XXXIX
On ne sait ensuite pourquoi Roland donne son nom au poëme, à moins que ce ne soit pour faire pendant à celui de Boiardo, Il débute par de fort belles plaintes, mais dans le style d'un jeune dameret; il ab:rlonne Charles quand ce roi aurait le plus grand besoin de lui, et ses folies le rendent un fléau pour la France; la victoire est gagnée sans lui; il ne recouvre la raison que pour détruire quelques débris et tuer Agramant, roi qui s’enfuit sans armée ni royaume , et déjà malmené par Brandimart ; du reste, il ne commande pas dans une seule bataille, et ne dirige aucune attaque, sauf les conseils qu’il donne à Astolphe dans l'expédition d’Afrique, entreprise trop facile contre un royaume sans défense et avec une armée créée par miracle. Ajoutez à cela que toute la valeur des paiadins est impuissante sans le secours de prodiges continuels, d’alliés amenés par des anges, de pierres converties en chevaux et de feuilles changées en navires, si bien que la victoire des chrétiens est due au grand nombre des miracles et des enchantements.
Louera-t-on dans l’Arioste le mérite de l'imagination? mais ce mérite diminue beaucoup lorsqu'on a lu les poëmes antérieurs, surtout celui de Boiardo, dans lequel sont ourdies les fables qu'il a tissées, admirablement à la vérité. De plus, Forteguerri a prouvé combien étaient faciles ces inventions de pur caprice, en composant, par jour, un chant d’un poëme, inférieur sans doute au Roland, mais qui l’emporte peut-être sur tous les autres du même genre. Arioste fit beaucoup mieux que Boiardo, qu’il surpassait par son génie ; mais c'est précisément à cause de cette immense supériorité que le critique, oublieux de la tourbe vulgaire des poëtes , a le droit d’être plus sévère à son égard. L'Arioste a négligé, pour un fatras de merveilles, l’étude sévère de l’homme ; il ne comprend pas que, dans toute espèce de poésie, le grand art consiste à associer la fiction et la vérité de manière que le merveilleux s'accorde avec le croyable. Nous laisserons à d’autres le soin de le louer de ce désordre, qui n’est pas nouveau dans les poëmes de ce genre, et qui accuse un manque d'art; il dénote encore chez lui beaucoup d’instabilité, comme il l’avouait lui-même (1), non-seulement en amour, mais dans tout autre sentiment.
Les poëmes, comme tout autre ouvrage, ne sont dignes de
(1) ÆHoc olim ingenio vitales hausimus auras Mulla cito ut placeant, displicitura brevi,
(1) L l’auteu 1532. ]
u poëme, Boiardo.
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louanges qu'autant qu’il en résulte une pensée utile et grande. Si le sentiment s’éparpille, des impressions diverses se produisent, mais l'une efface l'autre, aucune ne reste. Or on dirait que l’Arioste a pris à tâche précisément de détruire au fur et à mesure les impressions qu’il fait naître ; s’il vient de vous effrayer, il vous offre soudain une scène d'amour ; êtes-vous ému, il provoque le rire ; sentez-vous un élan de piété, il vous décoche un trait lascif.
Mais comment se fait-il done qu'il ait plu si généralement, et laissé une mér0 nortel!… (1)? La cause est dans la vivacité inimitable de la :«i grâce spontanée de l'expression et ce charme qui do rix à la vie de Cellini, c'est-à-dire, mérite rare cl +, dans cette manière d'exposer les choses sans préteuu phrases entortillées, sans réminiscences classiques. Lx and est la meilleure preuve que les livres vivent par le style.
Toutes les fois que l’Arioste essaye des figures , il donne dans le faux, tandis qu'il est admirable quand il procède sans métaphores, avec simplicité. Se complaisant dans les détails, qui sont la vie d’un récit, il les choisit avec beaucoup d'art ; il connaît le cœur humain, quoiqu’il pèche, par exagération , dans le langage de la passion ; il fait passer l'esprit de surprise en surprise, avant que la réflexion ait eu le temps de signaler l’inconvenance et
Non in amore modo mens hæc, sed in omnibus impar 1psa sibi, longa non retinenda mora.
( Carmina, I-II. } Et ailleurs :
Tonsure je n'eus onc, chasuble ni soutane, Pour qu’un bon bénéfice arrive à moi profane. Plus d’anneau nuptial que d’étole à mon cou Je n’ai voulu jamais, pour pouvoir, à mon goût, Sans lien importun à mes vœux qui s’oppose, Tantôt faire ceci, tantôt tout autre chose.
Prêtre une fois, en vain le désir me viendrait De prendre femme : époux, à jamais il faudrait Renoncer au penser de me faire un jour prêtre. Je fuis donc tout lien ; car je sais me connaître Mobile, toujours prêt à changer de vouloir, Dès que me dégager n’est plus en mon pouvoir. (Satire II à Galéas. E. A. Trad. inédite.)
(1) La première édition du Roland parut en 1516, et la dernière édition que l’auteur ait publiée, après avoir retouché considérablement son poëne, est de 1532. 1l en fut fait soixante autres dans le cours du siècle.
HIST, UNIV. — T, XIY, %4