqu'aux faits entraînant la peine capitale, Aucun clerc ne put être détenu sans que l'évêque diocésain en reçôt avis, et l'information relative aux délits même les plus graves était du ressort des évêques.
Les ecclésiastiques n’admettaient pas dans leurs tribunaux la preuve par le jugement de Dieu; Charlemagne ordonna qu'ils se disculpassent selon le droit ecclésiastique, c'est-àdire par des témoins, ou le serment prêté sur les quatre évangiles en présence du peuple, assisté de trois, cinq ou six prêtres, ou bien, selon l’occurrence, d’un certain nombre de laïques (conjuratores).
Cette juridiction valut à l’Église de pénétrer de plus en plus dans l’intérieur des familles, à cause des questions de :nariages et de testaments, qui étaient de sa compétence; elle servit encore à lui procurer de nouvelles possessions, attendu que beaucoup de séculiers, pour jouir des avantages attachés à ses tribunaux, plaçaient leurs biens sous sa dépendance. En effet, les codes étant rédigés par des princes barbares, et appliqués par des hommes grossiers et passionnés, le droit canonique devait paraître la perfection même; les tribunaux épiscopaux, aux formes régulières, au doit stable, l’emportaient de beaucoup sur les cours des comtes, plus ignorants et plus corrompus que les gens d’Église.
Mais, comme le clergé se trouvait presque dégagé de toute dépendance envers l'État, Charlemagne mit des bornes, par des recommandations spéciales, à ce que les concessions avaient d’excessif. Le concile de Francfort autorisa à en appeler au roi des décisions rendues par les cours épiscopales ; mais on se soucia peu de ce droit. Charlemagne restreignit le droit d'asile, dont il priva les assassins (1); il voulut qu'on expulsât le criminel qui s’enfuyait sur les terres ecclésiastiques pour se soustraire à la juridiction séculière ; que, dans le cas contraire, le comte l’arrêtât de force (2), et, si l’évêque s’y opposait, que ce dernier füt passible d'une amende.
Une loi remarquable est celle par laquelle il ordonna que
(1) Cap. de 779.
(2) Cap. de 803,
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les sujets romains, francs ou alemans, seraient soumis à cette prescription tirée du code Théodosien : « Que le plaignant ou « Paccusé qui, en tout état de cause, aura choisile jugement de « l’évêque soit conduit devant lui immédiatement, nonobstant « l'opposition de son adversaire, et que tout ce que l’évêque « aura décidé soit exécuté. Que le témoignage d’un seul évêque « soit reçu sans réserve par les juges, et qu'après le sien il «n’en soit pas admis d’autres dans la même affaire. » Cette loi se trouve en effet à la fin de la collection de Théodose, comme un rescrit de Constantin Ablavius, préfet du prétoire ; mais elle passe pour supposée, et l’on ne voit pas qu'elle ait jamais été observée avant Charlemagne, tüuis que depuis cette époque les évêques s’en firent un moyen puissant pour étendre leur juridiction.
La discipline du clergé et la rigidité de ses mœurs s’étaient relâchées par l’accroissement de ses richesses, par l’introduction dans son sein de personnes appartenant à des familles illustres et puissantes, par la facilité avec laquelle les dignités étaient accordées non au zèle ct au mérite, mais à la brigue. Les rois, en s’attribuant l'élection des évêques, donnaient souvent la préférence à des intrigants et à ceux qui, ayant plus d'argent, savaient mieux le dépenser dans leur intérêt. Ce désordre n’échappa point à Charlemagne, et si d’abord il désignait les prélats suivant son bon plaisir (1), sur la fin de son
(1) Nous rapporterons à ce propos deux faits qui peuvent donner une idée
-de l'intervention du roi dans les affaires ecclésiastiques, Le chroniqueur de
Saint-Gall raconte que Charlemagne « fit l'un des é.èves de l’école de son pa- « lais, qui était pauvre, chef et écrivain de sa chapelle. Un jour qu’on annonça « la mort d'un certain évêque au très-prudent Charles, il demanda si ce prélat « avait envoyé devant lui, dans l’autre monde, quelque portion de ses biens ct « du fruit de ses travaux. Pas plus de deux livres d'argent, seigneur, ré- « pondit le messager. Le jeune homme dont il s’agit, ne pouvant contenir dans « son sein la vivacité de son esprit, s'écria malgré lui, en présence du roi : « Voilà un bien léger viatique pour un voyage si grand et de si longue « durée! Après avoir délibéré quelques instants en lui-même, Charles, le plus « prudent des hommes, dit au jeune élève : Qu'en penses-tu ? Si je te donnais « cel évéché, aurais-lu soin de faire de lus ronsidérables provisions pour « ce long voyage? L'autre, se hâtant de dévorer ces sages paroles comme des « raisins mûrs avant le terme, et qui seraient tombés dans sa bouche entr'ou- « verte, se précipita aux pieds de son maitre, et répondit : Seigneur, c'est à « la volonté de Dieu et à votre puissance à en décider, —.Cache-toi, reprit « le roi, sous le rideau tiré derrière moi, et tu apprendras combien tu as « de rivaux pour ce poste honorable. Dès que la mort de l’évêque fut connue, « les officiers du palais, toujours prêts à épier les malheurs ou tout au moins « le trépas d'autrui, impatients de tout retard, et s'enviant les uns les autres,
règne, il restitua formellement aux ecclésiastiques et au peuple l'élection de l’évêque, bien que ce fût d'ordinaire sous la présidence de commissaires royaux ; mais la simonie corrompit les élections populaires, comme elle avait corrompu la nomination faite par le prince.
La hiérarchie avait été bouleversée sous les Mérovingiens, et l’esprit d'indépendance, précurseur de la féodalité, se glissait aussi dans l’Église. Les évêques, s'étant soustraits à l’autorité des métropolitains, disposaient à leur gré des revenus ecclésiastiques, et étendaient de plus en plus leur juridiction au détriment du clergé inférieur. Une fois entrés dans les assembiées nationales, ils y obtinrent la prépondérance, grâce à la sainteté de leur caractère et à une plus grande instruction.
« firent ogir, pour obtenir l'évêché, les familiers de l’empereur ; mais celui-ci, ferme dans son dessein, les refusa tous, disant qu'il ne voulait pas manquer de parole à son jeune homme. A la fin, la reine Hildegarde envoya les grands du royaume, et vint ensuite elle-même solliciter cet évêché pour son propre clerc. Le roi reçut sa demande de l’air L plus gracieux, assura qu'il ne pouvait ni ne voulait lui rien refuser, mais ajouta qu'il ne se pardonnerait pas de tromper son jeune clerc. A la manière de toutes les femmes, quand elles prétendent faire prédominer leurs désirs et leurs idées sur la volonté de leurs maris, la reine, dissimulant sa colère, adoucissant sa voix naturellement forte, et s’efforçant d'amollir, par des manières 'caressantes, l’âme inébranlable de Charles, lui dit : Cher prince, mon seigneur, pourquoi perdre cet évéché en le donnant à un tel enfant ? Je vous en conjure, mon aimable maitre, vous ma gloire et mon appui, accordez-le à mon clerc, votre servileur dévoué. A ces paroles, le jeune homme, à qui Charles avait enjoint de se placer derrière le rideau auprès duquel lui-même était assis, s’écria d’un ton lamentable, mais sans quitter le rideau qui l’enveloppait : Seigneur soi, tiens ferme ; ne’ souffre pas que personne arrache de tes mains la puissance que Dieu t'a donnée. Alors ce prince, ami courageux de la vérité, . ordonna à son clerc de se montrer, et lui dit : Regçois cet évéché; mais apporte tes soins les plus empressés à envoyer devant moi et devant toimême, dans l'autre monde, de grandes aumônes et un bon viatique pour le long voyaye dont on ne revient pas. »
Le même chroniqueur dit encore : « Un autre prélat étant mort, Charles lui donna pour successeur un certain jeune homme, lequel, tout content, se préparait à partir. Ses serviteurs lui amenèrent, comme il convenait à la gravité épiscopale, un cheval qui n'avait rien de fringant, et lui préparèrent un escabeau pour se mettre en selle. Indigné qu'on le traitât comme un infirme, il s'élança de terre sur sa bête si vivement qu’il eut grande peine à se tenir et à ne pas tomber de l'autre côté. Le roi, qui vit ce qui se passait de la balustrade du palais, fit appeler cet homme et lui dit : Mon brave, tu es vif, agile, prompt, et tu as bon pied. La tranquillilé de notre empire est, tu le sais, sans cesse troublée par une multilude de guerres ; nous avons besoin dans notre suite d'un clerc tel que toi. Reste donc pour étre le compagnon de nos faligues, juisque lu peux monter si lestement à che- « val, » (Guizor, Histoire de la civilisation en France, t. 1, p. 298-99.)
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Dès qu’ils eurent obtenu du pouvoir dans les cités, ils s’'emparèrent des débris du gouvernement municipal, tandis que leurs vastes domaines les mettaient au rang des plus grands seigneurs séculiers.
Ces prélats, élus souvent quoique indignes, occupés de soins étrangers à leur mission sainte, se livraient à des pensées toutes mondaines; on les voyait voyager, faire des chasses bruyantes, étaler le faste, se mêler des affaires du siècle, in: triguer à la cour, profaner les mystères et se livrer à des excès sacriléges.
Leur exemple descendait facilement dans les rangs inféricurs ; aussi les conciles élèvent-ils souvent des plaintes chaleureuses contre les égarements des moines et des prêtres (1). Les particulier" et l'administration publique, l'autorité civile et religieuse cherchaient à réprimer de si graves abus.
Hincmar de Reims, Érard de Tours, Riculfe de Soissons dictèrent des règles au clergé, lui rappelant que son devoir est de répandre la parole de Dieu, de détruire les vices, de mettre en honneur la vertu, d'enseigner à tous le symbole de la foi et l’oraison dominicale. Ils lui recommandaient de prendre soin des veuves, des orphelins, des étrangers; d'éviter tout commerce avec les femmes, de mener une vie sobre, de ne pas abuser de l’excommunication, de ne point courir le pays en trafiquant, et de ne pas s’introduire dans les maisons; les prêtres, ajoutaient-ils, doivent s'abstenir de porter les armes, de sc faire entrepreneurs, de fréquenter les tavernes, de laisser vendre du vin dans les églises, sous peine des verges et de l’excommunication ; enfin il leur était enjoint de chanter convenablement le Gloria, le Sanctus, le Kyrie eleison, les Psaumes; d'avoir des écoles, et des livres écrits correctement ; de se vêtir d’une manière décente, pour inspirer une idée auguste du saint ministère; de se servir des vases sacrés en argent, et de tenir toutes choses avec propreté.
D’autres tracèrent pour les moines des règles d’une telle perfection qu'il n’est pas étonnant s'ils ne parvenaient pas tou-
L'ÉGLISE AU TEMPS DE CHARLEMAGNE
(1) Samnr AneLE (de Laud. virgin., p.364) fait le portrait d’une ahbesse de son temps, qu'il représente avec la jupe (subucula) de toile fine, de couleur violette; par-dessus une tunique écarlate à larges manches, et une coiffe de soie rayée; chaussée de soulers en peau rouge ; ses cheveux, frisés avec le fer, lui tombaient sur le front et sur les tempes ; un voile, attaché sur sa tête avec des rubans, lui descendait autour du sein, et flottait par derrière jusqu’à terre; ses ongles, qu'elle avait taïllés en pointe, ressembiaient à des griffes de faucon.
Réformes,
Chanoines,
jours à y atteindre. Celle de saint Benoît, ne paraissant pas assez austère, fut rendue plus rigide par saint Colomban. Fructueux, Wisigoth issu du sang royal, en introduisit une, au milieu du septième siècle, qui l’'emportait sur celle d’Isidore de Séville. Benoît d’Aniane, Goth de race, fils des comtes de Maguelone, fut d’abord échanson de Pépin, et porta les armes au service de Charlemagne ; dégoûté du monde, il se fit moine. La règle de saint Benoît lui paraissant bonne seulement pour des hommes faibles et nour des novices, il en exagéra les rigueurs jusqu’à se rendre ridicule dans l'esprit des religieux; enfin il résolut d’imiter les Basile et les Pacôme dans leurs austérités; mais, ayant reconnu l’impossibilité d’y réussir, il se contenta de ramener son ordre à l’observance de ses premiers règlements. S'étant entouré de quelques disciples plus fervents, il bâtit à Aniane un monastère avec toute la splendeur que sa richesse lui permettait de déployer, et qui contenait mille moines, parmi lesquels il introduisit toute la rigidité cénobitique; à cet effet, il écrivit le Code des Règles, corps de droit de la vie monastique.
Ce réformateur ajouta à la législation large et généreuse du
fondateur des bénédictins beaucoup de prescriptions minu-
tieuses, comme les suivantes : Ne pas se raser pendant le carême, si ce n’est le jeudi saint ; faire usage du bain seulement quand le prieur le veut; ne manger de volaille que pour cause de maladie et à Noël et à Pâques; jamais de fruit ni de salade; porter un capuchon de deux coudées; se faire saigner à des époques fixes, ct autres observations minutieuses que le législateur du mont Cassin avait abandonnées à la ferveur de chacun et à la prudence des supérieurs.
La nouvelle constitution fut publiée dans une assemblée de moines et d’abbés, convoquée par Louis le Débonnaire, sous la présidence de Benoît d’Anianc lui-même, dans le but de réformer les ordres religieux (1).
Saint Chrodegand, évêque de Metz, soumit le clergé de sa cathédrale à une règle qui prescrivait la vie commune dans une maison contiguë à l’église, avec vœu d’obéissance à l’archi-
(1) Une statistique du temps donne les chiffres suivants pour les grands monastères de l’empire, sans compter ceux de l'Italie : 23 pour la Germanie, 24 pour la France et 36 en Aquitaine; en tout 83. Ils étaient divisés en trois classes : ceux de la première devaient au roi le donativum et le service de guerre; ceux de la deuxième, le donativum seulement; enfin les derniers n'étaient tenus qu’à prier pour le salut de l'empire et de la nation.
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diacre, cn distribuant les heures entre l’étude et la pritre. Bien qu’il déclarât vouloir s’en tenir aux prescriptions de saint Benoît, il y introduisit divers changements. L'ordre ne fut pas obligé à la pauvreté; mais chacun dut laisser la propriété de ses biens à Saint-Paul de Metz, en se réservant l’usufruit et la libre disposition des aumônes obtenues pour la messe, la confession, ou, comme nous dirions, pour le soin des âmes ct l’assistance donnée aux malades. Les membres-de la congrégation pouvaient sortir et se promener tant que le soleil était sur l'horizon, mais ils devaient être rentrés à la nuit; il: couchaient dans des dortoirs communs. Les plus âgés recevaient, chaque année, une cape neuve, et celle qu'ils laissaient passait aux jeuncs ; ils avaient, en outre, une peau de génisse pour leur chaussure, et quatre paires de sandales par an.
Ceiteinstitution est celle des chanoines ; bien qu’on en puisse trouver quelques vestiges auparavant (1), elle eut seulement alors une règle déterminée, qui les assujettit à la psalmodie en commun, et associa la vie monastique à la vie séculière. Charlemagne en fut tellement satisfait qu'il fit recueillir, dans le concile d’Aix-la-Chapelle, tout ce qui avait été écrit de mieux pour diriger ces associations, lesquelles s’étendirent bientôt en Italie (2) et ailleurs. Elles se maintinrent ainsi jusqu’au douzième siècle, lorsque, pour mettre un {erme aux scandales qui en résultaient, les chanoines cessèrent de manger en commun; chacun alors, continuant d’habiler dans la maison dite canonica, reçut une prébende particulière. Pour qu'on ne soit pas étonné de la soumission du clergé libre à de nouvellesrigueurs, nous devons rappeler que les biens du cl rgé étaient administrés par l’évêque, qui distribuait à chaque prêtre la part qu'il croyait devoir lui assigner; or, comme les évêques, par suite des habitudes mondaines qui s'étaient glissées parmi cux, négligeaient parfois leur clergé au point de le laisser manquer du nécessaire, une institution qui lui assurait une existence convenable et même aisée fut favorablement accueillie.
L'ÉGLISE AU TEMPS DE CHARLEMAGNE
(1) Dès les premiers temps, il y eut des prêtres attachés aux cathédrales, qui formaient un collége. Ils vivaient des biens de l’Église, ct assistaient l’évêque dans les mystères et les synodes.
(2) Côme avait des chanoines en 803; Saint-Jean de Florence, en 824. Ils furent introduits à Milan au onzième siècle seulement, lorsqu'on espéra remédier ainsi au concubinage. Les tablettes sur lesquelles on inscrivait les noms des chanoines étaient enduites de cire ; de là le tit'e de primicerius, secundocerius, etc.
Charlemagne s’appliquait aussi à la réforme du clergé, cherchant à introduire dans la vie religieuse l’ordre et l'activité qu'il avait apportés dans le gouvernement temporel. 1l ordonnait donc aux commissaires royaux d'examiner s’il s'élevait des plaintes contre les évêques et les abbés ; si ceux-ci vivaient conformément aux canons ; si les églises étaient tenues convenablement; s’il s’y commettait quelque désordre auquel l’évêque füt hors d’état de remédier (1). Dans ce but, il réclamait des évêques une coopération zélée. Nous citerons, comme témoignage, la lettre de Leidrade, nommé par lui évêque de Lyon, une des églises les plus importantes, mais qui était aussi une des plus corrompues ; toutefois, nous éloignerons la partie qui ne ferait que donner une idée peu favorable du goût de l’auteur :
« Au puissant Charles, empereur, Leidrade, évêque de Lyon, « salut...
« Vous avez daigné jadis destiner au gouvernement de « l’Église de Lyon moi, le plus infime de vos serviteurs, inca- « pable et indigne de cetle charge ; mais, comme vous traitez «les hommes bien moins selon leur mérite que selon votre « bonté accoulumée, vous en avez agi avec moi comme ila plu « à votre incffable piété... Il manquait beaucoup de choses, «extérieurement ct intérieurement, à cette Église.…, Écoutez « donc ce que, moi, votre très-humble serviteur, j'ai fait de- « puis mon arrivée, avec l’aide de Dieu et la vôtre...
« Lorsque j’eus, suivant votre ordre, pris possession de cette « Église, j'agis de tout mon pouvoir, selon la force de ma « petitesse, pour amener les offices ecclésiastiques au point « où, avec la grâce de Dieu, ils sont à peu près arrivés. Il a « plu à votre piété d'accorder à ma demande la restitution des « revenus qui appartenaient autrefois à l'Église de Lyon, au « moyen de quoi on a établi une psalmodie où l’on suit, autant « que nous l’avons pu, le rite du sacré palais, en tout ce qui « comporte l’office divin. J’ai des écoles de chantres, dont plu- « sieurs sont déjà assez instruits pour pouvoir en instruire « d’autres. En outre, j'ai des écoles de lecteurs qui non-seule- « ment s’acquittent de leurs fonctions dans les offices, mais -« qui, par la méditation des livres saints, s’assurent les fruits « de l’intelligence des choses spirituelles. Quelques-uns peu- « vent expliquer le sens spirituel des Évangiles; plusieurs ont
(1) BALUZE, t, I, p. 244, 375, 453, 264 ct passim.
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Lyon,
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« l'intelligence des prophéties; d’autres, des livres de Sälo- « mon, des Psaumes et même de Job. J'ai fait enfin tout ve « que j'ai pu pour la copie des livres. J'ai procuré également « des vêtements aux prêtres et ce qui était nécessaire pour « les offices. Je n’ai rien omis de ce qui a été en mon pouvoir « pour la restauration des églises; si bien que j'ai fait recou- « vrir la grande église de cette ville, dédiée à saint Jean-Bap- «tiste, et que j'ai reconstruit de nouveau une portion de murs. « J'ai réparé aussi le toit de l’église de Saint-Étienne, et j'ai re- « bâti de nouveau celle de Saint-Nizier et de Sainte-Marie, sans « compter les monastères et les maisons épiscopales tombant « en ruine, et qui ont été réparés et couverts par mes ordres... « En tout, nous avons ordonné que les décrets des anciens rois « des Francs fussent exécutés, afinque, comme il a été par eux « statué :::r les actats et les agrandissements, les moines pos- «sèdent à jamais, sans contestation, tout ce qu’ils ont à pré- «sent, et ce uu’avec la grâce de Dieu ils pourront acquérir un «jour (‘\. »
Char emagne fit faire, par Paul Warnefride, un recueil d’homélies ue saint Augustin, de saint Ambroise, de saint Hilaire, de saint Jean Chrysostome, de Léon et de Grégoire le Grand, pour servir de modèles aux orateurs sacrés. Il ordonna de prêcher dans toutes les paroisses de manière à être compris par le peuple, et voulut, en outre, que les évêques lussent fréquemment à leurs ouailles la Bible et les saints Pères.
Les conciles, qu'il fit réunir fréquemment, furent surtout opposés par Charlemagne au relâchement de la discipline; nous n’en trouvons pas moins de quarante sous son règne. Quelques-uns traitèrent aussi d'intérêts politiques ; mais tous s'occupèrent particulièrement de l’organisation morale de la société civile et religieuse. L'empereur avait soin de prêter aux canons ecclésiastiques l'appui du bras séculier.
Les décrets de réforme émanés de ces conciles nous révèlent les mœurs et les abus du clergé, le contraste entre ia pensée du législateur et la corruption des gouvernés ; en effet, outre le ton continuel de la prédication, ils règlent les moindres actes par des prescriptions, indice d'une société nouvelle qui rappelle des enfants dont chaque pas a besoin d’être dirigé par la mère. On y trouve la défense faite aux ecclésiastiques de se trouver avec des femmes autres que leur mère; on leur
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(1) Guzor, Hist, de la civilisation en France, t. IT, p.214.
reproche souvent la sensualité, et les divertissements mondains, le faste, les chasses bruyantes, le service militaire leur sont interdits. L’avidité d'acquérir de riches patrimoines faisait que l’on cherchait à attirer dans les ordres les jeunes gens opulents ; d’autres y entraient pour se soustraire à l'obligation de porter les armes. Charlemagne s'éleva contre l'un et l’autre abus (1). Le concile de Châlon-sur-Saône s'exprime ainsi : « On impute à certains de nos frères de persuader à d’autres, «par avarice, de renoncer au siècle ct de donner leurs biens à « l’Église ; que cette idée soit déracinée des esprits, parce que « le prêtre doit chercher le salut des âmes, non un lucre ter- «restre. Il faut que les offrandes soient spontanées, et l'É- « glise doit non-seulement s'abstenir de dépouiller les fidèles, « mais encorc secourir les n:cessiteux (2). »
Les choses n’allaicnt pas mieux hors de France; en Angleterre, par exemple, d’après ce que nous apprennent les lettres de Boniface et de Bède, les conciles réprouvent les fréquents pèlerinages faits à Rome par des Anglaises, qui pour la plupart se corrompaient dans le voyage, à tel point qu'il n'était pas de ville en Italie où l’on ne trouvât des prostituées de cette nation. De plus, Boniface, écrivant à Éthelbald, roi de Mercic (3), lui reproche les mauvaises mœurs des femmes ; il lui cite, par opposition, ce qui sc pratiquait chez les païens de l’ancienne Saxe, où la jeune fille qui déshonorait la maison paternelle, la femme qui souillait le lit conjugal, étaient parfois condamnées à se pendre de leurs mains; on les brûlait ensuite, et le complice était pendu également ; ailleurs, les femmes conduisaient en foule la coupable par le village, la jupe écourtée, en la fustigeant jusqu’à ce qu'elle tombôât sans vie.
On retrouve plus souvent, dans les conciles d'Orient, les traces de pratiques païennes, comme de consulter les augures, de fêter les calendes, le commencement de mars, etc.; on voyait aussi les danses d'hommes et de femmes à la manière des anciens, dont on imitait les mystères, les jeux scéniques et les bacchanales ; les hommes se traveslissaient en femmes, ct celles-ci prenaient des vêtements d’hommes ; les étudiants en droit, pour afficher la prétention de continuer les usages de Rome, célébraient, d'une manière profane, leur entrée dans
(1) Cap. de 805, c. 15.
(2) Concil. Cabil., an. 813, c, 6.
(3) Ep. 19, ap. Banow., ad, 745.
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L'ÉGLISE AU TEMPS DE CHARLEMAGNE. 345
l'école et les différents degrés qu’ils obtenaient; d’autres solennisaient les agapes avec les anciens abus, ou juraient par les objets sacrés d’autres temps (1).
Les règles de réformé les plus étendues furent données par le concile quinisexte. Après avoir permis aux membres du clergé oriental de garder leurs femmes, il défend aux moines et aux clercs d'assister aux spectacles, aux courses de chevaux, aux théâtres ; s'ils vont à une noce, ils doivent se retirer à l’arrivée des comédiens. Il recommande en outre de ne pas tolérer certains ermites qui rôdent par la ville, avec des cheveux et des vêtements noirs ; de ne pas ouvrir d’hôtelleries dans l'enceinte des églises, et d'y chanter avec décence sans forcer la voix; de ne pas parer de pierrcries et d’habillements magnifiques les jeunes filles qui vont prendre l’habit religieux. Il interdit à deux frères d’épouser les deux sœurs, au parrain la mère de son filleul, au catholique une hérétique. L'2xcommunication est lancée contre ceux qui exécutent des peintures obscènes, ou font boucler artificiellement leurs cheveux; défense d’entrer dans les bains avec des femmes, de jouer aux dés, de donner des représentations théâtrales ou des combats avec des bêtes féroces ; six ans de pénitence sont imposés aux devins et à ceux qui les consultent, aux conducteurs d'ours et à ceux qui disent la bonne aventure. Il prohibe les invocations à Bacchus lors de la vendange ; il défend de se travestir ; d’allumer des feux devant les maisons à la nouvelle lune ; de donner des gâteaux à Noël, sous prétexte de l'enfantement de Marie, puisqu'elle n'avait pas eu hesoin de relever de couches; de lire dans l'église de fausses légendes de martyrs.
Les vestiges du paganisme n'étaient pas non plus anéantis en Occident, où l’on continuait à célébrer des fêtes ridicules, comme celle des Fous, où des hommes et des femmes couraient les rues, travestis en animaux, et surtout en cerfs et en vaches. Après les repas funèbres, on représentait un spectacle bouffon avec des ours, des danseuses, des figures de démons qui faisaient des hurlements et des gestes étranges, et l’on terminait le tout en s'enivrant. D'autres danses sacrées étaient en usage dans les églises aux plus grandes solennités ; elles continuèrent longtemps parmi les Mozarabes d'Espagne, et n'étaient pas encore entièrement tombées en désuétude, il y a un siècle, dans la Franche-Comté.
(1) Concté. quinisextum in Trublo.
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