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CHAPITRE XVIII

Fanatiques et grossiers dans ! e principe, les Sarrasins ne purent être que funestes au savoir, et si l'incendie de la bibliothèque d’Alexandrie n’est pas prouvé, il s'accorde néanmoins avec les sentiments des premiers califes. Le pape Agathon recommande à l’empereur grec les légats qu’il envoie au concile de Constantinople comme des hommes d’un zèle intègre, chez qui la fidélité aux traditions remplace la conscience ; car, ditil, comment peut-il se trouver une connaissance parfaite de la sainte Écriture chez des gens qui vivent entourés de barbares, et sont contraints de se procurer la nourriture au jour le jour ? De leur côté, les Pères du synode romain écrivent : Si notre attention se porte sur l’éloquence profane, nous croyons que personne ne peut se flatter de la bien connaître. La fureur de nations barbares agite et bouleverse sans relâche nos provinces, par des courses, par la querre et le pillage. Aussi, environnés de barbares, nous menons une vie pleine d'angoisses et de faliques ; nous sommes contraints de gagner notre nourriture de nos propres mains, les biens avec lesquels l'Eglise nous alimentait ayant péri, et la foi étant notre seul aliment.

Plus tard, Pépin ayant demandé des livres à Paul Ir, ce vene lui envoya tout ce qu'il put rassembler. De quoi se composait cette dernière collection ? de l’antiphonaire, du responsal, de la grammaire d'Aristote, des livres de Denys l’Aréopagite, de la géométrie, d’un traité d'orthographe, tous ces livres en grec; c'était peu pour un pape et un roi.

Ne nons hâtons pas toutefois d'imputer ur: :cile misère à l'invasion des b::# res, car nous ne trouvons guère mieux dans l'Orient, épargné jusqu'alu:s ; les louanges prodiguées ? Jean de Ravenne nous ‘:: fournissent !& ::ctive la plus con: plète. L'exarque Théodu:e, à qui on l'avait n'oposé pour secrétaire, en fit d'abord peu de cas à cause d£ son aspect chétif, Il

lui donna cependant à lire, pour l'éprouver, une lettre en grec

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Saint Jean Damascène.

de Constantin Pogonat; mais quelle ne fut pas sa surprise quand il lui demanda s’il devait la lire en grec ou en latin ? Lorsqu'il l’eut vu la déchiffrer rapidement en grec, il le prit à son service ; puis l’empereur Constantin, charmé des lettres que Jean !n écrivait au nm de l’exarque, voulut l'avoir auprès de lui, et Jui conféra ie: premiers emplois du ministère. Il lui pernuit ensuue de retou;aer dans sa patrice; mais lorsque Justinier II fit son expédition contre Ravenne, il enleva Jean avec les autres habitants, en lui épargnant toutefois le châtiment ordinaire de l’aveuglement. Néanmoins, l'ayant soupçonné quelque teinps après, il c:donna sa mort, et le héraut dut crier : L'éloquent poële Fean de Ravenne est condamné à mourir, renfermé com" un ral entre deux murailles, pour s’étre montré contraire à l'iavincible empereur.

Parmi tous ces dépositaires stériles de la science antique, on ne voit aucun nom surgir du niveau de la médiocrité, et cependant ils conservaient encore intacte la plus belle des langues ct tous les moyens qui peuvent féconder l'étude. dis ne surent que faire des compilations où le savoir se noyait dans une monotonie fastidieuse, tandis que les Occidentaux, dans leur ignorance grossière des choses et de la forme, faisaient jaillir des éclairs d'originalité et reflétaient leur époque.

L'homme de lettres le plus illustre de l'Orient, bien qu’étranger à l’empire grec, fut Jean Damascène, né vers l’an 676. Élevé par le moine italien Cosme, frère d’un autre Cosme qui reçut le surnom de melodos pour les chants dont il fut l’auteur, il remplit de hautes fonctions auprès d’Abd-el-Malek ; mais Léon l'fsaurien, contre lequel il avait écrit pour la défense des images saintes, s’en vengea en le calomniant près du calife, qui lui fit couper la main. On ajontc que la Vierge la lui rendit, et qu'il passa le reste de ses jours dans le couvent de Saint- Saba, en Palestine. Là, Jean Damascène écrivit différents ouvrages, et notamment l'Exposition exacte de la foi orthodoxe, premier système complet de dogmatique, dans lequel il développe la philosophie péripatéticienne, qui l’avait emporté sur le platonisme, et l’applique à démont:r is dogme: catholitres,

+04 Parallèles sacrés son des c:‘raits dogmatiques &t mo-

le l'Écriture sainte, rapprochés de passages tirés d’au-

«s ecclésiastiques, parmi lesquels il en est plusieurs dont

48 avons perdu les ouvrages. Il constate que les gentils connurent Dieu; il cherche dans la nature des témoignages

du Verbe divin, et, comme saint Augustin, il en trouve principalement dans sa ressemblance avec notre constitution intellectuelle. La Providence, il la définit « la raison divine, par laquelle toutes les choses sont réglées avec sagesse et harmonie ; » la philosophie est «la connaissance de la nature des choses. »

Cette intelligence d’élite ne dit rien qui ne se trouve déjà dans les auteurs précédents et surtout dans les péripatéticiens, modifiés par les saints Pères; il altéra peut-être la science divine en accordant au raisonnement humain et à l’opinion des Pères plus qu'aux saintes Écritures; mais le sens profond ct l'immense érudition dont il fait preuve le rendent digne d'être placé au premier rang, non-seulement dans la théologie, mais encore dans la philosophie; il est même regardé comme un des fondateurs de la scolastique. Dans l'opinion des chrétiens d'Orient, il offre la règle infaillible de l’enseignement théologique, qui ne trouva plus dans ces contrées aucun digne interprète.

Que Charlemagne, ce promoteur de tout bon et solide savoir en Europe, ne sût pas même écrire, c’est une idée qui nous répugne aujourd'hui, habitués que nous sommes à nous instruire sur les livres ; mais ils étaient si rares alors, qu’on préférait l'enseignement oral, et, quoique Charlemagne ne füt pas dans le cas de manquez de livres, il dut se conformer au système général, qui consistait à lire, à écouter, à discuter, en abandonnant la tâche d’écrire à une classe inférieure et, pour ainsi dire, mécanique.

Cet usage n’exista pas seulement alors; mais, quatre siècles plus tard, Frédéric Barberousse, protecteur des poëtes et poële lui-même, ne savait pas écrire (1); ni le roi de France Philippe le Hardi (2); ni le chevaleresque Jean, roi de Bohême, au siècle de Dante (3). Après ces exemples, nous nous dispensons de parler de tant de seigneurs qui ne pouvaient apposer sur les chartes qu'une croix pour toute signature; on trouve jusque dans le quatorzième siècle cette mention que tel personnage n’a pas signé, ne sachant écrire, vu sa qualité de gentilhomme. C'est probablement pour ce motif que les princes avaient introduit les monogrammes, chiffres artificiellement composés

(1) Srnvvivs, Corpus hist, German, 1, 577.

(?) Very, VI, 426, (3) Sismoxnr, V, 205.

des lettres de leur nom (1), ct qui probablement étaient l’œuvre du secrétaire.

Charlemagne, n’ayant étudié que tard l'écriture, ne put jamais y habituer complétement sa main, durcie au métier des armes, bien qu'il eüt d'ordinaire près de lui des tablettes sur lesquelles il s’appliquait à tracer son nom, mais avec peu de succès (2).

Cela ne l’empêchait pas d’être fort instruit ; il s’exprimait avec une éloquence vigoureuse et abondante, parlait le latin comme sa langue propre, et composait des vers dans cet idiome. 11 comprenait aussi le grec, et discutait parfois dans les assemblées des évêques avec une précision qui étonnait les prélats. Ce qui est plus important, il aima et protégea quiconque montrait un esprit distingué, il fonda des écoles, encouragea le savoir; puis, comme ses réformes et le gouvernement établi par lui n’auraient produit aucun bien s’il n’eût trouvé que des agents ignorants, il entreprit de propager l'instruction, d'amener les vainqueurs à apprécier les sciences dont la tradition se conservait parmi les vaincus, et à cesser d'employer comme synonymes les mots Septentrional et Barbare.

Lors de sa première expédition en Italie, ayant vu les restes de cette civilisation brillante, sinon morale, il se proposa de la transplanter en France ; il emmena donc avec lui Pierre de Pise, qui avait été professeur à Pavie, et Paul Warnefride, l'historien des Lombards. Le premier eut la direction de l'école du palais, qui suivait Charlemagne partout où il allait, et à laquelle appartenaient, outre l’empereur, les princes de sa famille et tous les personnages les plus distingués qui se ren-

-daient à sa cour. Cette école intérieure fut ensuite confiée à

Alcuin, homme supérieur à son siècle par la fécondité de son

R {1) Voici celui de Charles : K-Ô-S £Karolus. Celni de Frédéric Barbear: L

rousse : Aux lettres des papes on apposait souvent celui-ci : N

Bene valele.

(2) Tentabat scribere, tabulasque et codicillos ‘ad hoc in lecticula sub cervicalibus circumferre solebat, ut, cum vacuum lempus essel, manum effigiendis libris assuefaceret ; sed parum -:2° ‘re successil labor prxposterus ac sero inchoalus. Ecwuarn, Quelmes-uns prétendent au’il ne s’agit pas 1: d'apprendre à écrire, maïs à bien écrire, Ce passage ex partant très-clair.

t l'œu- esprit et par une activité naturelle, qui était en rapport avec celle de Charlemagne (1).

put ja- Au milieu de la barbarie introduite par les Anglo-Saxons ier des en Angleterre, le christianisme avait fondé dans ce pays des tes sur monastères qui devinrent des foyers de piété, de zèle, de peu de science. L'école d’York possédait une riche bibliothèque, et,

1 dans le nombre des ouvrages qu'elle contenait, se trouvaient primalt ceux d’Aristote. Les esprits se polissaient dans l'étude des letle latin tres profanes; on y apprenait la grammaire, la rhétorique, la ans Cct poésie, la jurisprudence, l’histoire naturelle, les mathémati- dans ques, l'astronomie, la chronologie, indépendamment des saintonnait tes Écritures. Alcuin naquit à York, où il fit son éducation ; rotégea s’étant rendu ensuite à Rome pour y chercher le pallium du 726-804 écoles, nouvel archevêque de sa patrie, il vit Charlemagne à Parme. portee Bien éloigné de cette protection mesquine qui se borne à fail n'eût voriser le savoir dans ses États, ce prince appelait auprès de FGPAGCE lui et encourageait quiconque se distinguait par le savoir. Il CIences détermina Alcuin à venir se fixer en France, où il lui assigna fs bientôt trois opulentes abbayes; il en fit son conseiller intime, et Bar-

et le constitua le réformateur des lettres, comme il l'était luimême de là politique.

Alcuin écrivit des commentaires sur l’Écriture sainte, destinés surtout à «:: ::gager les allégorics et le sens moral. Il se livra à des trava::x de liturgie, et composa des traités dogmatiques : un Sur les vices et les vertus, tout pratique, et dans lequel la nature humaine est observée avec sagacité; uu autre, avec le titre de Ratione animæ. Nous avons éga: : nt de lui d'autres ouvrages littéraires, entre autres un dialogue où il expose à Charles les méthodes des anciens rhéteurs ct sophistes, en ce qui concerne surtout la dialectique ct l’éloquence judiciaire ; il écrivit encore des vies de saints et celle de Charlemagne, ani malheureusement est perdue, tandis qu’il nous reste de Li . .aicoup et même trop de poésies, la plupart sur des sujets du moment.

Sa langue est grossière, son style dur, son savoir gâté par l'affectation, outre qu'il prodigue à l'excès les ornements, qui ne relèvent pas la trivialité des pensées. Bien qu’il argumente À la manière des théologiens, il ne se laisse pas gèner par la forme, et sait s'élever jusqu'à la philosophie et à la littérature

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(1) Frobenius à publié à Ratisbonne la meilleure édition des œuvres d'Al-

en cuin ; 1777, 2 VOr

antique ; il se montre versé non-seulement dans la connaissance des Pères latins, mais encore dans celle des meilleurs auteurs profanes. Il sut tout ce que la science embrassait de son temps, et il réunit les deux littératures, civile et religieuse, dont le divorce paraissait absolu.

Dans l’école du palais, où les auditeurs se renouvelaient chaque jour, attirés plutôt par le désir de cultiver leur intelligence que par le besoin d'apprendre une science, il n'était pas possible de donner des leçons enchaînées et progressives sur une matière déterminée. Il est donc probable que chaque fois Alcuin traitait un sujet différent, selon les auditeurs qui venaient l’entendre, l'intérêt du moment, les questions qui lui étaient adressées et les connaissances que lui-même avait acquises. Il nous reste une conversation (disputatio) entre lui et Pépin, que nous rapportons ici en partie (1), pour donner

(1) Pépin. Qu'est-ce que l'écriture ?

ALCUIN. La gardienne de l’histoire.

P. Qu'est-ce que la parole ?

À. L’interprète de l’âme.

P. Qu'est-ce qui donne naissance à la parole ? A. La langue.

P. Qu 5i-ce que la langue.

A. Le fouet de l’air.

P. Qu'est-ce que l'air?

A. Le conservateur de la vie.

P. Qu'est-ce que la vie ?

À. Une jouissance pour les heureux, une douleur pour les misérables, l'attente de la mort. P. Qu'est-ce que la mort?

A. Un événement imévitable, un voyage incertain, un sujet de pleurs pour les vivants, la confirmation des testaments, le larron des hommes. P. Qu'est-ce que l’homme ?

A. L’esclave de la mort, un voyageur passager, hôte dans sa demeure... P. Comment l’homme est-il placé ?

A. Comme une lanterne exposée au vent, P. Où est-il placé ?

A. Entre six parois.

P. Lesquelles ?

A. Le dessus, le dessous, le devant, le derrière, la droite, la gauche. P. Qu'est-ce que le sommeil ?

À, L'image de la mort.

P. Qu'est-ce que la liberté de l’homme ?

A. L’innocence.

P; Qu'est-ce que la tête?

A. Le faîte du corps.

P. Qu'est-ce que le corps ?

# La demeure de l'âme.

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uvelaient eur intelil n'était )gressives 1e chaque teurs qui ns qui lui me avait entre lui w donner

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une idée de cet enseignement sans suite et absolu, avec des

demandes puériles et de puériles réponses; d’ailleurs elles

expriment cette curiosité avide qui, dans la jeunesse de

Vingt-six questions relatives aux diverses parties du corps humain sont supprimées, comme dépourvr: 5 de tout intérét.

P. Qu'est-ce que le ciel?

A. Une sphère mobile, une voûte immense.

P. Qu'est-ce que la lumière ?

A. Le flambeau de toutes choses.

P. Qu'est-ce que le jour ?

A. Une provocation au travail.

P. Qu'est-ce que le soleil ?

A. La splendeur de l'univers, la beauté du firmament, la grâce de la nature, la gloire du jour, le distributeur des heures,

Cinq questions sur les astres el les éléments sont aussi supprimées.

P. Qu'est-ce que la terre?

A. La mère de tout ce qui croît, la nourrice de tout ce qui existe, le grenier de la vie, le gouffre qui dévore tout.

P. Qu'est-ce que la mer ?

A. Le chemin des audacieux, la frontière de la terre, l'hôtellerie des fleuves, la source des pluies...

Six questions sur les objels matériels, pris dans la nature, sont supprimées.

P. Qu'est-ce que l'hiver ?

A. L’exil de l'été.

P. Qu'est-ce que le printemps ?

A. Le peintre de la terre ?

P. Qu'est-ce que l'été ?

A. La puissance qui vêt la terre et mürit les fruits.

P. Qu'est-ce que l’automne ?

A. Le grenier de l’année.

P. Qu'est-ce que l’année?

A. Le quadrige du monde.

Cing questions astronomiques sont supprimées.

P. Maitre, je crains d’aller sur mer.

A. Qu'est-ce qui te conduit sur mer ?

P. La curiosité.

A. Situ as peur, je te suivrai partout où tu iras.

P. Si je savais ce que c’est qu'un vaisseau, je t'en préparerals un, afin que tu vinsses avec moi.

A. Un vaisseau est une maison errante, une auberge partout, un voyageur qui ne laisse pas de traces.

P. Qu'est-ce que l'herbe ?

A. Le vêtement de la terre.

P. Qu'est-ce que les légumes ?

A. Les amis des médecins, la gloire des cuisiniers. °

P. Qu'est-ce qui rend douces les choses amères ?

A. La faim.

P. De quoi les hommes ne se lassent-ils point ?

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l’homme comme dans celle des sociétés, se porte au hasard sur tout ce qui se présente, multiplie de frivoles questions, se contente de raisons frivoles, se complaît dans des rapprochements inattendus ct dans tout ce qui offre de la finesse d’esprit.

Cette disposition enfantine, résultat d’une nature sauvage se façonnant aux traditions classiques, apparaît dans une institution qui s’est ensuite perpétuée à travers les siècles les plus cultivés : nous voulons parler d’une académie formée de tout ce que la cour comptait d'hommes d’un esprit distingué. Cha-

P. Quel est le songe de ceux qui sont éveillés ?

A. L’espérance. - *

P. Qu'est-ce que l'espérance ?

A. Le rafraîchissement du travail, un événement douteux.

P. Qu'est-ce que l’amitié ?

A. La similitude des âmes.

P. Qu'est-ce que la foi ?

A. La certitude des choses ignorées et merveilleuses.

P. Qu'est-ce qui est merveilleux ?

À. J'ai vu dernièrement un homme debout, un mort marchant, et qui n’a jamais été.

P. Comment cela a-t-il pu être ? Explique-le-moi.

A. C'était une image dans l’eau.

P. Pourquoi n’ai-je pas compris cela moi-même, ayant vu tant de fois une chose semblable ?

A. Comme tu es jeune homme de bon caractère et doué d'esprit naturel, je te proposerai beaucoup d'autres choses extraordinaires ; essaye si tu peux les découvrir de toi-même.

P. Je le ferai ; mais, si je me trompe, redresse-moi.

A. Je le ferai comme tu le désires. Quelqu'un qui m'est inconnu a conversé avec moi sans langue et sans voix ; il n’était point auparavant, et ne sera point après, et je ne l’ai ni entendu, ni connu.

P. Un rêve peut-être L'agitait, maître ?

A. Précisément, mon fils. Écoute encore ceci : J'ai vu les morts engendrer le vivant, et les morts ont été consumés par le souffle du vivant.

P. Le feu est né du frottement des branches, et a consumé les branches.

A. Ilest vrai.

Quatorze énigmes ont élé supprimées.

A. Qu'est-ce qui est et n’est pas en même temps ?

P. Le néant.

A. Comment peut-il être et ne pas être?

P. Ilest de nom, et n'est pas de fait.

A, Qu'est-ce qu’un messager muet?

P. Celui que je tiens à la main.

A. Que tiens-tu à la main ?

P. Ma lettre.

A. Lie donc heureusement, mon fils.

(Guizor, Hist. de la civilis. en France, t. 11, p. 191-195.)

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LITTÉRAT' RE. 357

cun d'eux prenait un surnom puisé dans la littérature sacrée ou profane : Charlemagne s'appelait David ; Alcuin, Flaccus ; Wala, Arsène ou Jérémie; Angilbert, Homère; Fridegise, Nathaniel; Amalaric, Symphosius ; Gisla, Lucie ; Gundrade, Eularie, et ils se désignaient entre eux par ces noms (1).

Quand on serait tenté, ailleurs qu’en Italie, de rire de ces enfantillages, vieux de dix siècles, il faudrait réfléchir qu'ils étaient un délassement pour le plus grand homme du moyen âge ct pour l'esprit le plus éclairé de ce siècle. C'était du moins chose grave que la correspondance d’Alcuin avec ses contemporains ct l’empereur lui-même; il nous reste de lui deux cent trente-deux lettres, dont trente adressées à Charlemagne, non pour lui faire sa cour, mais sur des points importants, soit de morale, soit de politique, de science ou de religion.

Fatigué enfin de ses laborieuses occupations, Alcuin demanda à se reposer, ct Charlemagne lui permit de se retirer dans son abbaye de Saint-Martin, qui possédait alors plus de vingt mille serfs ou colons. Il y rétablit la discipline, fit apporter d’York des livres pour en multiplier les copies, et forma plusieurs élèves. 11 écrivit de cette abbaye à son bienfaiteur : «M: :, votre Flaccus, selon votre exhortation et votre sage « volonté, je m’applique à servir aux uns, sous le toit de « Saint-Martin, le miel des saintes Écritures; j'essaye d’enivrer «les autres du vieux vin ‘les anciennes études; je nourris. « ceux-ci des fruits «'e la science grammalicale, et je tente de «faire briller aux yeux de ceux-là l’ordre des astres... Mais il « me manque en partic ies plus excellents livres de l’érudition « scolastique que j: m’#tais procurés dans ma patrie. Je de- « mande donc à Volre Excellence de permettre que j’envoie « quelques-uns de nos serviteurs, afin qu’ils rapportent en « France les fleurs de la Bretagne... Au matin de ma vie, j'ai « semé dans la Bretagne les germes de la science; mainte- « nant, sur le soir, et bien que mon sang soit refroidi, je ne «cesse pas de les semer en France, et j'espère qu'avec « la grâce de Dieu ils prospéreront dans l’un et dans l’autre « pays (2). »

Connaissant l'importance de la littérature classique, il s’ap-

(1) On lit dans la lettre XL d’Alcuin à Riculf : « Je suis comme un père privé de ses fils : Damète est en Saxe, Homère en Italie, Candide dans la Bretagne ; la maladie retient Martin à Saint-Josse ; je n'ai pas de nouvelles de Mopsus, » (2) Guizor, Histoire de la civilisation en France, t. 1, p. 197.

pliqua à corriger les manuscrits altérés, mutilés ou transposés par des copistes ignorants. Il porta surtout son attention sur les livres sacrés, recommandant l'exactitude des points et des virgules, et trouvant plus de mérite à copier des textes qu'à planter des vignes (1). Après avoir fait lui-même une copie de la Bible avec beaucoup de soin, il l’envoya en présent à Charlemagne, comme un tribut digne à la fois de l’esprit de celui qui l’offrait et des encouragements donnés par le souverain auquel il était destiné.

L'exemnle donné par lui multiplia les bons copistes, dont l'art devint une source de fortune, de gloire même; les bibliothèques des monastères s'enrichirent aussi de manuscrits profanes. Les meilleurs copistes s’efforcèrent de bannir les caractères teutoniques, pour revenir aux beaux caractères romains. Lette réforme, commencée dans l’abbaye de Fontenelle, autrement Saint-Wandrille, par les moines Ovon et Hardouin, nous a valu les beaux manuscrits des religieux de Reims et de Corbie.

Appesanti par l’âge, Alcuin renonça en faveur de ses élèves aux grosses abbayes dont il était investi, et ne s’occupa plus que du salut de son âme et de la santé de son corps.

Sans parler de cet homme supérieur, Charlemagne était entouré dans son palais, non d’une cour de rois vaincus, comme Tigrane ou Attila jadis, et, de nos jours, Napoléon à Dresde, mais d’une réunion de personnages faits pour lui être enviés même dans les siècles les plus glorieux. En effet, aux membres déjà cités de son académie, il faut ajouter Leidrade, né dans le Norique, son bibliothécaire, qui fut archevêque de Lyon, et convertit des milliers d’adoptiens, Smaragde, abbé de Saint- Michel, qui écrivit sur la grammaire en suivant les traces ue Donat, et fit aussi la Via regia, pour l'instruction des princes; saint Benoît d’Aniane, dont nous avons parlé; Anségise, de la Bourgogne, intendant des bâtiments, et le premier qui ait recueilli les capitulaires; l'Austrasien Adalari, qui, indépendamment des statuts de son abbaye de Corbie, a laissé des lettres et le traité de l’ordre intérieur du palais; l'Espagnol Agobard, archevêque de Lyon, auteur d'ouvrages théologiques, de lettres et de poésies; Thégan, d'Austrasie, qui plus tard écrivit

(1) Est opus egregium sacros jam scribere libros, Nec mercede sua scriplor et ipse caret...

Fodere quam vites melius est scribere libros :

Ille suv ventri serviet, iste animo.

Sposés on sur et des 's qu'à pie de Chare celui verain

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la vie de Louis le Débonnaire ; Raban Maur, abbé de Fulde et archevêque de Mayence, qui, par la suite, acquit une grande renommée, et laissa cinquante et un ouvrages de théologie, de morale, de philosophie, de chronologie ; puis Théodulf, Goth d'Italie; Paulin d’Aquilée et quelques autres, dont nous parlerons plus loin.

La plupart, comme onle voit, sont prêtres, et s'appliquèrent plus particulièrement à des matières de religion, ce qui est un des caractères de ce siècle. Charlemagne ne les trouva point déjà formés et en renom, bonheur qui fut réservé à Auguste et à Léon X; presque tous grandirent grâce à ses institutions, et il sut les employer dans les missions, dans les réformes, dans sa chancellerie, dans les sacerdoces, dans la législation, selon l'aptitude de chacun.

Un jour, des marchands bretons débarquent en France, ct avec eux deux Scotts d’Hibernie, qui ne chargent point de denrées, mais vont criant qu’ils ont avec eux la science. Charlemagne, en étant informé, les fait venir. Clément et Jean Mailors, élèves de Bède, lui disent alors qu'ils possèdent la sagesse et ne demandent, pour la communiquer, que la nourriture, le vêtement, un lieu convenable et des créatures intelligentes. Charlemagne mit le second dans le monastère de Saint-Augustin, près de Pavie, pour qu'il y ouvrit'une école; l’autre dans les Gaules, pour instruire un grand nombre d’enfants, tant des premières familles que de la classe moyenne et de la classe inférieure. L'empereur, de retour après une longue absence, sc fit amener ces “lèves, et voulut qu'ils lui donnassent un échan-

tillon de leu’ :: 51: ceux de basse et de moyenne condition passèrent ses cspér inees; les nobles ne lui offrirent que médiocrité. 1 fit ak: :2nger les premiers à sa droite, et leur parla

ainsi: Louange 1 vous, mes fils, d'avoir si bien secondé mon sèle! Appliques-vous à vous perfectionner, et je vous donnerai de bons évéchés, de m1gn'fiques abbayes, et je songerai toujours à vous !

Se tournant alors vers les autres, placés à sa gauche, en les foudroyant du regard et d’un jurement qui lui était familier : Quant à vous, leur dit-il, nobliaux délicats, gentils, qui, fiers de votre naissance, négligez mes ordres, et préfères à la yloire de l'étude la mollesse, le jeu, l'oisiveté, les occupations frivoles, par le Roi du ciel, vous adinire qui veut. Pour moi, je ne fais pas le moindre cas de votre naissance et de votre délicalesse, el si vous ne vous hâlez pas de réparer ic temps perdu par

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