L'ITALIE. —= SAVONAROLE
L'Italie, sur laquelle les étrangers jetaient des regards de convoitise, devint le champ de bataille des ambitions et des intérêts, etles mouvements de toute la politique européenne reçurent d'elle leur impulsion secrète (1).
La civilisation y avait marché à pas de géant ; si le désir de voir le temple des apôtres y faisait affluer les étrangers dévots, des pèlerins de l'intelligence allaient aussi y chercher des insplrations, des exemples, l’ardeur pour les recherches littéraires, la Hberté desdiscussions , l’expérience des franchises politiques, et retournaient éclairer leur patrie des lumières dont l'Italie était le foyer.L’amour des lettresétait réputé un devoir des princes: Cosme, le père de la patrie, avait chargé quarante-cinq copistes de pourvoir sa bibliothèque ; Laurent de Médicis rassemblait l'élite des savants, faisait chanter dans les rues les vers qu'il composait, organisait des mascarades, etse montrait vraiment magnifique dans toute sa conduite. Le roi de Naples lui demandait pour prix de sa : réconciliation un beau manuscrit de Tite-Live. Frédéric, duc d'Ur-
bin, employait à Florence ou ailleurs quarante copistes, et dépen-
stiten copies 30,000 ducats. François Sforza faisait acheter en Toscane tous les bons livres, et recueillir le plus grand nombre de copistes. Les Grecs fugitifs se voyaient chargés tout à la fois de l'éducation des princes, de missions diplomatiques et de la conclusion des traités. La cour de Ludovic Sforza réunissait is esprits du plus haut rang, Bramante, Franchino, le musi.:: Gaffuri, le mathématicien Luc Paciolo, Gabriel Pirovano et Ambroise Varèse, médecins et astroïogues, le grand peintre Léonard de Vinci, Démétrius Chalcondyle , les historiens George et Jules Mérula, Alexandre Minuztano, Jules-Émile Ferrari, Donato Bossi, historien et jurisconsulte, Pontico Virunio, érudit et
(1) Les bistoriens de cette époque sont les grands écrivains italiens : Guicciardini, Varchi, Scipion Ammirato, Jacques Hardi, Machiavel , Paul Jove, Pierre Bembo.
L'expédition française est racontée admirablement par Philippe de Comines, édit. de la Société de l’hist. de France; Renouard, 1840-43.
Parmi les correspondances littéraires, relations d’ambassadeurs , etc., dont: le nombre et l'importance s’accroissent, celles de Machiavel sont capitales.
homme d'État, Tous entonnaient à l'envi les louanges de ce prince; le Florentin Bernard Bellincioni était son poëte lauréat ; Bernardin Corio et Tristan Calco , ses historiens, André Cornazzano chantait sousses auspices l’art militaire ; Barthélemy Calchi, Thomas Piatti, Thomas Grassi et Jacques Antiquario favorisaient les lettres, rivalisant avec le maître qui fonda l'université de Pavie, et ne passait pas un jour sans se faire lire quelque ouvrage d'histoire.
La moindre occasion fournissait un motif à des fêtes, à des cérémonies où se déployaient le luxe et le bon goût réunis ; l'étude de l’antiquité polissait le style et embellissait les édifices sans les avoir assujettis encore à une imitation servile.
Riches, occupés d'arts, d'industrie, de négoce, les Italiens n'avaient ni le temps ni le désir de se faire soldats. Ils préféraient acheter leurs armées comme ils achetaient les denrées de l’Arabie et de l'Inde : engeance sans moralité, parce qu’elle se battait par métier, et dont la bassesse contribuait à ravaler de plus en plus l'usage des armes. Quelques petits seigneurs seulement se livraient encore à cet exercice, comme occasion d'un noble commandement; pour ce motif, la guerre, loin d’être poussée avec acharnement, admettait certaines courtoisies, et prenait grand soin d’épargner l’effusion du sang. Ainsi se prolongeaient des hostilités où l'or seul se trouvait en jeu, où la meilleure chance était au plus riche ou au plus perfide, sans que la victoire laissât le vaincu écrasé et hors d'état de se relever par la ruse. Les troubles inévitables des municipes avaient amené les choses à cette alternative : ou les nobles choisissaient l’un d’entre eux qui, en les réunissant, leur assurait le moyen d’opprimer le peuple: ou le peuple confiait à quelqu'un ses pleins pouvoirs, afin d'éviter l'oppression. Or, comme il est plus facile de contenter l'individu qui ne veut pas étreopprimé que celui qui désire opprimer, les petits tyrans se montraient favorables au peuple, le prenaient sous leur protection, et empêchaient les actes abusifs des autres, dans le seul but d’abuser eux-mêmes plus librement.
La tâche continuel!e de chaque gouvernement était donc de rabaisser les feudataires et d’élever les citoyens, afin d'obtenir, dans l'égalité, cette centralisation de pouvoirs qui donne la force; on sentait que « nulle province n’est unie ni heureuse si elle ne « passe tout entière sous l’obéissance d’un prince ou d’une répu- « blique, comme ilest advenu à ja France et à l'Espagne (1). »
(1) Macaravez, Discours, I, 12.
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