‹ Histoire universelle [microforme] (volume 4)Chapitre 101 sur 146 · LA · texte numérisé non relu

LA

Satires.

François Berni, u'où les poëtes ber-

nesques.

356 QUIU1ÈME YPOQUE.

dides misères de ce siècle, s’adonnèrent à la satire, que les Buveurs et les chants de carnaval avaient déjà mise à la mode. Les satires de l'Arioste, où l’on trouve les traits fins d'un homme d'esprit, ami de ses aises, mais qui se contente de jouissances paisibles, seraient appelées plus justements épitres ; impartial, mais sans fureur, toujours spirituel, violent quelquefois, mais sans âpreté, il parle souvent de lui-même à la manière d’Horace, et se peint comme un honnête épicurien.

Louis Alamanni, fougueux déclamateur et plein de haine, comme un exilé qu’il était, épancha dans ses satires la bile du proscrit, et traita sans ménagements les divers gouvernements de l'Europe dont il fit la revue. Bentivoglio suit une marche meilleure, et tient le milieu entre la plaisanterie et le sérieux. Lasca célèbre la folie, et réprouve l’ennui fatigant de la pensée, Jean Mauro, après avoir chanté ce doux paradis qui s’acquiert les mains croisées, écrivit l'histoire du mensonge qui, né en Grèce, passa en Sicile, de là à Naples, puis enfin à Rome, où il n’a point encore été détrôné ; et où il est toujours le moyen le plus facile pour arriver aux honneurs, après avoir vendu des châtaignes dans les rues. Frédéric Molza exalte l’excommunié, attendu qu’il n’a plus rien à démêler avec Rome.

Ces poëtes ne font que plaisanter ; mais Gabriel Siméone et Pierre Nelli s'exprimèrent dans un langage sévère et dur. Antoine Vinciguerra, poëte médiocre, flagelle les sept vices capitaux, ruine de l’Italie, <t Rome, cause de la dépravation de l'Église. Il est étonnant que deux genres aussi opposés que la pastorale et la satire aient été caltivés avec une égale ardeur ; mais le premier alla toujours en déclinant, et l’indignation soutint la vie de l’autre.

Le siècle cependant avait plus envie de rire que de satiriser, et la poésie burlesque recruta une foule de rimeurs (1). François Berni de Lamporecchio, qui lui donna son nom de Bernesca, on ne saurait dire pourquoi, était au service du cardinal Bibiéna, qui ne lui fit jamais ni bien ni mal; il passa ensuite à celui du dataire Ghiberti, qui l’envoya faire des quittances el

(1) L. de Denys Atanagi dit, dans sa dédicace des Lettere facete e piacevoli di diversi grandi homini et chiari ingegni ; Venise, 1565 : « Les stoïciens et les Catons sont fort rares de nos jours. Il semble même, si jamais il fut un siècle pour aimer le rire, que cesoit vraiment celui-ci, soit que le nombre des causes de peine se soit accru , soit que la nature soit devenue plus tendre, ou par tout autre motif. »

, que les la mode.

Ans d'un tente de s épitres ; quelque- \ manière

de haine, a bile du rnements e marche à sérieux.

la pensée.

s’acquiert ui, né en Rome, où moyen le vendu des >mmunié,

méone et dur, Anices capivation de és que la b ardeur ; on soutint

satiriser, François Bernesca, dinal Biensuite à {lances el

e piacevoli es stoïciens is il fut un hombre des s tendre, ou

devenir le régisseur d'une abbaye, jusqu’au moment où il se retira à Florence pour vivre d’un canonicat. Il se dépeint comme un joyeux compagnon pour qui le suprême bonheur était de ne rien faire (1), toujours amoureux et modérément libertin; on rapporte que le duc Alexandre de Médicis lui proposa d'empoisonner le cardinal Hippolyte , et que son refus lui coûta la vie,

Cette paresse qu'il aimait se révèle dans sa manière de composer ; comme il s'exprime dans sa langue maternelle, il a du naturel un peu gâté par une bonne dose de libertinage et de mauvais ton , et fait preuve d’un certain courage timide; mais, lorsqu'on le lit pour rire, on ne trouve pas chez lui plus de gaieté que chez plusieurs autres de ses contemporains, parce que sa finesse consiste moins dans le trait que dans l’expression. ‘

Sous l'influence de cette inertie, il entreprit de refondre le Roland amoureux, de Boiardo, au lieu d'imaginer un poëme nouveau. La naïveté de l'original avait cessé de plaire ; il substitua donc au mot propre l'expression générale, de même que l'on recouvrait de pampre les colonnes de marbre; il remplaça l'indépendance d’une nature riche et animée, par le décorim requis dans une société plus recherchée et moins spontannée; cependant, sans rien créer, il fit oublier son prédécesseur,

Les capitoli furent la forme habituelle adoptée par les écrivains burlesques pour les facéties. Le moment pour rire était bien choisi! Nous pourrions citer les noms par centaines; mais nous nous bornerons à rappeler celui de César Caporali, de

(1) Viveva allegramente, Nè mai troppo pensoso e tristo stava… Era faceto, e capitoli a mente D’ orinali e d’anguille recilava.… Onde il suo sommo bene era il giacere Nudo, lungo, disteso ; e il suo diletto Era non far mai nulla e starsi a letto.

.....…. . . Il vivait dans la joie, Et ne restait jamais ou triste ou trop pensif..: D'un naturel plaisant, il disait de mémoire

Des vers sur l’urinal, l’anguille, e£ cetera.….. Or son suprême bien était, jour comme nuit, De rester nu, couché de son long ; son déduit, Au lit de se tenir, et ne jamais rien faire,

Épiques.

Pérouse, auteur d’une Vie de Mécène, qui servit ensuite de modèle à Passeroni.

Comme si l’idiome national n’eût pas suffi aux plaisanteries, on inventa le langage pédantesque et le macaronique. On fut redevable du premier mode à Camille Scrofa de Vicence, et de l’autre au Mantouan Théophile Folengo, qui, sous le nom de Merlin Coccajo, composa dans ce latin bâtard non-seulement des épigrammes et des églogues, mais encore des poëmes entiers. C’est une bouffonnerie inépuisable, revelée par un vif sentiment de l'harmonie ; mais le reste, rien ; il dépeint les tripots, les balourdises et la voracité épique de ses héros. Rabelais le cite souvent et le copie plus souvent encore ; mais il se propose du moins quelque but, bon ou mauvais, ce dont son modèle ne s'était point avisé.

Cependant d’autres écrivains élevaient la poésie jusqu’à lépopée ; mais les temps étaient trop avancés pour enfanter lépopée véritable, celle qui résume dans un personnage ou dans une entreprise les traits caractéristiques d'un peuple, d’une époque, d’une,civilisation. Jamais même cette haute idée, qui déjà pourtant s'était vue réalisée par Dante, ne se présenta, que nous sachions, à la pensée de ses successeurs; ils ne s’éprirent pas davantage de la pure beauté de Virgile, afin de créer, sur ce modèle, un de ces noëmes dont tout le mérite consiste dans une régularité parfaite et l'élégance exquise de la forme. Et d'ailleurs la frivolité qui dominait alors aurait-elle pu se concilier avec les nobles sentiments de l’amour et de la patrie, les sévères leçons de la raison et les mystères de la religion ? Des deux éléments de l'épopée, la tradition et l'imagination, les Italiens abandonnèrent la première, et crurent y suppléer par l’allégorie, comme le fit Boiardo ; l’Aristote eut même lé bon sens de renoncer à cette froide ressource, sauf dans quelques épisodes , comme les aventures de Roger avec Alcine.

La poésie chevaleresque n’est pas indigène en Italie, qui ne produisit aucune œuvre originale ou écrite dans l’époque où ce genre tlorissait ; elle vint du dehors, lorsque la politique des petites cours semblait plus éloignée que jamais de cet esprit généreux, et dirigée exclusivement vers le positif. L'invention des poëmes fut donc tirée des romans de chevalerie, et, la flatterie aidant, cette autre peste du siècle, on fit remonter la généalogie ües princes jusqu'aux héros de Troie ou aux paladins de Charlemagne ; mais pas un, même parmi tant d'écrivains, ne comprit

e de mo-

iteries, on fut redece, et de à nom de seulement oèmes enar un vif nt les trios. Rabes il se pron modèle

squ'à léanter lée ou dans d’une épo- , qui déjà que nous rirent pas zr, Sur ce dans une Et d’aile concilier es sévères deux élés Italiens ’allégorie, e renoncer omme les

e, qui ne qué où ce ue des peprit géné n des poëie aidant, logie ües e Charlee comprit

la vie chevaleresque; on s’arrétait à l’écorce, et toute la science se bornait à citer quelques noms, à reproduire les prouesses extravagantes et un surnaturel grossier. Ajoutez à cela que les premiers avaient commencé par rire de ces inventions, et que les meilleurs poëtes les imitèrent; aussi ceux qui voulurent traiter la matière d’un ton sérieux restèrent glacés, et furent oubliés avant d’avoir vécu.

Sans être inspiré ni par le cuitede la femme, ni par l’enthousiasme de la vaillance, Louis Pulci chanta dansle #organt lesexploitsou, pour mieux dire, les prouesses décousues de hérosquiavaient pour tout mérite leur force, des cœurs de dragons et des membres de géants. À mesure qu’il composait, il lisait ses chants à lacourdes Médicis ; cette circonstance aurait dû lui commander la délicatesse dans les idées et l'expression ; mais, au contraire, ilne vise qu’à l’esprit et à la plaisanterie, auxquels il sacrifie l’art et le sentiment. On se demande parfois s’il se moque, ou s’il parle sérieusement ; à la fin, vous ne savez ce qu'’ils’est proposé avec cette incohérence d’inventions, avec ce délire d'imagination qui lui fait tourner en ridicule les exploits et la manière de les chanter ; il saute du pathétique au bouffon, et fait, au mépris du goût et des convenances, un amalgame de science plein de folie. Il fait entamer à des diables balourdsdes discussions interminables sur ce que la théologie et la philosophie ont de plus abstrus, et traite les choses les plus sacrées avec un mépris goguenard qui provoquait le rire, tandis qu'il aurait mérité l'indignation. On ne pourrait supporter la lecture de ce poëme sans cette naïveté de langage que l’auteur devait au sol natal, et qui ne fut pas altérée chez lui par l'étude.

Maithieu-Marie Boiardo, comte de Scandiano (1), qui écrivit à la même époque le Roland amoureux, manqua de cette naiveté. Les nombreux remaniements que subit ce poëme, et les

suites dont il fut agrandi, mème «.. vivant de l’auteur, prouvent la célébrité qu'il obtint. Malgré 5: conte par Berni, dont l’élégante versification a fait oul!is: l'original , on s'aperçoit qu'il

n’était dépourvu ni de beauté ni de force surtout. Il a de l’ordre et plus d'invention que l’Arioste, qui lui emprunta ses fables les plus belles pour les conduire à bonne fin, et les revêtir de ce charme du style sans lequel ?’e« œuvres d'imagination ne peuvent espérer l’immortalité. Il se plut à placer les scènes de son

(1) y en a qui prétendent que la chronique impériale de Riccobaldo, insérée par Muratori dans les Rer. 4£. Script. IX, a été supposée par Boiardo.

Pulci.

Boiardo.

Arioste.

360 | QUINZIÈME ÉPOQUÉ.

poëme dans différents lieux de son fief, et : donner à ses héros les noms sonores de ses paysans ; c’est ainsi que les Rodomont et les Mändricard se trouvèrent appelés à vivre éternellement à côté des grands hommes qui avaient souffert ou fait souffrir éternellement.

Ludovic Arioste, né à Reggio, mena une vie obscure et toute prosaïque dans de chétifs emplois, de petites ambassades, au milieu des fadeurs de cour ; son esprit peut-être y perdit cette vigueur qui, exercée par. les contradictions et l'infortune, lui aurait fait prendre l’essor ie plus élevé. Iln’a point d'égal pour la hardiesse de l'expression, la facture du vers, l'abondance de la phrase, l'évidence des images, la limpidité constante du style et cette finesse qui sait toujours voir les choses du côté plaisant. S'il eût dirigé vers un noble but cette pratique de l’art, cette connaissance sue,.teure des classiques, ce bon sens si plein de sagacité, l'Italie aurait compté un grand homme de plus, tandis qu’elle n’a eu qu’un grand poëte.

Jl ne se proposa aucun but. Un certain Agostini avait continué Boiardo, mais mal; Arioste écrivit sur le même sujet quelques chants, pour les lire dans un cercle d'amis : il est loué, connu des autres, se connaît bien lui-même, poursuit son œuvre, et il en sort un poëme. Il emprunta tout à ses prédécesseurs, jusqu’âux brusques passages d’un récit à ur autre; mais il tira de son propre fonds de dénoûment de quelque: aventures, et surtout ce style simple et transparent qui faisait dire à Galilée qu'il avait appris d’Arioste à donne: de la grâce et de la clarté à ses écrits philosophiques.

L’épopée doit avoir un sujet qui importe à l'humanité entière, ou du moins à une nation ; or quel est celui du long poëme de l'Arioste? Trois faits principaux et distincts y marchent de front : Charlemagne assiégé dans Paris, la folie de Roland, les amours de Bradamante et de Roger. Mais le premier semble plutôt un fond destiné à faire ressortir les figures du tableau; le second est un épisode qui commence lorsque déjà le poëme est avancé, et qui finit avant lui. Reste comme fait principal l'amour des deux derniers personnages, inventé pour glorifier la généalogie des princes d’Este, afin de représenter ce couple comme la souche de leur race. Le sujet est donc la flatterie, flatterie sans dignité envers des princes sans mérite, flatterie qui va jusqu’à inventer des Henri, des Azzo et des Hugues qui n’ont jamais existé que dans l’imagination de quelque généalogiste,

A poë Itali jam sur Non pere deux Bulg

Q r'esse races d'un de la four} men donn!

parm leur leurs reco Malg Char dorm Nisu:

asser en ré dépli Ang.

Bi et de qu'il sont

ses héros kodomont iellement t souffrir

> et toute ades, au dit cette tune, lui al pour la ice de la :

du style plaisant.

rt, cette plein de s, tandis

continué quelques é lé, connu vre, et il urs, jusil tira de et surtout ilée qu'il rté à ses

B entière, poëme de bent de Roland , r semble tableau ; e poëme principal glorifier e couple flatterie, terie qui qui n’ont oiste,

A l'exception du nom de Charlemagne, tout est faux dans le poëme. Charles lui-même ne fut empereur qu'après sa descente en Italie (1). Paris était alors une ville peu importante ; elle ne fut jamais assiégée par les Maures, et les Maures ne dominaient pas sur Jérusalem (2) ; le royaume de Hongrie n’était pas fondé (3). Non-seulement l’histoire répudie tous ces rois maures, mais l’empereur grec et son fils Léon, qui ont pour enseigne l’aigle d’or à deux têtes (4) et combattent pour recouvrer Belgrade sur les Bulgares (5), ne sont que des personnages de fantaisie.

Quelle figure plus epique que celle de Charlemagne”? mais il ressemble, dans l’Arioste, à l’un de ces rejetons dégénérés des races vieillies, sans caractère, aimant à s’entourer de l'éclat d'une cour voluptueuse, à se servir, sans rien faire lui-même, de la vailiance de ses preux, presque indépendants de lui, Un fourbe le trompe grossièrement , un guerrier l’insulte impunément ; ilabandonne son épée et son sceptre à qui sait les prendre, donne des ordres auxquels on n’obéit pas, trouve la discorde parmi les paladins, et ne sait pas rétablir la paix entre eux. De leur côté, au lieu d’accourir à son appel, ils s'amusent à vider leurs querelles particulières; enfin l’empereur ne parvient à recouvrer sa puissance compromise qu’en sacrifiant sa dignité. Malgré tous les doctes personnages qui brillaient à la cour de Charlemagne, l’Arioste ne sait mentionner qu'un Alphée endormi dans le camp, on ne sait pourquoi (6). S’il veut imiter le Nisus et l’Euryale de Virgile, il les transporte parmi des barbares asservis à des maîtres absolus, tels qu’il dépeint les Maures; il en résulte que l’amitié de Cloridan et de Médor n’est pas moins déplacée que la liberté avec laque 'e des femmes ue l'Orient, Angélique et Marphise, errent à travers champs.

Bien qu'il vécût au milieu de toute la solendeur des beaux-arts et des sciences , il se fourvoie lorsqu'il parle des uücs, et montre qu'il ignorait les autres en théorie comme en pratique. Ses palais sont la monstruosité la plus bizarre qu’on puisse imaginer (7);

(1) Darsle ch. IE, st. 25, Mélisse prédit qu’il naîtra de Roger un fils qui viendra en aide à Charlemagne contre les Lombards.

(3) IT des V, 128.

Page 1