LES BOUDPHISTES DANS LA CHINE
en 491. Les nouveaux convertis, en voyant le Bouddha chinois placé à côté de l’empereur, le considérèrent comme supérieur à tous les autres, comme Île chef naturel du culte et une incarnation légitime de Dieu.
Ce fut un grand scandale pour les lettrés, entichés qu'ils sont des choses nationales et de leurs rites immuables, que cette religion empruntée à l'étranger, et qui houleversait les formes de la constitution, c'est-à-dire ce qui était à leurs yeux son essence même. Au lieu donc de l’examiner et d’en adopter la pureté, leur opiniâtreté d’érudits la leur fit désapprouver,
parce qu’elle n'avait pas été connue de leurs pères, et ils s'em-
ployèrent de tout leur pouvoir à en détourner les rois.
Elle trouva néanmoins faveur auprès des grands et parmi le vulgaire, lequel fut moins séduit peut-être par les vérités qu’elle enseignait que par son cortége de superstitions ; en effet, de même que la philosophie de Lao-tseu était descéndue aux promesses grossières des Tao-ssé, la religion de Fo devint en Chine un moyen de lucre. Ses prêtres, appelés boxes, affectent une grande austérité de vie et de mœurs, pour expier leurs péchés et ceux des autres. Les uns vont avec de grosses chaines au cou et aux jambes; d’autres se frappent avec d'énormes pierres; il en est qui se font porter enfermés dans des coffres hérissés de clous, où leur corps trouve à peine assez d'espace ; or, comme ils prétendent avoir une grande puissance sur les maladies, lire dans l’avenir et connaître surtout les futures migrations des âmes, une dévotion crédule les comble de richesses.
Ils prêchent les cinq préceptes négatifs : ne tuer aucun être vivant, ne prendre jamais le bien d'autrui, ne pas se souiller d’impureté, ne pas mentir, ne pas boire de vin. Outre les œuvres de miséricorde, ils recommandent surtout d'élever des temples et des monastères, de bien repaître les bonzes, et d'invoquer Fo ainsi qu'Amida, son compagnon. Ce dieu est représenté sous des formes diverses, surtout sous la figure d'un dragon, ou encore d'un homme essis avec un ventre énorme, dans le genre de ces statuettes grotesques que la mode fait venir de la Chine, pour être placées sur les étagères, au milieu d’élégantes inutilités.
Mais, si les prières et les vœux ne lui réussissent pas, le Chinois grossier brise son idole; parfois même il intente un procès à la divinité fainéante. On raconte, en effet, qu’un père n’ayant pas été exaucé dans son espoir de guérison pour une fille qu'il
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Voyage
bouddhiste.
chérissait, accusa le dieu d’être impuissant ou sans foi; les bonzes eurent beau s’efforcer de le calmer, il poussa'le procès jusqu’à ce qu’il eût obtenu le bannissement de l Lu et la punition de ses ministres (4). ‘ © :'
Le bouddhisme s’adapte aux différents caractètes des peuples chez lesquels il s'implante : sévère et rigoureux dans le Thibet et le Japon, dégradé dans la Mongolie, îl est doux dans le pays de Siam et dans lIndostan , où'il développe des sentiments de piété, de paix, de patience, de résignation indolente. En effet, les talapoins, ‘sans aspirer à dominer, se contentent d’aumônes pourla rémission des péchés.
Les peuples parmi lesquels il s'étendit se ressentirent de sa mansuétude. Avant Attila, la peine de mort était abolie chez les barbares qui habitaient le territoire actuel des Afghans. Aux jugements de Dieu, dans lesquels les Indiens maniaient des fers rouges ou passaient à travers le feu en témoignage de la vérité, fut substituée l’épreuve d'an médicament qui devait être salutaire à l’innocent, 'et'tauser une maladie au coupable. Un roi barbare voulait établir le dogme dé l'enfer dans ses États; mais un mendiant bouddhiste l'emporta et détruisit cette croyance. Le bouddhisme enseigne pourtant deux enfers : chacun a seize géhennes, où les tourments sont plus raffinés que ceux dont les croyances du moyen âge ont fourni à Dante les sombres couleurs, etàla suite REqUEs Pâme Tes le cours de ses migrations.
Nous devons la connaissance de ces derniers renseignements à la relation d’un voyage fait au cinquième siècle-par le Chinois Fo-hian, adorateur de Fo, dans le pays où le bouddhisme avait étendu ses rameaux. Il l’avait entrepris dans l'intention de recueillir les livres sacrés de cette religion, en sé rapprochant de sa source; de vénérer les lieux illustrés par des légendes ou par des reliques; de visiter les monastères de la petite et de la grande translation.
De même que Benjamin de Tudèle ne:voit dans le monde entier que les Juifs, Fo-hian' ne voit‘ou ne cherche que les bouddhistes. En l’année 499, se mettant en ‘route avec plusieurs pèlerins de la Chine septentrionale, il travérse le Fleuve de sable, c'est-à-dire le grand désert de la Tartarie ; puis, tournant au midi, et appuyant toujours vers l'occident, il franchit la chaîne centrale, presque au nord de Kachemire, passe l’In-
(1) Le Core; 't, IT, p. 113.
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LES BOULDHISTES DANS LA CHINE, 409 dus,, pénètre dans l'Afghanistan et dans la Perse, retourne vers l'Inde, , qu'il coupe d'occident en orient, suit le Gange jusqu’à son embouchure, s'embarque pour Ceylan, :et rentre
” dans sa patrie en touchant à Java; en seize ans, et presque
Loujours à pied, il avait ainsi parcouru, de l’est à l’ouest, 126 degrés qui-font six mille quatre cent vingt-six milles, et, du
nord au midi, 63 degrés, c’est-à-dire trois mille sept cent qua-
tre-vingts milles. Parmi ses compagnons, les uns moururent, les autres s’arrétèrent dans les monastères indiens, et Fo-hian revint.seul propager la doctrine dans son pays. « Depuis que Fohian, écrit-il, avait quitté la terre de Han (la Chine), beaucoup «d'années s’étaient écoulées ; les gens avec qui il avait affaire « étaient tous étrangers ; les montagnes, les fleuves, les arbres, « tout ce qui s’offrait à ses yeux était nouveau ‘pour lui; ses «compagnons étaient ou dispersés, où arrêtés, ou morts, En
, © songeant au passé, son cœur se remplissait de pensées et de . Ctristesse. Tout à coup, près d'une image de Ta-do. (idole
« bouddhique), il vit un homme qui lui faisait hommage d’un « éventail blanc du pays de Tsin; cela lui causa une émotion « telle que des larmes gonflèrent ses yeux. »
Durant une tempête, les brahmines complotent de le déposer dans une île, comme cause de la tourmente; dans une autre
. navigation orageuse, la seule frayeur qu’il éprouve, c’est que
les marins ne veuillent jeter aux vagues les images sacrées et les livres sanskrits qu’il a recueillis ou copiés avec tant de fatigues ; puis, arrivé au terme de ses obscurs périls, il s'écrie : Au souvenir de tout ce que j'ai souffert, mon cœur s'émeut, mais non pour les sueurs que j'ai versées dans les dangers ; ce corps fut soutenu par les sentiments qui m'animaient; mon projet me fil exposer ma vie dans des pays où il y a péril continuel pour arriver à l'accomplisseent de mes espérances.
Ce voyage nous apprend combien le bouddhisme avait pris d'extension. Il était déjà établi sur la rive droite de l’Indus, dans le Kafristan, où bientôt il déclina chaque jour davantage, jusqu'à ce qu’il fût supplanté par l'islamisme. 11 florissait au sein de l'Inde centrale, bien que des persécutions terribles l'eussent banni des contrées méridionales ; mais il y déchut aussi plus tard. La doctrine des Tao-ssé, qui domina dans le Thibet jusqu’à l'instant où le bouddhisme prévalut, avait déjà pénétré dans les pays du Gange (1).
(1) Bien que cela n'entre pas dans son plan, Fo-hian nous fournit aussi
Il montre partout l'influence bienfaisante de cetté religion. À Magada, les délégués des chefs du royaume ont établi « des maisons de médicaments, de félicité et de vertu, où les pauvres, les orphelins, les estropiés et tous les malades des provinces trouvent, outre des médecins et des remèdes, de quoi boire et manger selon le besoin. Tout contribue à les soulager, et, quand ils sont guéris, ils retournent chez eux. »
Les mendiants abondent dans les monastères. D'abord les femmes n’étaient point admises à la vie religieuse ; puis on la leur permit, en les soumettant tout à fait aux moines, avec des austérités égales et même plus pénibles. « Que les aliments quêtés soient divisés en trois parts : que le mendiant en donne une à celui qu’il voit pâtir dela faim, et qu'il en porte une autre dans un lieu désert et tranquille, et la dépose sur une pier:e pour les oiseaux et les bêtes. »
On s'occupe beaucoup dans ces couvents de dire des rosaires, et l'on y sonne les cloches jour et nuit; chacun a des reliques de Bouddha, dont la plus singulière est son ombre. Parfois, au lieu de réciter les oraisons prescrites, on fait tourner une roue à laquelle elles sont attaehées, leur mérite consistant dans le mouvement. Dans quelques endroits même, ces roues tournent seules au moyen de contre-poids, ce qui constitue véritablement une manière de prier à la mécanique,
Dans le pays de Kié-tcia, la nature se plie avec obéissance aux besoins des moines, si bien que le temps se gâte et se met au froid dès qu'ils ont fini de rentrer leur récolte ; aussi le roi fait en sorte qu'ils n’achèvent leur provision annuelle que lorsque les grains de toute la contrée sont mûrs et mis en sûreté. Fo-hian raconte ailleurs ce qui suit : « Quand les rois bouddhistes de l'Inde rendent hommage aux moines, ils se ‘dépouillent de la tiare, eux et les princes de leur famille ; leurs officiers offrent de leurs propres mains les aliments aux pieux reclus, et, après les leur avoir présentés, ils étendent un tapis par terre, se gardant de se placer sur un siége en face d'eux, et ils n'oseraient, en leur présence, s'asseoir sur un lit. Les rois, les grands, les chefs de famille, ont élevé des chapelles pour
quelques renseignements historiques, en rappelant qu'en l'an 87 du Christ, un conquérant chinois envoya Kan-yng sur les bords de la mer Caspienne, pour qu'il allât soumettre un royaume de Fou-lin, dont la renommée était parvenue à la Cour céleste, et qui était l'empire romain. 11 nous montre ausei les Yué-ti (Gètes) faisant la guerre à des populations habitant les rives de l'Indus, pour enlever le vase d'or de Bouddha.
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les religieux ; ils leur ont fourni des provisions et des champs,
des vergers, des jardins, avec des laboureurs et des bestiaux pour les cultiver. L'acte de ces donations a été gravé sur le fer,
et aucun prince n'oserait le vivler dans la moindre chose. »
C'est encore là une de ces nombreuses conformités que nous avons signalées entre le bouddhisme et le christianisme (4), qui ont tant de rapports dans leur origine, puis diffèrent ensuite si essentiellement, le premier aboutissant au panthéisme, l’autre au théisme, Le christianisme est une religion de liberté, d’amour, d'action, tandis que le bouddhiste adore un dieu soumis à une l0i fatale, dans l'unité ténébreuse duquel sont confondus le bien et le mal, la sagesse et la perversité. Comme l'inaction de l'esprit, dans le bouddhisme, constitue la première des vertus, les autres lui sont subordonnées, et le but suprême est d'arriver à l’extase, au vide, à l'anéantissement,
Le bouddhisme fleurit en Chine sous les Yuen, et de nouveau sous les Mantchoux, aujourd'hui régnants, En 1779, Kien-lung écrivait au grand lama qu'il le considérait comme. le chef et le plus saint de ceux qui consacraient leur vie au service du Tout-Puissant, et que son unique désir était d'être compté parmi ses disciples; or, comme il avait soixante-dix ans, il lui demandait La faveur de pouvoir le contempler avant de mourir, et de prier en sa compagnie, Sa sainteté daigna se rendre aux vœux de l'empereur; mais, arrivé à la Cour céleste, le grand lama y mourut de la petite-vérole.
L'empereur actuel de la Chine a désiré aussi voir le grand lama qui, à peine arrivé auprès de lui, est mort également. Ses fidèles avaient eu la précaution de lui faire désigner son successeur, enfant ravi aux amusement, de son âge pour être laçonné à ces pénibles honneurs.