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HISTORIENS, POLITIQUES

pris, et peut-être par quelque chose de pire encore; aussi le dépit de l'ambition déçue et de l'orguell humilié abreuva-t-il d'amertune ses derniers jours. Ce fut alors que, soit pour se justifier ou transmettre, à d'autres titres, son nom à la postérité, Guicciardini entreprit un ouvrage dont il s'était déjà occupé au milieu de tumulte des affaires, l'histoire de l'Italie à partir de l'invasion de Charles VIII.

Acteur dans les événements qu’il raconte, jurisconsulte, ambassadeur, guerrier, employé dans les gouvernements de la Romagne, lieutenant général de l’armée pontificale contre Charles- Quint, il possède les deux qualités nécessaires à un historien accompli, savoir observer et savoir dire. Habitué à sonder les cœurs, et versé dans la pratique des manœuvres honteuses, il voit de loin et fait une application judicieuse des observations générales, Riche de confidences qu’il a puisées dans des relations intimes, et de ses propres jugements, il trace un tableau exact de la politique et de la société : tableau horrible, où l’on ne reconnaît jamais ni vertu, ni religion, ni conscience, mais toujours l'ambition, l'intérêt, le calcul ou l'envie.

On trouverait difficilement un autre écrivain moderne qui se rapprache autant des anciens par la magnificence de l’exposition, la majesté constante du style et la vivacité des descriptions ; mais l’imitation évidente de l'antiquité le fait tomber parfois dans la rhétorique. Il écrivait d’abord les faits, se réservant d’insérer ensuite dans le corps du récit ces discours finis avec tant d'art, mais que personne ne lit; c'est pourquoi l’on en trouve si peu, et à peine esquissés, dans les quatre derniers livres, tandis qu’ils surabondent dans les cinq premiers, où ils sont soigneusement élaborés. L’imitation le porte souvent à employer non-seulement des expressions et des phrases obscures, mais encore des sentiments qui sont aujaurd’hui incompréhensibles ou

“idicules (1). D'un autre côté, il donne de l’importance à des

choses frivoles , et glisse sur celles qui sont graves. Dans les périodes, la matière surabonde à ce point, qu’un éditeur moderne a eu la plus grande peine à les déméler d’une façon quelconque. Nous ne voulons pas encourager les écrivains de nos jours à dé-

(1) I dit, par exemple, au commencement du quatorzième livre : « Il semblait qu'après avoir été environ trois ans en paix, elle (l'Italie) eût contre elle le “el, son destin, et la fortune ou envieuse de sa tranquillité, ou craignant (si elle se reposait plus longtemps) qu’elle ne recouvrât son ancienne félicité. »

Glambulluri, 1564,

Sanuto.

pecer l'histoire en feuilletons; mais la prolixité continuelle de Guicclardini nuit certainement à la rapidité du récit (1). Toutefois le plus grand historien de l'Italie peut nous apprendre beaucoup de choses, et d’abord celle-ci, que tout l’art du rhéteur ne suffit pas pour déguiser l’iniquité des princes ou la bassesse des auteurs.

On voit déjà qu'il ne s’agit plus d’historiens à lire pour les faits plutôt que pour eux-mêmes, comme il y en avait dans les siècles précédents, et même encore hors de l'Italie. Ce sont de véritables lettrés, qui travaillent avec soin ; d’autres firent de l’art leur unique objet, comme le Florentin Pierre-François Giambullari, cet écrivain qui retraça, dans un langage correct, les faits généraux de l’Europe, à partir du neuvième siècle, et qui est si cher aux écoles où l’on isole volontiers les mots de la pensée.

La charge d’historiographe de la république de Venise fut créée pour Sabellico, écrivain aussi médiocre que vénal ; on la donna ensuite à André Navagéro, qui continua le récit de Sabellico jusqu'en 1498; n'ayant pu le terminer, il voulut qu’il fût brûlé. Quoiqu'il en soit, la traduction italienne, vraie ou supposée, qui existe, :est une des histoires qui ont le plus de mérite. Pierre Morosini entreprit de refaire en italien ce travail et celui de Pierre Giustiniani, qui écrivit en latin l’histoire jusqu’en 1555, pour la continuer ensuite jusqu’en 1575. Il arrive jusqu’à l'année 1486, époque à laquelle commence Bembo; mais, comme les sources ne sont pas indiquées, ces histoires méritent moins de créance,

Paul Paruta, auteur de la Guerre de Chypre, raconte en italien les faits qui se sont passés de 1513 à 1552. Versé dans les affaires et lesintrigues publiques, ilécrivit des Discours politiques, avec des idées qui n'ont rien de vulgaire, sur la grandeur et la décadence de Rome. Le chapitre intitulé : Si les forces des ligues sont bien aptes à faire de grandes entreprises, mérite une attention particulière.

Marin Sanuto, historien et homme d'État habile, nota jour par jour, depuis 1495 jusqu’en 1531, tout ce qui arrivait dans la répu-

(1) Traïano Boccalini introduit, dans ses spirituels Ragguagli del Parnasso,

. un Spartiate qui, pour avoir exprimé en trois mots ce qu'il pouvait dire en

deux, est condamné à lire Guicciardini. Après en avoir parcouru quelques pages, il vient demander en grâce d’être envoyé aux galères, plutôt que-de subir un pareil supplice.

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