‹ Histoire universelle [microforme] (volume 4)Chapitre 99 sur 146 · LANGUE LATINE · texte numérisé non relu

LANGUE LATINE

la réforme ouvrit bientôt un vaste champ. Pierre Martire d’Anghiera, Milanais, après avoir visité l’Espagne en 1488, et plus tard l'Amérique, écrivit, jusqu'en 1525 ; huit cent treize lettres sur les hommes et les événementscontemporains. Il approuve l’inquisition et l'intolérance, devine l'importance de la réforme, née à peine, décrit parfaitement les factions de Florence, la'bataille de Pavie, et dit, en parlant de la liberté des Américains : « On n’y a trouvé jusqu’à présent aucun arrangement, Les deux « droits, le naturel et le pontifical, établissent que le genre hu- « main tout entier est libre ; le droit impérial distingue, et l’usage « paraît entraîner à quelquès conséquences contraires. La longue « expérience veut que ceux qui, par nature, inclinent à des vices « abominables ne réstent pas libres. Des dominicains et des « franciscains déchaux, qui ont séjourné longtemps dans cés con- « trées, ‘estiment que rien ne convient moins que de les laisser « maîtres d'eux-mêmes (1). »

On voit qu’il savait sortir de l’inutilité, qui est le caractère du plus grand nombre. Les Allemands surtout mettaient sur le papier les moindres détails de leur vie, non pas tant par égoisme et besoin de s’épancher en confidences, que pour faire voir qu'ils savaient s'exprimer, dans la langue latine, en phrases convenables et correctes.

Au milieu d'eux s’éleva comme un géant Érasme, homme d’une conception vive, aux fortes études, d’un bon sens continuel, observateur sagace plus que profond penseur. Il naquit à Rotterdam d’une union clandestine; élevé à l’école de Deventer, ordonné prêtre, il donna des leçons particulières à Paris et puis étudia la ihéologie à Louvain; il vécut longtemps en ltalie, commc précepteur de l’archevêque de Saint-André et correcteur d'Alde; Henri VIIL l’appela en Angleterre, et Charles-Quint le nomma conseiller pour. les Pays-Bas ; enfin il mourut à Bâle.

Ses Adagiorum chiliades, dans lesquelles il réunit les mots, les sentences, les proverbes divers pour faire connaître, par leur ensemble la civilisation ancienne, attestent une grande connaissance de la littérature grecque et latine ; il assaisonne souvyert d'observations philosophiques et littéraires très-subtiles ses explications philologiques. Dans cet ouvrage, et plus encore dans l'Éloge de la folie, il se montre observateur moral plein de sagacité ; s’il se souvient ou se sert de la Parque des fous de Brandt,

(1) Lettre 806.

c'est en homme qui a vu par lui-même. Les envieux, qu’il dépeignit si bien dans le Scarabée (1), s’efforçcaient d’élever à son niveau Budée, meilleur helléniste que lui peut-être, mais la postérité a prononcé en faveur d'Érasme. Amplificateur, souvent emphatique, plein d'art dans son style, toujours caustique au point de stimuler les factions, au lieu de les calmer comme il en avait la prétention, Érasme mordaitle clergé et les princes, c'est-à-dire les petits princes, en si grand nombre dans toute l’Europe, et surtout ceux d'Allemagne (2) ; car, du reste, il flattait les puissants , qui bientôt à leur tour devinrent ses courtisans et ses flatteurs. IL était en correspondance avec Henri VIII, Charles-Quint, François [*", Maximilien de Saxe; il recevait des témoignages d’admiration de Bembo, de Sadoleto, de Thomas Morus, de Mélanchthon, d’Ulric de Hutten, de Jules II et de son successeur ; les villes le recevaienta vec des arcsde triomphe, et, si l’on adressait une lettre

(1) « Il y a de petits hommes infimes, malicieux, noirs comme le scarabée, fétides comme lui et non moins abjects, mais persévérants , et qui pervent nuire aux grands sans être bons à rien. Ils effrayent par leur noirceur, é dissent par leur bonrdonnement, dégoûtent par leur odeur ; ils rôdent : : : : de vous, s’aitachent à vous, y restent collés. Il y a honte à les vaincre, e. ; restez sali par le triomphe. »

(2) « Quin omnes et veterum et neotericorum annales evolve, nimirum ita « comperies, vix sæculis aliquot unum aut alterumexstitisse principem, qui non « insigni stultitia maximam perniciem invexerit rebus humanis.. Et haud scio « an nonnulla hujus mali pars nobis ipsis sit imputanda. Clavum navis non « committimus nisi ejus rei perito, quod quatuor vectorum aut paucarum mer- « cium sit periculum ; etrempublicam, in qua tot hominum millia periclitantur, « cuivis committimus. Ut auriga fiat aliquis, discit artem, exercet, meditatur ; « at ut princeps sit aliquis, satis esse putamus natum esse. Atqui recte gerere « principatum, est munus omnium longe pulcherrimum. Deligis cui navem « committas, non deligis cui tot urbes, tot hominum capita credas? Sed istud « receplius est quam ut convelli possit.

« An non videmus egregia oppida a populo condi, a principibus subverti! « rempublicam civium industria ditescere, principum rapacitate spoliari ? bonas « leges ferri a plebeis magistratibus, principibns violari? populum studere « paci, principes excitare’ bellum ?

« Miro studio curant auctores ne unquam vir sit princeps. Adnituntur opti- « mates, ii qui publicis malis saginantur, ut voluptatibus sit quam effæmina- « Lissimus, ne quid eorum sciat quæ maxime decet scire principem. Exurun* « ur vici, vastantur agri, diripiuntur templa, trucidantur immériti cives, sacra « profanaque iniscentur, dum princeps interim otiosus ludit aleam, dum salti- « tat, dum oblectatse morionibns, dum venatur, dum amat, dum potat. O Bru- « lorum genus jam olim exstinctum! O fulmen Jovis, aut cæcum aut obtu- « sum! Neque dubium est quin isti principum corruptores pœnas Deo daturi « sint, sed sero nobis. »

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au prince des études, au chef supréme des lettres, au vengeur de la théologie, c'était à lui qu’on la portait sans hésiter.

Certain que chacune de ses paroles serait unoracle, persiflant tout le monde sans être jamais persifflé lui-même, distribuant l’immortalité, déifiant ce qu’il touchait, selon l'expression de Thomas Morus, il parut un géant au milieu des autres assis ; mais, lorsque tonna la voix de Luther, on se mutiua contre ce roi de la renommée qui, flottant entre les upinions des autres et les siennes propres, ne sut pas prendre parti entre les catholiques qu’il avait harcelés, et lesnovateurs qui lui disputaient le trône.

Nous parlerons ailleurs de son influence à l'égard de la réforme ; ici nous n’apprécions que l’homme de lettres qui écrasa les pédants, dont la tourbe faisait la guerre aux meilleurs philologues. Dansson Ciceronianus, il tournaen ridiculeles élégraces maniérées des latinistes, en montrant comme ils se fourvoyaient, malgré le scrupule qu’ils apportaient à se maintenir dans le purisme. « Mettez, dit-il, votre premier et votre principal soin à bien pé- « nétrer dans le sujet que vous voulez traiter; quand vous le pos- « séderez pleinement, les mots vous viendront en abondance; les « sentiments vrais et naturels découleront de votre plume. Alors « votre style paraîtra plein de chaleur et de vie ; il entraînera le « lecteur, et donnera une image fidèle de votre esprit; ce que « vous ajouterez par imitation se fondra avec ce qui vous est « propre. »

Il ne s'agissait donc pas d’une pure querelle de mots, mais de la lutte éternelle entre les hommes d'érudition et les gens de goût, entre ceux qui cherchent le solide et ceux qui vivent du brillant. Érasme avait grandement raison de foudroyer ces derniers, qui ne visaient à rien d’utile pour la littérature, et dont la manie engendra cette étude continuelle des mots, devenue ensuite le fléau de l’Italie.

La prééminence accordée au latin faisait négliger la langue italienne, qu'on avait, du reste, cessé d'écrire; lorsqu'elle se raviva, son alluredevint affectée et prétentieuse ; dénuée d'analyse et de clarté, elle fut bien parlée, mais parlée comme une langue qui se traine à la suite de sa mère, Plus tard, quand vinrent l’étude et le soin, il parut des grammaires (1), et l’on se livra à des

(1) La première que nous connaissions esi de ForruNIo, Regole grammaticali della volgar lingua; Ancône, 1516.

Langue italiénne.

discussions sophistiques sur la nature et les usages d’un idiome qui avait été.employé avec éclat dans le siècle précédent.

Chose remarquable! chaque fois qu’ils eurent à souffrir des événements .et ne purent aborder les questions politiques, les Italiens se jetèrent sur celles de leur langue, comme protestation de cette nationalité qu’on voulait leur arracher. Ils se querellèrent d’abord sur son nom. Trissino et Muzio voulaient qu’elle fût italieone ; Varchi.et Bembo, florentine ; Bargagli et Bulgrini, siennoise; Claude Tolomei (1), toscane. On écrivit sur ce sujet une masse de livres, lorsqu'il eut mieux valu, pour résoudre le problème , produire dans cette langue quelque chose de digne et d'élevé.

Giambuilari, dans le Gello, prétendit qu’elle dérivait de l'é: trusque ( qui.est inconnu), avec un mélange d'hébreu et d'araméen. Celso Cittadini, au contraire, soutint qu’elle existait au temps de l’ancienne Rome; du reste, chacun donnait de bonnes raisons, parceque les rares notions de philologie comparée ne permettaient pas de distinguer la maternité de la fraternité. Balthazar Castiglioni, qui la faisait dériver du florentin, dit d’excellentes chosès sur la langue; mais il n’admet que des termes « propres, choisis, élégants, bien composés et surfout consacrés par l'usage populaire; » il veut encore qu'ils soient combinés « avec une exquise pureté, qui flatte les oreilles et l’esprit des hommes (2). » Firenzuola écrivait : « J'ai toujours employé ces mots et cette manière de parler qui sont d’un usage quotidien, dépensant cette monnaie courante et non les quatrains polis ; » Davanzati ditque, « dans chaque langue, tout ce qui a été accepté par l'usage est excellent. » Machiavel soutint cette opinion par des raisonnements, et les bons écrivains l’appuyèrent par des faits.

Ces démélés se renouvelèrent de temps à autre, comme si les Italiens avaient voulu persuader aux étrangers et se persuader à eux-mêmes qu'ils en étaient encore à discuter sur les mots au lieu de s'occuper des choses, à préparer la toile au lieu de se mettre à peindre: Du reste, par une espèce de fatalité, les contradicteurs et les panégyristes crurent que les injures étaient

(1) Salviati, dans les Avverlimenti della lingua, II, 21, se récrie avec chaleur contre Muzio, Trissino et les autres écrivains étrangers à la Toscane, qui ne veulent pas reconnaître cette contrée comme le véritable foyer de l’idiome italien. THO é (2) Le Courtisan, édition des classiques, vol. IE, 52.

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Trissino proposa dans l'orthographe.une innovation, consistant à distinguer l’i du j, lu du v; à substituer le f au ph; le zau fh, et à employer l’n et. l'e, l'o.et l'w grecs pour distinguer le son bref ou long de ces deux voyelles. Malheureusement, il. fit. l'essai de cette orthographe dans un poëme dénué de mérite, et, comme il n'était pas Toscan, il commit des erreurs dans l'application, ce qui lui valut une foule de railleries; cependant quelquesunes de ces innovations préyalurent, et les autres.sont encore à désirer.

Quoique certains contradicteurs s'élevassent contre l’usage de donner de l’altesse, de l’excellence ou.de la seignéurie aux personnes à qui l’on s’adressait, ces formules d’étiquette, introduites par la vanité espagnole, restèrent en dépit du bon sens (1). Boccace devint, par les côtés qui sont le moins : dignes d'imitation, la règle des précepteurs de la langue, trop oublieux:de la chaste simplicité de ses prédécesseurs. Pierre Bembo, noble vénitien, que l’on surnomma le seigneur du langage, se mit encore plus en frais de subtilité que Boccace ; il avait quarante portefeuilles dans lesquels il faisait passer successivement ses écrits à mesure qu'il les corrigeait ; aussi ses admirateurs disaient-ils qu'il avait montré qu'on pouvait écrire purement l'italien sans être né sur les bords del’Arno. L'exemple, en tout cas, serait mal-choisi; car Bembo nc descend jamais de son trépied pour s'exprimer dans un langage naturel, langage qui constitue le mérite de celui qui sesert de la langue natale. On le voit,-au contraire, introduire dans sés lettres même un tissu laborieux de phrases: empruntées, de: périodes sans fin et de fréquents latinismes, sans déployer jamais la moindre énergie. Avec des efforts, il est possible d'atteindre ce résuitat aussi neimanqua-t-il pas: d’imitateurs parmi tant de gens qui cherchaient moins ce qu’ils avaient à dire que la manière dont ils devaient le dire. Une chaire d’italien fut même instituée pour Diomède Borghèse, qui prétendit avoir acquis, par quarante années d’études, le titre d’arbitre et de régulateur de l’idiome toscan.

(1) Voyez, sur ce sujet, une lettre d’Annibal Caro à Bernard Tasso.

Lorsque la liberté de Florence eut succombé , l'attention se dirigea particulièrement sur les règles du langage, c'est-à-dire qu'on songea à bien écrire quand les grands écrivains cessèrent ; ce fut l'unique but que se proposa l’académie instituée dans cette ville par Cosme I‘, Les membres de cette académie se mirent donc à lire des dissertations sur un sonnet, un vers, une expression de quelque classique, et surtout de Pétrarque ; or, comme chacun voulait avoir un exorde, une péroraison et une longueur convenable, on conçoit dès lors combien, dans un siècle déjà si verbeux, ce désir entrainait de vaines paroles. Le duc pensa sagement qu'il serait avantageux pour la langue de l'exercer à des traductions, et, dans ce but, il en cemmanda plusieurs à ces académiciens. Ségni fut chargé d'Aristote, Varchi de Boëce, et Salviati eut mission de préparer une édition de Boccace dont la lecture pût être sans danger ; cequi lui attira les mêmes désagréments qu’au peintre Braghettone.

Dejà il s'était formé dans cette académie un parti qu'on appelait le parti des araméens, parce qu'ils prétendaient faire venir l'italien de la langue hébraïque. D'un autre côté, certains de ses membres, Comme Jean-Baptiste Dati, Antoine-François Grazzini, Jernard Canigiani, Bernard Zanchini et Bastien Rossi, firent schisme, fatigués de subtilités et de quintessence, pour s’adjoindre à d’autres réunions appelées stravizi | goguettes). Là, rassemblés dans un site agréable, ils chassaient l’ennui à l’aide de causeries enjouées et de supers délicats. Pierre Salviati, y ayant été admis, les sollicita de donner à leurs réunions un but plus noble, sans en exclure la gaieté vriginaire. Dès lors ils formèrent une académie nouvelle, qu’ils nommèrent par plaisanterie de la Crusca (son); ils prirent pour emblème le blutoir, pour siéges des hottes à pain renversées, pour le trône de l’archiconsul trois meules, et chacun adopta des noms en rapport avec ces symboles, tels que l’Enfariné, le Pétri , l'Ensaché, etc. Grazzini voulut conserver son surnom primitif de Lasca (gardon), parce qu'on saupoudre de farine ce petit poisson pour le faire frire.

Ils continuèrent de la sorte à mettre au jour des balivernes bizarres, jusqu’au moment où ils entreprirent la tâche de compiler le Dictionnaire de la Crusca, effroi des pédants, risée des gens frivoles, admiration de ceux qui en connaissent le but et l'utilité : c'était le premier dictionnaire qui eût encore été fait d'une langue vivante. Bien que persuadés que l’idiome d’une

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LA CRAUSCA. 337

nation est un dialecte élevé à la dignité de langue écrite, et que nul autre en Italie n’était plus digne de cet honneur que le dialecte florentin, les académiciens ne se contentèrent pas (comme ceux de Paris pour leur dictionnaire) de donner tousles mots du langage toscan ; ilsle *ppuyèrent encore d'exemples. C'était toujours le temps de ‘ «utorité; les philologues, aux prises sur la valeur des mots latins, n'avaient pour décider que des exemples écrits ; l’éclaircissement des classiques était l’objet d’un grand nombre d'ouvrages , et une foule d'académies s'en occupaient , surtout celle de Florence. Les cruscanti justifièrent donc par des textes chacun des mots adoptés, avec ses différentes signiications, dans la pensée qu'ils donneraient du poids aux termes indiqués, et pourraient éclaircir le sens des autturs.

Mais toute la langue ne se trouve pas dans les auteurs , qui même n’en offrent que la moindre partie. Les cruscanti mirent donc à contribution les écrits où abondent d’ordinaire les termes d’un usage familier, comme les livres de recettes, les brouillons, mains courantes et autres papiers domestiques ; on fit plus, et quelques-uns entreprirent des compositions dans le but précis d’y insérer des mots dont les exemples écrits manquaient. De ce nombre furent la Fierra et la Tancia de Bonarroto.

N’aurait-on pas eu plus tôt fait de dresser le catalogue des mots mêmes, telsque le peuple les prononçait ? Nous le croyons, et, selon nous, c'est une belle tâche réservée encore à quelque Toscan désireux d'offrir non pas un vocabulaire volumineux à la portée d’un petit nombre, mais un livre usuel, accessible à tous. Cependant, tel qu'il est, ce dictionnaire a le mérite, très-important pour l’époque, d’expliquer les classiques. Les auteurs mis à contribution étaient tous toscans , c’est-à-dire ayant écrit dans le dialecte toscan, quoique nés ailleurs, comme l’Arioste et bien d’autres, et comme tous cherchent encore à le faire aujourd’hui.

Cette préférence a valu aux académiciens de graves reproches, comme s'ils avaient voulu faire un privilége municipal du style par excellence, tandis qu’on trouve d’honorables exceptions; mais, lorsque le Milanais ou le Napolitain traite un sujet sérieux, emploie-t-il le dialecte de sa patrie ? Un Français pourrait même bien écrire ep italien ; faudra-t-il en conclure que le dictionnaire doit puiser dans les auteurs français ? Les Lombards et les Napolitains, qui se distinguent par la forme, comment l'ontils apprise ? en cherchant à se rapprocher du toscan ; si l’un d’eux,

pour écrire, faisait usage de sa langue maternelle, qualifieriez-vous HIST, UNIV. — T. XIV. 22

de bon son style? Écoutez, au contraire , le Toscan le plus inculte, corrigez ses fautes d'orthographe, et vous aurez un italien, incorrect au point de vue grammatical, d’une forme banale, mais pur et propre. Telle est, selon nous, l’unique solution possible au milieu de ces débats, éternisés par ceux qui, obéissant à de basses jalousies municipales, refusent aux Toscans un mérite incontestable ; ils le nient en paroles, tandis qu'ils s’efforcent de les imiter, et prétendent faire de la langue quelque chose qui affecte les allures brillantes des cours, ou bien la restreindre aux écrits d'auteurs morts; mais la langue veut vivre et se dire vivante; il faut que toutes les bouches la parlent, qu’elle suive le cours des idées et revête les nouvelles pensées. Hors du peuple, elle ne fait pas de progrès,

Les académiciens errèrent souvent dans l’interprétation des auteurs ; ils ne firent pas toujours usage de textes corrects, bien que la correction des textes fut aussi l’objet de leurs travaux ; ils n’enregistrèrent pas non plus tous les mots même de ces auteurs , et donnèrent pour usuel ce qui était suranné, pour commun ce qui se rapportait à un lieu ou à un temps particulier. Une grammaire et la critique, alors dans l'enfance , leur manquaient surtout. De là, des erreurs véritables qui. avouées par eux-mêmes dans leur préface, ont été réparées en partie dar: les éditions successives ; il en est resté néanmoins assez pour donner ample et facile matière à ceux qui ont voulu les signaler ou suppléer aux omissions.

Les notes pleines de sens et de finesse que Tassoni fit sur le dictionnaire à peine sorti de la presse sont une mine féconde à consulter; le trait est plus aiguisé qu’on n'aurait pu l’attendre d’un académicien. Benoît Fioretti (qui, d’un mot composé de trois langues, s’intitula Udeno Nisieli, c’est-à-dire homme de personne si ce n’est de Dieu) ajouta de nombreuses notes très-sages en marge du vocabulaire de la Crusca; cet exemplaire, acheté à grand prix, futextrémement utile pour les éditions postérieures (1).

(1) Un académicien de la Crusca avoue lui-même que «le défaut principal de

dictionnaire est de se restreindre à l'autorité des anciens auteurs, au lieu de donner la langue actuelle, » Le vocabulaire de la Crusca a cela de particulier, relativement à ceux de France, d’Angleterre et d’Espagne, que, tandis que ceux-ci sont un guide sûr pour leurs langues respectives, le nôtre nous induit précisément en erreur huit fois sur dix; e{ cela parce que nous ne sommes pas encore assez courageux pour approuver comme bon , ainsi que font des autres peuples, ce qui est parlé dans l'usage habituel, et non autre chose. » MAGALOTTI.

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Cet ouvragerestera, quoi qu'il en soit, comme un beau monument historique, et sera consulté jusqu’à ce qu'un autre meilleur l'ait remplacé.

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