CHAPITRE XII
Les bons ouvrages sont plus utiles aux langues que les préceptes et les académies ; or l’Italie en produisit alors de si remarquables que non-seulement ils assurèrent le triomphe dela langue vulgaire sur le latin, mais qu’ils servirent encore de modèles aux littératures étrangères, aussi bien que les œuvres classiques de l’antiquité.
La prose se régularisa en cessant de s’abandonner au hasard et à l’inspiration, et les meilleurs écrivains renoncèrent à l’affectation des tournures latines. Le cardinal Bembo, homme d’une vaste érudition et d’une littérature très-riche, et qui sut l’un des premiers apprécier l’importance des médailles, fit une canzone sur la mort de son frère et des sonnets sur la mort de la Morosini, mère de ses enfants : productions vantées comme exquises, mais notre cœur ne ratifie point ces éloges. Dans l’histoire de l’époque la plus orageuse pour sa patrie (1487-1513), il reste narrateur superficiel ; étranger aux affaires d’État, il ne sut pas animer le récit par l'intérêt de la vérité ; si parfois il peint bien, il ne pénètre jamais dans les causes cachées ; une gazette ne saurait étre plus frivole. Il écrivit en latin et en italien; nous le plaçons ici plutôt que parmi les historiens, parceque son mérite consiste surtout dans une élégance compassée, et dans sa manière d’affubler d'expressions anciennes les idées nouvelles. On peut ranger dans la même classe ses Asolani, suite d’entretiens qui ont lieu dans la maison de plaisance de la reine de Chypre, et dont la conclusion est d'encourager les jeunes gens à l’amour.
Le style de monseigneur Jean della Casa est des plus soignés, et tel qu’il convient pour donner des préceptes de savoir-vivre; mais, comme ouvrage moral, nous ne saurions faire grand cas de son Galateo, œuvre plus aimable que pure, où il confond la courtoisie avec la moralité, et n’attache d'importance qu'aux
actes extérieurs, dont l'impulsion du cœur fait seule tout le prix: Une grande partie du livre est consacrée à des leçons sur l’art de raconter des événements et des nouvelles à la compagnie, ce qui était alors le comble des belles manières. Le livre des Offices enseigne à se concilier les grands pour acquérir honneur et fortune.
A défaut de douceur dans sa poésie, on loue la noblesse des pensées et la vivacité des images. Le pape le chargea de faire le procès de l’évêque apostat Vergerio, qui s'était enfui parmi les protestants ; les attaques furieuses dirigées contre lui par Vergerio, attaques auxquelles ne donnaient que trop de prise certaines poésies lubriques qu'il avait composées , l’empêchèrent « d'échanger son chapeau vert contre un rouge. »
Ses harangues sont considérées comme des types de haute éloquence; mais la persuasion ne sortira jamais de ces procédés artificiels. Ajoutez à cela la mobilité des opinions, poussée à tel point que, dans un de ses discours, il prodigue les louanges à Charles-Quint, après l'avoir représenté dans les deux précédents comme le fléau .de l'Italie et la ruine de toute liberté (1). Dans
(1) « Je ne saurais bien affirmer, prince sérénissime, quels sont les plus nnmbreux de ceux qui nient la puissance et la cupidité de l’empereur, ou de ceux qui, la connaissant et la réputant grande et effrayante, s’étourdissent , ou, comme de petits enfants, éveillés la nui: dans l'obscurité, saisis de terreur, se taisent par excès de crainte, sans appeler au secours, comme si l’empereur, dès qu'ils souffleraient mot ou feraient un mouvement, était prêt à les dévorer, à les engloutir, et, dans le cas contraire, à les ménager et les respecter.
« Que signifient tant de veilles, tant de dépenses, tant de travaux et tant d'efforts de la part de l’empereur ? Quel en est le but ou quel en sera leterme ? En peut-on admettre un autre que celui d’assujettir violemment l’Italieet l’univers, que d'étendre sa puissance et sa domination, que de la porter au delà des confins actuels du monde, comme lindiquent les mots tracés sur sa bannière ?..
« Soyons certains qu'aucune pensée, aucun acte, aucun pas, aucune parole, aucun signe de l’empereur ne vise à autre chose, qu’il ne fait rien, ne songe à rien qui ne tende à enlever ou, comme quelques-uns le pensent, à reprendre les États, les territoires et les villes des princes voisins on éloignés, pour les donner ou les rendre à l’Empire. C’est à cela qu’il met tous ses plaisirs, toutes ses jouissances ; ce sont là ses chasses, sa fauconnerie, ses bals, ses parfums, ses caresses, ses amours, ses appétits charnels, ses voluptés.…
« Voilà donc, prince sérénissime, les faits miséricordieux et magnanimes de l’empereur, ces faits si glorifiés par ceux qui sont de son parti : tuer les rois avant qu'ils soient nés, avant même qu'ils soient conçus ou engendrés, avant qu'ils puissent l'être, et, quand les villes affligées se jettent dans ses bras, accourent à lui pour obtenir quelque assistance, leur sucer le sang et l’Ame, et
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ce dernier, il va jusqu’à confondre la justice avec sa volonté (1) ; dans les autres, il exagère son avidité à s'emparer du bien d'autrui; après avoir prêché la liberté de l’Italie, il demande ailleurs que Sienne soit scumise à la domination de la famille Caraffa.
On faisait alors des discours à toute occasion; mais en est-il un qui s'élève à la véritable éloquence? Au milieu de toute la splendeur des lettres italiennes, il n’apparut pas un seul bon prédicateur. Le frère Jérôme Savonarole suivit une route sévère ; toujours impétueux, il a quelquefois des mouvements de véritable éloquence, mais il manque d’art, et trop souvent il convertit la chaire en tribune.
Il nous est resté plus d’un millier de discours profanes, mais personne n'est tenté de les lire; il faut un vrai courage pour goûter ceux de Léonard Salviati, qui sont noyés par un déluge de paroles oiseuses, de périodes, de phrases et de membres de phrases. Spérone Spéroni se traine sur les traces de Cicéron. Albert Lollio prétendit cueillir cette palme d’éloquence qui manquait à l'Italie ; dans ce but, il composa, sur des sujets imagi-
leur revendre la véritable liberté dont on l’a constitué le dépositaire et le gardien, mais faussée, contrefaite et frappée d’un coin adultère...
« Que votre sérénité se rappelle donc que cette même langue et cette même plume qui vous allèche et vous amorce par sa fausseté, a brûlé Rome, ses autels, ses églises, ses saintes reliques ; qu’elle a trahi le vicaire du Christ ou plutôt le corps très-saint de sa majesté divine , pour le livrer à la férocité des barbares et à l’avarice des hérétiques. Car le pape Clément, de sainte mémoire, fut vaincu par trois paix mensongères, et non à la suite d'aucune guerre réelle ; j'ai vu les lettres et les instruments authentiques des trois traités.
« Et quelles sont ses relations de parenté ? Comment agit-il avec les siens ? Souiller ses mains du sang de l’aïeul de ses neveux, jeter aux chiens le beaupère immolé de sa fille et chasser même sa race innocente de l’État qui lui appartient, voilà ses tendres caresses envers ses parents...
« O malheureuse, Ô déplorable, Ô tourmentée, Ô vraiment ivre et somnolente Italie !
« L'empereur veut abattre et dévaster la sainte Église; il est en cela trèsferme et très-opiniâtre. De plus, toute la trahison de Plaisance n’ayant pas suffi pour assouvir la haine de Sa Majesté, et:son courroux n'étant pas rassasié par le sang de ce malheureux duc, il convoite la vie et l'esprit de sa béatitude ; il veut pareillement chasser le roi très-chrétien du Piémont et de la France, il veut le détruire et le tuer, et jamais aucun événement n’a pu le détourner, ni quelque chose que ce soit, de ce dessein qu’il a formé... »
(1) « Quoiqu'il puisse assez apparaître, à de clairs indices, que c’est une œuvre juste (l'occupation de Plaisance), puisqu'elle est vôtre et exécutée par Vous... »
Conteurs,
naires, des harangues d'une éloquence glaciale qu'il assaisonna de figures de rhétorique et de lieux communs disposés symétriquement ; il fournit d’abondants exemples aux amateurs de préceptes, mais il cause à ses lecteurs un insupportable ennui.
Onaimerait à posséder les discussions dans lesquelles les Florentins et les Vénitiens exprimaient leur opinion sur les mesures à prendre dans l’intérêt de leur patrie; mais les discours que Bembo, Nardi, Varchi, et surtout Guicciardini, ont intercalés dans leurs récits, sont des exercices d’un art compassé, sans mouvements spontanés, et gâtés souvent par l’imitation. Barthélemy Cavalcanti est plus vrai, et par cela même plus vigoureux.
Si vous réunissez les discours de Jean Busini au duc de Ferrare, en faveur des fugitifs de Florence poursuivis par Clément VII, celui de Jacques Nardi à Charles-Quint sur les actes de tyrannie du due Alexandre, et, si vous le voulez encore, l’apologie de Lorenzino, vous aurez en faisceau toute l'éloquence politique de ce siècle, le dernier dans lequel il fut permis aux Italiens de parler.
Si riches de poésie, les Italiens n’ont pas eu, surtout à cause de l’absence d’un grand orateur, une prose nationale; une prose qui, dans tousles écrivains, se montrât la même par le fond, mais différente selon la matière, les études et la personne; une prose tout à la fois approuvée par les doctes et accueillie du peuple, parce qu’il y retrouve ses formes, ses expressions habituelles, mais représentées avec noblesse et disposées avec art. Ils sont restés entre une langue savante, consacrée à des pensées futiles et presque morte, et une autre vivante, mais seulement usitée pour des sujets vulgaires, les comédies ou les nouvelles, qui pourtant seront toujours le trésor le plus riche en dictions élégantes, en transitions hardies, en belles phrases.
L’habileté déplorable avec laquelle Boccace prostitua la langue de Dante et de Pétrarque n'eut que trop d'imitateurs; aussi les conteurs italiens (novellieri) n’offrent-ils qu’un amas de turpitudes. Le Lucquois Jean Sercambi (1424 ) imagine que, durant la peste de 1374, des personnes de toutes conditions voyagent de compagnie dans l'Italie, et se racontent tour à tour, pour se distraire, cent cinquante-six nouvelles qui, obscènes pour la plupart, sont toujours d’un style inculte. La Filena de Nicolas Franco fut mise un moment au-dessus du Décaméron ; puis elle tomba dans l'oubli. Le Bolonais Saladin Arienti composa soixante-dix nouvelles, sous le nom de Porrettane. Giraldi Cintio
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LITTÉRATURE ITALIÈNNE. J43
prétendit enseigner la morale dans ses ÆEcalomili, et ne fut pas lu; cependant ces récits, qu’il attribue à des jeunes gens que le sac de Rome a forcés de s'enfuir à Marseille, ont fourni à Shakspeare le sujet de plusieurs de ses compositions. Sébastien Erizzo publia six Journées de récits prolixes, mais plus châtiés.
Lasca, qui exerçait la pharmacie à Florence, écrivit, outre des comédies d’un langage très-pur, mais dénuées d’intrigue et d’une morale détestable, des nouvelles sous le titre de Cene (soupers ). Cinq jeunes gens et autant de dames, qu'un orage a forcés de se réfugier dans une maison, disent des contes pour charmer le temps. L'auteur se fait un malin plaisir de tourner en ridicule l'intérêt tragique, qu'il sait pourtant exciter.
Agnolo Firenzuola, moine de Vallombreuse, d'une conduite irréprochable, dit-on, se montra, dans ses écrits maussades, trop passionné pour la beauté des femmes, auxqu'iles d’ailleurs il consacra un traité parsemé de détails peu chss: 1s et de songes cabalistiques. 11 met en scène une compagnie qui s’amuse à discourir sur l’amour, et raconte des nov :«'!°s obscènes devaat la reine de son cœur, belle et pudique “il «n fut jamais; il fait donner même par les animaux des préceptes et des exemples de morale, et compose sur le sujet d’Apulée un Ane d'or approprié à des idées différentes. Son style transparent et fleuri est rempli de grâces inimitables; aussi l’on regrette qu’il l’ait employé à des bouffonneries et à des frivolités.
Matthieu Bandello de Castelnuovo de Scrivia, général des dominicains à Milan, se ft remarquer à Naples et à Florence par ses amours scandaleux et sa souplesse de courtisan. Il obtint de Francois Te" l’évêché d'Agen, et trouva le temps, au milieu des affaires publiques et de ses fonctions d’évêque, de recueillir des anecdotes véritables plutôt; des nouvelles ; il imita la manière de Boccace. Au lieu d'imaginer, comme ses devanciers, quelque occasion pour réunir divers personnages qui s’amusent à conter, il sépara ses récits, en Les faisant précéder chacun d’une épitre dédicatoire pleine d’adulation. Unique et misérable originalité, qui du reste s'allie à des discours prolixes, à un dialogue sans vigueur, à des détails insipides, à l’absence d'imagination ; les caractères sont pâles, et le mouvement dramatique y fait défaut. Non-seulement le style est mauvais, mais barbare (1), et d'autant
(1) « Les critiques disent que, n’ayant pas de style, je ne devrais pas entre-
Comiques.
plus insupportable qu'il est lardé de phrases classiques. Ce qu'il y a de pire, c’est l’air naïf avec lequel il débite des ordures, ce que les protestants nemanquèrent pas de relever avec amertume, Malgré sa conduite et ses contes, le marquis Louis de Gonzague lai confia l'éducation de sa nièce Luerèce. Monseigneur s’éprit de son élève, mais d’un amour platonique ; il la célébra dans un grand nombre de vers et un poëme de onze chants.
On est étonné non moins que scandalisé de la quantité décrits déshonnêètes que produisit cette époque. Les chants de carnaval (Carnascialeschi), que l'on répétait alors dans les mascarades, sont d’une lubricité plus ou moins transparente; les Capitoli de l’archevèque della Casa ne sont pas, à beaucoup près, les seuls du même genre. François Molza, qui l’emporte sur ses contemporains pour le sentiment, se montra licencieux dans ses écrits comme il le fut dans sa vie. Le Vendangeur, de Tansillo, estune turpitude dont il se repentit ; il composa en expiation les Larmes de saint Pierre, mais il est glacé comme toujours.
Les comédies sont infectées du même vice que les contes. Les caractères et les événements sont tirés de la scène romaine, et l'on retrouve au dénoûment les inévitables reconnaissances ; on y mélait les immoralités des conteurs , et, pour les adapter aux mœurs, on introduisait des caractères modernes qui insultaient à la morale et à la religion. L’obscénité frappait à la fois les yeux et les oreilles des spectateurs, dont on excitait l'imagination à un point incroyable. Presque tout roule sur une sale intrigue. L’entremetteuse est un personnage obligé, de même que l’escroc, la
prostituée, le niais, le bargel : on y voit toujours l’avare qui a
caché son trésor, et revient après être sorti pour s'assurer qu'il a fermé la porte; des amis qui s’accusent l’un l’autre de s’être enlevé leur maîtresse; des amants qui veulent s’introduire enfermés dans des caisses, et se trouvent séquestrés à la douane ; des vieillards qui regrettent les années où il était possible de se livrer aux plaisirs ; des frères qui se ressemblent, et de misérables
prendre cette tâche. Je leur réponds qu'ils disent vrai en disant que je n’ai pas de style, et je ne le sais que trop ; aussi ne fais-je pas profession de prosateur. » BANDELLO. Voici un aveu où il montre encore plus d’effronterie : « Les critiques disent que mes nouvelles ne sont pas honnêtes ; je ne nie pas qu’il n’y en ait quelques-unes qui non-seulement ne sont pas honnêtes, mais je dis et sans hiésiter je confesse qu’elles sont très-déshonnétes... Mais jen’avoue pas pour cela que je mérite d’être blâmé., On doit blämer.., ceux qui conimettent ces erreurs, et non celui qui les écrit, »
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es critiques il n'y en ait set sans hépas pour cela ces erreurs,
jeunes filles que l’on découvre ensuite être nées de grands personnages. Sur ces caractères généraux, et dès lors sans intérêt, on en greffait d’autres particuliers : tantôt c’est le Siennois allant à Rome pour devenir cardinal, à qui l’on dit qu’il faut d’abord se faire courtisan, et qui cherche le moule avec lequel on fabrique les courtisans (1); tantôt ce sont des Espagnols matamores , ou bien de pauvres femmes qui tremblent de voir le Turc. Ici un juif, chassé de l’Espagne, vient débiter des recettes d'alchimie et vit d’escroqueries ; là des moines vendent pour cent écus l’absolution à un voleur qui hésite entre sa bourse, sa conscience et son bon sens; ailleurs ils disent à des commères le nombre précis de jours qu’ne âme doit rester en purgcioire, et combien il faut d'argent pour la racheter.
Toutes ces pièces ont pour but avoué de faire rire, comme il advient dans les masques qui portent la caricature et l’exagération volontaire d'eux-mêmes, ou le plaisant arbitraire de personnages de convention. Le rire y naît des sens et de l'imagination, mais non de la raison; car il n’est provoqué ni par une peinture évidente dela vie, ni par le contraste des caractères et des sentiments. Il semble que les auteurs évitent à dessein les situations pathétiques amenées par le sujct lui-même; ils préfèrent le récit à l’action ; si l’on en feuillette une centaine, on ne rencontre pas, après beaucoup d’ennui et de propos licencieux, une seule scène, une seule situation, un seul caractère qu’on puisse songer à imiter, ou qui donne une idée des usages du temps. On ne les lit plus que pour la spontanéité du langage familier, si rare chez les autres classiques.
La première comédie moderne, non pas seulement en Italie, mais partout ailleurs, est la Ca/andrai du cardinal Bibiéna, qui parut à Venise en 1513 (2). Les Séraccioni d’Annibal Caro, la Trinuzia et les Lucidi de Firenzuola, rachètent les défauts qui leur sont communs avec les autres comédies de l’époque, par l'esprit cultivé de leurs auteurs et la grâceincomparable du dialogue. Cecchi et le cordonnier Gelli se distinguent par le naturel et l’atticismeflorentin. Lasca y joignit quelques échantillons des usages nationaux. L’Arioste, pour qui le duc de Ferrare fit construire un théâtre où les rôles étaient remplis par des gentilshommes, s’écarta quelque peu de l’imitation perpétuelle de Plaute
(1) La Cortigiana de l'Arétin.
(2) Non en 1508, comme le dit Tiraboschi.
et de Térence. L’Arétin le cède pour le goût, mais il est supérieur par l'esprit. La Mandragore de Machiavel prouve que celui quieût osé abandonner les traces des anciens aurait pu former un théâtre national.
Grâce aux comédies à sujet, les auteurs furent dispensés de composer, et lesauditeurs privés de la possibilité de critiquer. Les arlequins et les pantalons acquirent une réputation européenne, si bien que l’empereur Mathias conférait la noblesse à l’arlequin Cecchiui.
Chaque grand personnage devait avoir auprès de lui un homme de lettres, chargé des fonctions de secrétaire, non-seulement pour écrire à sa volonté, mais encore pour trouver des emblèmes et des devises, fournir des idées de tableaux ou de fêtes, et composer des vers à l’époque des solennités domestiques. Jean-Baptiste Sanga et Sadoleto écrivirent les lettres de Clément VII , et Berni celles du cardinal Bibiéna ; Tolomei était au service du cardinal Farnèse, et Flaminio à celui du dataire Gñiberti ; Bonfadio fut attaché au cardinal de Bari, puis au cardinal Ghinucci; Bernard Tasso au prince de Sanseverino , et ainsi beaucoup d’autres. De là, la prodigieuse quantité de lettres de ce temps, la plupart écrites avec une facilité et une précision que l’on désirerait trouver dans des ouvrages plus soignés.
Dans celles de Bembo et de Paul Manuce, on sent l'intention de les faire imprimer; Bernard Tasso est un rhéteur plein d’une stérile abondance. Zacques Bonfadio, de la rivière de Salo, trèslié avec Bembo, Flaniio, Franco, Carnesecchi et Valdes, eut à Gênes une chaire de philosophie, et fut chargé d'écrire les annales de la république, ce dont il s’acquitta dans un latin d’une élégante pureté, bien que l'habitude de la rhétorique l’entraîne à de longs préambules doctrinaux et à des descriptions intempestives. Très-versé dans les deux littératures, meilleur poëte en latin qu’en italien, prosateur distingué surtout dans le genre épistolaire, il mérite qu’on lui pardonne une certaine affectation ; peut-être fut-il redevable à la sentence qui le condmna au feu pour des amours infâmes , de laisser une plus grande réputation littéraire.
Annibal Caro naquit pauvre, dans la Marche; on dirait cependant que la Toscane fut sa patrie, tant il emploie à propos les modes les plus convenables de la langue vivante. Il fut au service des Farnèse, dont il rédigea la correspondance ; mais les lettres qu’il écrivit en son proprenom sont de véritables modèles.
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Il se plaint souvent de ce qu’il lui pleut des vers et des éloges de gens inconnus auxquels il est obligé de répondre, et de ce que ses lettres sont ensuite imprimées par les libraires (1) ; on peut juger, par là, du goût général de cette époque pour les études , et de l'importance que l’on attachait aux productions des meilleurs écrivains. En effet, une troupe d'individus qui faisaient de la littérature un métier, comme Porcacchi, Atanagi, Dolce, Ruscelli, glanaient les moindres bribes des auteurs en renom, pour en faire des volumes et récolter de l’argent ; c’est pourquoi il existe un si grand nombre de correspondances italiennes imprimées, fatras dont un compilateur patient pourrait extraire quelques volumes d’une importance incontestable, non-seulement pour l’histoire littéraire, mais encore pour l’histoire politique. Il suffira de mentionner les Lettres de princes à princes , recueillies par Jérôme Ruscelli, et dont on peut apprécier le mérite d’après les fréquentes citations que nous en avons faites. Les lettres écrites par des artistes ont leur valeur particulière ; elles sont plus libres, nous révèlent le degré d'instruction de chacun d'eux, et nous apprennent comment leur âme se répandit sur la toile et le papier. Caro travailla toute sa vie ses ouvrages , sans jamais les publier. Entraîné dans la retraite par Je besoin de repos, il résolut de faire un poëme, et, pour s’y prépar: , il se mit à traduire l'Énéide ; mais la vieillesse lui fit sentir qu'il avait passé la saison de l’épopée , et il termina la version qu'il avait entreprise. Elle est en vers libres (scio/ti), qui dépassent l'original de 5,500 ; aussi la concision du langage antique disparaît. Quelquefois, par erreur ou négligence, il trahit la fidélité, mais il conserve la richesse et la flexibilité du texte ; c'est donc une œuvre poétique, et, après tant de tentatives et de censures, la meilleure reproduction italienne qui ait été faite de Virgile. Annibal Caro montra le premier toute la puissance du vers scio/to, qu'il sut enrichir d’une grâce et d’une harmonie infinies, de phrases et de tours nouveaux. Ses Amours de Daphnis et Chloé, d’après le sophiste Longus, respirent tout le charme de la beauté grecque, tandis
(1) « De grâce, messire Bernard, quand je vous écrirai dorénavant, déchirez mes lettres ; car je n’ai le temps d'écrire à personne, loin de pouvoir faire chaque lettre le compas à la main; ces fripons de libraires impriment les premières sottises venues. Faïtes-le, si vous voulez avoir quelquefois de mes nouvelles; autrement, je vous proteste que je ne vous écrirai jamais. C’est en colère que je vous dis cela; car je viens de voir s’en aller en procession un de mes quelques griffonnages, ce dont j'ai rougi jusqu’au fond de l’âme. »
qu’il déploie de la force et de l'élévation dans ses traductions de quelques-uns des Pères de l'Église.
Il avait composé, d’après l’ordre de ses maîtres, une canzone à la louange de la maison royale de France :
Venile all ombra de’ gran gigli d'oro…
Venez à l'ombre des grands lis d’or, dans laquelle il s’était affranchi de la monotonie des pétrarquistes. Les partisans de cette maison et ses nombreux amis prodiguèrent à cette œuvre des louanges sans fin; Louis Castelvetro de Modène, homme d’un esprit très-fin, ne fut pas de leur avis ; il dirigea contre elie une première censure, suivie de plusieurs autres : censures subtiles parfois, mais d’une sévérité de goût à laquelle on ne s’attendrait pes dans un temps où le beau était plus senti que raisonné.
La susceptibilité de Caro ne put endurer cette attaque, à laquelle il opposa des apologies et des réponses, tantôt faites par lui-même, tantôt par d’autres, ou bien encore venant de lui, mais mises sous le nom d’autrui ; il feint entre autres choses, de reproduire les bavardages des oisifs qui fréquentaient à Rome la rue des Banchi. Castelvetro riposta; on dépassa des deux côtés toutes les bornes de la modération, et l’une des querelles les plus bruyantes de cette république littéraire si turbulente fut engagée. Castelvetro eut le tort d’avoir été l’assaillant (1); mais il se complut ensuite à faire preuve d'esprit, et à se créer une célébrité qui lui avait manqué jusqu'alors. Il écrivait ses censures avec une rapidité impétueuse et toute la vivacité de l'attaque ; Caro, dans ses réponses , était secondé par ses amis, surtout par Molza et Varchi, dont il recevait les avis et les corrections, mais sans retrancher les injures les plus ignobles. Des grossièretés dignes des halles ne furent jamais dites avec plus d'élégance que dans l’ 4pologie et les sonnets des Matlacini , où la colère rendit poëte Annibal Caro; on ne saurait opposer des plaisanteries plus spiri-
(1) Il est rare que l’on donne raison à Castelvetro ; cependant, nous l’avouerons, cette canzone, réputée l’une des plus belles du Parnasse italien, sans parler d’une adulation dégoûtante (ce qui, au dire de Pédants, n’a rien à faire avec le mérite), nous paraît pécher gravement dans plusieurs 6 ses parties. Des Muses qui vont se mettre à l'ombre des lis offrent une image fausse; il n’y a pas plus de vérité à représenter la France comme une grande coquille entre deux mers et deux montagnes. Il y a irconvenance et mauvais goût dans ce jeu de mots : Allez, mes Français ( Galli, coqs ou Gaulois), maintenant Français entiers. L’affectation du sublirae a quelque chose de plus choquant encore.
tions de
canzone
était afde cette uvre des me d’un elie une subtiles ttendrait né.
que, à laaites par lui, mais s, de re- Rome la ux côtés s les plus engagée.
1 se combrité qui avec une tro, dans Molza et sans reignes des Hans l” Adit poëte lus spiri-
8 l’avouesans parfaire avec arties. Des e; il n’y a ille entre ht dans ce nin{enant choquan\
LITTÉRATURE ITALIENNE. 349 tuelles à de meilleures raisons. De nobles dames, descardinaux, le duc de Ferrare, s’interposèrent comme médiateurs, mais inutilement. Les partisans de Castelvetro disaient tout le mal possible de Caro aux princes et aux cardinaux. Un ami de ce dernier fut tué, et l’on imputa le meurtre à Castelvetro ; Caro, à son tour, fut accusé d’avoir envoyé des sicaires contre son antagoniste. Il est certain que Caro avaic écrit ces mots : Je crois, au surplus, que je serai forcé d'en finir par toute autre voie, et il en arrivera ce qui pourra. On prétendit même que, recourant à ces moyens infâmes dent se servent encore aujourd’hui les satellites de l’art pour rencire suspectes aux gouvernements les victimes de leurs censures, il aurait dénoncé Castelvetro à l’inquisition; du moins il donna lieu à cette imputation en le traitant de « philosophâtre « impie, ennemi de Dieu, ne croyant à rien au delà de la mort, » et en Jui disant : « Je vous recommande aux inquisiteurs, au « bargel et au grand diable d’enfer. »
Le fait est que Castelvetro jugea prudent de se réfugier chez les Grisons, et qu’il mourut à Chiavenna. Critique fin et sensé, il écrivit une Poétique d’Aristote, où l’on trouve, au milieu de longueurs fatigantes, beaucoup d’érudition, des remarques subtiles et une critique hardie, là même où les commentateurs ne savent qu’applaudir. Souvent il censure Virgile; il trouve chez Dante de la pédanterie à se servir de termes scientifiques, de mots ingrats et inintelligibles, « quand les poëmes sont faits principa- « lement pour les hommes sans instruction. » 11 accuse l’Arioste de plagiat, et lui reproche, en outre, de pousser l’infidélité historique jusqu’à inventer à son gré des noms de rois; il ne craint pas de dire qu’on trouve en France et en Espagne des écrivains aussi remarquables que ceux d'Italie.
On conçoit quel scandale il dut causer parmi les pédants qui jamais n'avaient lu ces auteurs; il fut traité sans aucun ménagement par Varchi, aux yeux duquel! Dante était supérieur à Homère. La querelle ne se termina point ; Bulgarini prit à tâche de relever des défauts dans la Divine Comédie. Mazzoni se leva pour la défendre; les commentateurs de Pétrarque se mirent, de leur côté, à '<cuter sur les mots, à distiller chaque expression, chaque vers du chantre de aure , à tout disséquer. jusqu'aux sentiments : sa dame avait-e:1c été un être réel, ai "rique, et, dans ce dernier cas, que représentait-elle? Quand Cresci osa croire que Laure était mariée, ce fut un scandale général, l’est ainsi qu’un débat en faisait naître un autre ; pendant ce te::ÿ ,
Charles-Quint étouffait la liberté de l'Italie, et Luther ébranlait les fondements de Rome.
Au milieu de ce culte passionné dont les Muses étaient l’objet, le Ferrarais Lys Grégoire Giraidi s'avise tout à coup de proclamer qu'il y a non-seuiement vanité, mais péril dans le savoir
(proginnasma); que ia rédocine est pleine d'incertitude, la
jurisprudence un chaos ; qu'ii n’y a que n:#n11uges et sophismes dans l'élequence et la s'ialectiqua 3 ge Ja potrie flaite le vice, et que les gens de lettres sont incapables de gouverner les cités et les famiiles; que Rome, grande tant qu’elle fut inculte, se corrompit ex: se polissant. Ces paradoxes, que suggéraient au philosophe de Genève ses boufies d’orgul, ét: ient inspirés à Giraldi par ses accès de goutte ; il avoue, du reste, en terminant, u avoir écrit que pour faire étalage %esprit. Ce fut sans doute par pénitence qu'il composa l'histoire des dieux, et puis l’histoire encore plus difficile des poëtes antérieurs et des poëtes vi: vants.
Jérôme Muzio de Padoue, doué d’un esprit universel , fut diplomate et guerrier, homme de lettres et théologien, prosateur et poëte, et toujours prêt à disputer ; il écrivit un Aré poétique remarquable pour la hardiesse des jugements, où il reproche à Dante de la dureté dans ses vers, à Pétrarque de la mollesse dans les siens, à Boccace le prosaisme de ses vers et le tour poétique de sa prose. Il préfère les comédies de l’Arioste au Roland furieux, et certaines vérités lui mériteraient des éloges, si elles n’étaient le résultat de la frénésie querelleuse qui ne l'abandonna jamais. Il combattit Amaseo, qui prétendait laisser aux carrefours l’usage de la langue italienne ; toutefois il ne voulait pas qu’elle fût empruntée à une seule ville ou à une seule province, mais à chacune d’elles, pour en faire, comme il le dit, « un mélange de différentes herbes et de fleurs diver- « ses. » Il donne lui-même le catalogue des innombrables écrits « sortis de la plume d’un homme qui, depuis l’âge de vingt ans jusqu’à celui de soixante-quatorze, avait continuellement servi, travaillé dans toutes les cours de la ehrétienté, vécu au milieu des armées, passé la plus grande partie de son temps à cheval, et dû gagner son pain à la sueur de son front. »
Nous parlerons aille::« des historiens, qui sont certainem:i les meilleurs écrivain: *: :e temps ; nous dirons seulement qu'ils n’évitent pas la proli:i:: :ommune ni les détails inutiles. Seul le Florentin Berr::2 1: azati, dans l’intentiun de montrer que la
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langue italienne peut rivaliser avec le latin en force et en brièveté, reproduisit avec plus de concision encore le plus concis des historiens de l'antiquité. S'il se permit quelque dicton florentin peu séant à la dignité du narrateur, le plus souvent il l'a rendu dans sa nature propre; il a laissé un modèle de traduction des plus remarquables. Son Schisme d’Angleterre est une traduction ou plutôt un résumé de l'ouvrage de Nicolas Sander, qui traîne et languit par la suppression de la partie politique; cependant Henri VIII est bien jugé vers la fin.
La poésie italienne s'était relevée avec Laurent de Médicis, qui lui accorda une protection plus intelligente que son père et la soutint par son exemple. Dans le dessein d’imiter Pétrarque piutôt que par passion, il célébra, à l’aidedesubtilités platoniques, Lucrèee Donati; il aborda, non sans mérite, la poésie pastorale et satirique, et composa des chants de carnaval pour les fêtes qu’il donnait, à cette époque, à ses frais et sous sa direction. Dans le poëme intitulé l’Ambra, il célébra une de ses maisons de plaisance; dans la Nencia da Barberino, il employa le dialecte de la campagne avec un naturelet une vivacité inexprimables, pour chanter une jolie paysanne. Il expose dans l’A/éercation des pensées de philosophie platonique, et fait dans les buveurs (Beoni) une satire de l’ivrognerie. Sous l’inspiration de sa mère, il composa aussi des hymnes sacrées qui se chantaient dans les solennités religieuses comme celles de Savonarole (1).
La poésie fut plus redevable encore à Ange Politien, qui, au milieu de ses travaux philosophiques et philologiques, composa des s{ances sur la joute de Julien de Médicis. Après les avoir commencées sur un vaste plan, il comprit que le héros n’était pas à la hauteur d’un poëme; il interrompit son travail, mais après avoir élevé l’octave à une magnificence digne des grands poëtes épiques venus après lui. Son Orphée, qu’il composa en deux jours, dans l’année 1483, à la demande du cardinal François de
. Gonzague, et qui fut représenté à Mantoue, est le mélodrame le
plus ancien. Les chœurs seuls étaient chantés probablement ; on récitait le reste. L'action est faible, et tout se passe en dialogue, sur le modèle des Bucoliques de Virgile, l’auteur alors le pis connu et le plus admiré.
Ces exemples mirent les vers à la mode, et jamais on n’en
(1) Une mentiv: est due aussi à Feo Belcari, noble florentin (1484), qui fit plusieurs hymne: en latin , et traita constamment des sujets religieux.
Poëtes.
Laurent de Médicis,
Politien.
fit autant, depuis les princes jusqu'aux portefaix. Bembo qui avait imité Pétrarque, fut imité par la famille nombreuse des faiseurs de sonnets, tous versificateurs sans personnalité, si bien qu'après en avoir lu’ un, on les connaît tous; aussi un très-petit nombre a-t-il laissé quelque trace dans le souvenir de la nation, et pourtant ces imitateurs furent imités à leur tour par les Espagnols et Milton (1).
Les censeurs, les railleurs même ne manquèrent pas à cette poésie alambiquée, entre autres Jérôme Muzio et Lasca. Le Vénitien Antoine Broccardo ne cessait de harceler Bembo ; Nicolas Franco accusait Pétrarque des misères de ceux qui suivaient thi ses traces; Ortensio Landi disait que ce qu’il y avait de mieux des dans leurs livres, c'était le papier blanc ; Doni tournait en dérision tout ce bagage poétique , ces cheveux d'or, ces seins d’ivoire et ces épaules d’albätre. Ils n'avaient pas tout à fait tort, et, si l’on faisait un feu de joie de toutes les productions lyriques du seizième siècle, la littérature n’en souffrirait pas, et la gloire de l'Italie y gagnerait.
S'il fallait pourtant faire un choix, nous citerions Francois- Marie Molza de Modène, qui chanta ses amours de bas étage, dontla mobilité lui valut de fréquentes tribulations , et finit par le faire mourir d’un mal honteux. Recherché par les hommes instruits, il avait brillé dans plusieurs genres de poésie, sans exceller dans aucun ; pour lui, le comble de l’art consistait dans
rec la fidèle imitation. Casa donna au sonnct cette force qui lui Lo manquait chez Bembo, et le vers, qu’il brisa, gagna en variété in et en majesté. Bernardin Rota consacra ses sonnets à chanter sa et d dame avant de l’épouser, et lorsqu'il l’eut perdue. François. à À : nête Beccuti, dit le Coppetta, sn’. échapper à la dureté de la versifica- saiq tion, commune aux autres. Ange de Costanzo « réduisait les à « sonnets à des syllogismes; il s’en glorifiait, et les autres l’en « louaient. Dans un siècle si fécond en artistes, le sentiment ‘ x (1) « poétique avait disparu, ou ne vivait plus que dans un petit (2) « nombre d’âmes. Il appelle sa dame un doux mal (dolce male) ; « d'u « mais ilne veut pas s’en approcher, dans la crainte d’être guéri . av es £ (1) Gabriel Rossetti a entrepris de démontrer que sous ces inepties amou- (3)
reuses se cachait une doctrine mystérieuse en opposition avec Rome, dans la pensée d’une régénération morale et politique. Ce système, développé avec une érudition et une patience rares, peut séduire au premier abord; mais il n’entraîne pas la conviction. Voyez iZ Mistero dell’ amor platonico nel medin evo, derivato da’ misteri antichi; Londres, 1840 et suiv., 5 vol.
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« par la puissance de ses yeux. Il prie sa plume de répandre « au loin sa douleur, et veut cependant qu'elle ait pour berceau « et pour tombe les murailles domestiques. S'il eût moins écrit « sur l'amour, il aurait été plus véritablement poëte. Le sujet « abaisse souvent l'esprit, car il est rare que l'esprit ennoblisse « unsujet indigne (1). »
Il y a quelque chose de plus nourri dans les sonnsts de Baldi sur les Ruines de Rome. Le prélat Jean Guidiccioni de Lucques, employé à la cour de Romeet dans diverses ambassades, fit entendre quelques-uns de ces accents auxquels répond la sympathie nationale. L'ode de Célio Magno sur la Divinité est une des dernières et des meilleures productions du temps. ,
Au milieu de cet enthousiasme à froid de gens amoureux qui déplorent continuellement la cruauté de leurs belles dans un siècle des plus corrompus, y avait-il quelque vigueur à attendre? Si l'on admire dans ces productions l’art du style, c'est à cause des tifficultés surmontées, et de l'expression harmonique de pensée d’une extrême niaiserie. Un goût très-correct et une juste mesure d'idées dominent parmi cette frivolité caractéristique ; mais précisément parce que l'énergie manque à ces versificateurs, ils tombent dans le genre descriptif, habileté des demipoëtes, et encore sont-ils maniérés.
La dialectique et i: vastorale, ces genres de la décadence grecque, furent alors cultivées. Alamanni et Jé:::: Rucellai chantèrent les travaux des champs ot les abeilles, ii, aiment la uature, et sont passionnés pour les simples travaux des bergers et des agriculteurs, ces travaux qui témoignent de cœurs honnêtes. La monotonie fatigante du premier (2), la langueur prosaique de l’autre (3), n’empêchèrent pas de les donner comme
(1) TommasEo.
(2) I suffit d’en lire les douze premiers vers. On a pourtant osé les dire « d'un charme:et d’une perfection tels qu'ils peuveni !:: ": at aller de pair « avec ceux des Géorgiques. » Mais de quoi les pédanis ne sont-ils pas capables ?
(3) Lo già mi posi a far di quest’ insetti Incision per molti membri loro, Che chiama anatomia la linqua greca ; E parrebbe impossibil s’ io narrassi Alcuni lor membretti come stanno, Che son quasi invisibili & nostri occhi.
HIST, UNIV, == Te NIV, 29
Didactique.
Alamanni et Rucellai,
Sannazar, 3468-1530.
des modèles pour le vers scio/fo, tant le siècle était peu difficile ! Érasme de Valvasone, né dans le Frioul, écrivit sur la chasse, et fit en outre l’Angélide, poëme sur la chute des Anges, auquel Milton emprunta quelque chose, et surtout la malheureuse idée du canon employé par les démons pour combattre l'Éternel.
Bernardin Baldi d'Urbin, versé dans la connaissance des langues et les mathématiques (1), devenu l’abbé ordinaire de Guastalla, dont il entreprit d'écrire l’histoire, fit plusieurs versions du grec, et composa par passe-temps des églogues de pêcheurs, ainsi que le poëme de la Nautique , qui est diffus et souvent prosaio
Sannazar fit ce qui déjà était en usage chez les Portugais, un roman pastoral en prose harmonieuse, mélangée de vers ; mais il ne sut pas éviter dans cette prose bâtarde ies latinismes qu'il prodigue ensuite dans les vers, pour servir de liaison aux sdruccioli, difficulté qu'il s'était imposée. Comme il s’était contenté d'étudier Théocrite, qui lui-même n'avait pas étudié la nature, il se transporta dans un champ tout à fait idéal, au milieu de bergers d’un esprit cultivé, et qui raffinent le sentiment. Quelques-unes de ses peintures ont cependant de la vivacité, et parfois il exprime des sentiments avec vérité. II fit ensuite abandonner aux Muses les montrgnes pour les sables de la mer, inventant les églogues entre pécheurs, moins naturelles encore bien qu’il eût pour s'inspirer ces plages de Merç: lina, dans le golfe de Naples , les plus belles que viennent dorer les rayons du soleil.
De ces insectes je me mis
A faire en plusieurs de leurs membres L'incision, ce qu’on appelle en grec L’anatoraie ; et l’on ne pourrait croire, Si je le disais, comment sont
Leurs membres si petits et frêles, Presque invisibles à nos yeux.
Nous citons ces vers, traduifs littéralement en vers hlancs comme ceux du texte, parce qu’ils sont peut-être la première trace d’observations entomologiques. Du reste, l’auteur, sans s’occuper des découvertes modernes, adopte les ancien: préjugés sur la génération des abeilles.
(1) Dans son ouvrage delle Machine semoventi, p. 8, il parle d’un Barthé-
ny Campi de Pesaro, qui « osa entreprendre de lever, du fond de la mer, la masse démesurée du galion de Venise; bien qu'il ne réussit pas, il se montra néanmoins le judicieux inventeur de la machine apte par sa nature à soulever un plus grand poids. » L'invention dont les Anglais font aujourd’hui tant de bruit serait donc d’origine italienne.
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On vit éciore à la suite de l’Orphée une foule de drames champêtres, regardés comme une innovation et par suite condamnés par les puristes. Tels furent le Sacrifice, d'Augustin Beccari, représenté à Ferrare en 1564, aux frais des étudiants de cette ville ; l'Infortuné, d'Augustin Argenti, avec musique d'Augustin Viola, pièce dans laquelle se trouvent de belles scènes. Torquato Tasso, qui assistait à la représentation, excité par les applaudissements donnés à l’auteur, résolut de rivaliser avec lui; à cet effet, il composa l'Aminite qui, représentée en 1578, effaça tout ce qui l’avait précédée. Les fleurs poétiques y sont prodiguées ; mais ce poli uniforme, cette élégance de langage, égale chez tous les personnages, dans la bouche même du satyre, modère, chez les amis du vrai, l’admiration que cette composition si soignée excite dans l’esprit de ceux qui se passionnent pour le beau.
Le l’astor fido (Berger fidèle) fut représenté à Turin en 1585. Guarini ignore le grand art de la dramatique, qui consiste à tenir la curiosité éveillée. Son action, qu’il délaye en six mille vers, est ralentie par des dialogues sans fin, des réflexions frivoles et des lieux communs ; de plus, il ne sait pas lier les scènes. Cependant une chaleur fréquente, l’ensemble de la fable (1), la supériorité du style, la peinture de l'amour, qui arracha des larmes, en font un ouvrage estimable. Mais c'est à tort qu’on a voulu le comparer à l’Aminte; car aux mêmes défauts, à une plus grande élégance chez six bergers convertis en courtisans, à des arguties plus recherchées, il joint l'imitation évidente de ce poëme. Le Tasse avait donc raison de dire que Guarini n’aurait pas aussi bien réussi s’il ne l'avait eu devant les yeux.
Le besoin universel d'écrire et de chanter poussa un essaim de poëtes à cultiver ce genre, et, vers la fin du dix-septième siècle, on comptait déjà deux cents pastorales. Une nature parée de toute les beautés se déployait à leurs regards ; ils pouvaient observer la vie pastorale, si variée depuis les chaïets des Alpes jusqu'aux vallées de Sonnino, depuis les plaines brülées de la Sicile, partagées par les haies de figuiers d'Inde, jusqu’à celles de Rome, poétiquement parsemées de ruines; mais non, il fallait, pour s'inspirer, aller à la cour de Ptolémée ou d’Auguste, et souffler dans les chalumeaux de Théocrite et de Virgile.
Quelques poëtes, jetant un coup. d’œil de dédain sur les splen-
(1) Elle est tirée de l'aventure de Corèse et Callirhoé, racontée par Pausanias.
L'Aminte du Tosse.
Le Berger fidèle, de Gun