LA CHRONIQUE DE TURPIN
Une chroniqué attribuée communément à un écrivain du comméncement du douzième siècle a été publiée sous le nom de Turpin, archevèque de Reims, mort en 800, c’est-à-dire quatorze ans avant Charlemagne. On peut consulter à ce sujet :
De Vita Caroli Magni et Rolandi historia, Joannt Turpino archiepiscopo Remenst vulgotributa,: :! fidem cod icis velustioris emendata, et observationibus philologts illustrata a Sesasriano CiaMrt; Florence, 1822.
Quel qu'en fût l’auteur, il s’appuya certainement sur des traditions et des chants qui avaient couts de son temps, et lui-même dit d'un fait qu'il rapporte : Canitur in cantilena usque in hodiernum diem, cap. 43. Mais il remplit son ouvrage d'idées plus conformes à son époque qu’à celle de Charlemagne ; il parle des croisades, du pèlerinage à Saint-Jacques de Galice, de la puissance sacerdotale, etc. Cette chronique a donc un double intérèt, en révélant, sauf le changement des noms, les idées du douzième siècle, et en donnant l’originé de tous ces récits amplifiés, embellis, défigurés même par le caprice des romanciers, et surtout par la brillante imagination de lArioste. Nous croyons donc qu’on ne nous saura pas mauvais gré d’en donner ici une analyse succincte.
Après avoir conquis l’Anglie, la Gaule, la Lorraine, la Bonrgogne, l'Italie, la Bretagne et des viiles sans nombre d’une mer à r'autre, Charles, fatigué de tant de guerres, résolut de se reposer ; mais, comme il restait les yeux fixés au ciel, il aperçut tout à coup une bande d’étoiles qui se dirigeaient de la mer de Frise à travers la Germanie et l'Italie, la France et l'Aquitaine, la Gascogne, la Navarre, l'Espagne, vers la Galicie, où était caché le corps du bienheureux saint Jacques. Charles contémplait ce spectacle depuis plusieurs nuits, quand le saint apôtre lui apparut, se plaignant qu'après tant de conquètes il n’eût pas songé à délivrer la Galice de Sarrasins, Dieu, lui annonça-t-il, l'avait choisi pour cette entreprise, et le chemin étoilé signifiait précisément l'armée qu’il devait conduire à cette expédition pour exterminer la race infidèle et rendre ce voyage sûr pour les pèlerins.
Charles se met donc en marche et assiége Pampelune ; mais, après trois mois de siège, elle ne cédait pas encore, quand les prières du roi firent crouler les murailles, L'archevèque Turpin eut beaucoup à faire pour baptiser les Sarrasins, qui cherchaient à sauver leur vie de cette manière, D’autres villes furent emportées à l’aide du mème miracle ou par la force, et quatre, ayant été maudites par Charles, resterent pour toujours vides d'habitants.
Les idoles furent abattues partout, à l'exception du Salaméad, fait par Mahomet luisméme avee un art magique si puissant qu’une légion
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de démons empêchait qu’il fût jamais brisé. Tout chrétien qui s’en approchait était en péril de la vie, et si un oiseau se posait dessus il tombait mort. Il représentait un géant, une clef à la main, et il était dit que, lorsque le géant laisserait tomber cette clef, on pourrait croire que celui qui devait soumettre l'Espagne à la loi du Christ avait vu le jour. La clef tomba en effet, et les Sarrasins furent mis en fuite.
Charles, après avoir honoré saint Jacques, regagna la France, faisant construire plusieurs églises et fondant des abbayes; mais à peine fut-il de retour qu’Agolant, roi d’Afrique, conquit l'Espagne, d’où il chassa les garnisons de Charles et extirpa la religion chrétienne. Charles revint donc avec des troupes nombreuses et avec Milon d’Angléria. Tandis qu'il était campé près de Bayonne, un soldat nommé Romaric mourut, après avoir ordonné à un de ses parents de vendre son cheval et d’en distribuer le prix, partie aux prêtres, partie aux pauvres. Le parent dissipa cet argent à faire bonne chère et à mener joyeuse vie. Or après trente jours le mort lui apparut, et lui annonça que, pour n'avoir pas eu de prières, il était resté jusque-là en purgatoire ; que désormais Dieu lui avait pardonné, que le dépositaire infidèle serait dès le lendemain plongé dans l'enfer, en punition de son infidélité. Le lendemain le parent épouvanté fut, en présence de tous et au milieu d'apparitions terribles, emporté par les démons, pour apprendre à chacun à ne pas frauder les défunts des aumônes commandées.
Agolant envoya un cartel à Charles, pour lui proposer le combat de vingt contre vingt, de quarante contre quarante, de cent contre cent, de mille contre mille, ou bien de deux contre deux, d’un contre un; mais les siens eurent le dessous. Le troisième jour, Agolant, ayant consulté les sorts, reconnu que Charles avait les astres contraires ; il l’envoya, en conséquence, défier en bataille rangée. Dans la soirée qui préceda le combat, les chrétiens préparèrent leurs armes, et, quelquesuns ayant planté leurs lances en terre, il arriva que le lende.nain matin ils y trouvèrent des feuilles. Les soldats, étonnés, les coupèrent par le pied ; mais aussitôt d’autres troncs sortirent des racines.
La journée fut terrible ; quarante mille chrétiens tombèrent sous le fer ennemi, entre autres Milon et ceux dont les lances avaient donaé des feuilles en signe de martyre. Cliarles eut son cheval tué sous lui; alors, se trouvant à pied avec trois mille chrétiens, il tira Joyeuse, sa redoutable épée, et pourfendit plusieurs Sarrasins. La nuit sépara les combattants ; mais le lendemain, quatre marquis étant arrivés d'Italie, Agolant battit en retraite, et Charles reprit le chemin de la Gaule.
Agolant fit de nouveaux préparatifs de guerre, et, s'étant allié avec les rois d'Alexandrie, de Bougie, d’Algarve, de Barbarie, d'Arabie et autres, il prit Agen ; ensuite il envoya dire à Charles que, s’il venait le trouver dans des dispositions pacifiques, il lui donnerait beaucoup d'or, soixante chevaux, et son amitié : c'était un piége pour s'emparer de sa personne. Mais Charles, ayant fait embusquer à peu de distance deux mille soldats, s’approcha de la ville avec soixante guerriers seulement; . puis, les laissant dehors, il entra déguisé, sans lance et le bouclier ren-
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NOTES APDITION NELLES. 513
versé sur le dos, selon l’usage des hérauts d'armes ; ayant été conduit devant Agolant, il lui dit que Charles venait avec soixante guerriers seulement, et qu'il sortit avec le même nomi+ , pour aller à sa rencontre. Pendant ce t-mps il observa hien le visage d’Agolant, examina les lieux les plus faibles des murailles et les forces de la vile; puis il se retira parmi les siens, et, regagnant la Gaule, il rassembla des troupes. Bientôt il revint et il assiégea Agen, et la serra tellement qu’il finit par la prendre. Agolant se réfugia à Santona, et de là à Pampelune, toujours poursuivi. Charles réunit la fleur de la noblesse franque, déclara libres tous les serfs qui le suivraient de l’autre côté des Pyrénées, ouvrit les prisons, vêlit ceux qui étaient nus, enrichit les pauvres, pardonna à ses ennemis, arma des chevaliers, et, s'étant fait douner l’absolution par Turpin, il se mit en marche. Agolant, effrayé , demanda une trève durant laquelle il se présenta devant Charles, et ent avec lui une discussion sur la religion, qui se termina, comme d'ordinaire, par laisser chacun piustenace dansson opinion ; mais, l'épreuve de la bataille ayant été contraire au monarque sarrasin, il promit de recevoir le baptème, lui et les siens.
S'étant rendu auprès de Charles, il le trouva dinant, entouré de plusieurs tables bien servies, où les uns siegeaient en costume militaire, d'autres avec l'havit monacal, ceux-ci en blauc comme chanoines, ceuxlà vètus en clercs; il s’infurma du rang et de la condition de chacun. Agolant remarqua dans un coin douze pauvres assis à terre, dans un habillement miserable, qui, sans table ni serviette, se nourrissaient de quelques restes, et il demanda qui ils etaient : Ce sont, repondit Charles, les gens de Dieu, les messagers de Jésus-Christ, au nombre de douze comme les apôtres, qui sont ici nourris chaque jour. — Comment! reprit Agolant, tes gens sont assis autour de ta table, heureux, bien vêtus, repus largement, et les gens de Dieu sont misérables et meurent de faim? Ta loi est fausse; je refuse le baptême, et demain nous combattrons.
On en vint aux mains le lendemain, et le carnage fut tel que le sang arrivait à mi-jambe aux Francs vainqueurs.
Nous passons d’autres victoires et divers prodiges ; mais enfin arriva de Syrie un géant de vingt coudées, ayant nom Ferragus, de la race de Goliath, envoyé par le sultan de Babylone avec vingt mille Turcs. Il défia les chrétiens, et, Ogier le Danois s'étant avancé contre lui, il le prit sous son bras et l’emporta dans son château. Il en fit autant de Renaud d’Aubépine, de Constantin, empereur romain, du comte Olivier, Alors Roland, fils de Milon, s’etant présenté pour se mesurer avec lui, lutta d’une manière admirable avec cet adversaire monstrueux; après avoir employé l’epée, ils combaitirent à coups de poings, de bâtons, de pierres ; mais jamais Roland ne parvint à entamer la peau de Ferragus. Las tous deux, ils s’assirent et se mirent à discourir. Ferragus raconta alors au guerrier franc que toute sa personne était enchantée, à-berception.de-Fembitie. Roland, en retour, lui exposa sa foi et se mit en devoir de le convertir, lei se trouve une discussion de théologiens bien HIST, UNIV, — TT, VII, 33