LES ARTISTES ET. LES MÉCÈNES. M
castor chantèrent le ver à soie et la syphilis, pour montrer que l'on peut dire en latin des choses que les Latins n’ont jamais traitées. .
De là, l'absence de toute dignité dans la morale et les sujets. Sannazar, complimenté sur sa piété par Léon X et Clément VIT, prostitue à des poésies lascives la muse qui avait chanté l’enfantement de la Vierge; monseigneur de la Casa fait l'éloge de ce Charles-Quint qu'il avait représenté comme le fléau de l'Italie ; Alamanni ne lui épargne pas non plus l’encens ; blâmé par cet empereur d’avoir dirigé quelques traits contre l'aigle rapace et dévorant, il lui répond que la tâche de la poésie est de mentir. Machiavel se rend en qualité d’ambassadeur près du duc de Valentinois et d’un chapitre de moines; on peint le grand pontife Borgia comme un saint, et sa maîtresse comme une madone, sans soupconner la bassesse de cette action; Holbein fait successivement le portrait des femmes de Henri VIII, que le tombeau attend ; Léonard de Vinci travaille pour Louis le More, et construit des arcs de triomphe pour son vainqueur. La seule réflexion que le premier lui inspire lorsqu'il note sa chute sur son carnet, est celle-ci : « Il n’a achevé aucun ouvrage. » Raphaël touche le cœur avec ses vierges, et scandalise avec ses Psyché et ses Galatée ; Michel-Ange fortifie sa patrie contre les tyrans, et les immortalise par son ciseau ; tous pensent ce que dit Cellini : Je sers qui me paye.
La même bassesse se repcoduisait dans les louanges que les gens de lettres se prodiguaient. Sans parler de tant de nouveaux Virgiles, de tant de Cicérons et de Tites-Lives, Varchi plaçait Giron le Courtois au-dessus du Roland furieux ; Stigliani proclamait Tansillo supérieur à Pétrarque, et l’Arioste con-
lait pas désigner un autre royaume que celui de France. Ne serait-ce pas une faute vraiment digne de blâme, une faute non de négligence, mais de celles qu’Aristote , dans sa Poétique, regarde comme indignes d’excuse, si je pubiais ce poëme sous le titre d’Amadis de Gaule sans savoir où était situé ce royaume? (C’est ce qu'il a fait pourtant.) Ne voulez-vous pas que je nomme quelque purt, quelques villes principales? Mais comme je pourrais facilement, n’ayant point, plus que tant de personnes, la pratique des choses d’Angleterre, me tromper en ce point comme en beaucoup d'autres, je vous supplie, ayant la commodité, soit de l'ambassadeur d’Angleterre, soit d’autres qui peuvent mieux vous donner des renseignements sur ces particularités , de vous en informer, et de vouloir bien m'en écrire. »
Faire un poëme en cent chants sans savoir où, ni quand se passe la scène, C’est tout dire.
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sacrait un demi-chant à immortaliser les médiocrités de son temps.
Ce besoin de louer et d’être loué, cette habitude de se limiter à Papprobation d’un petit nombre apparaissait dans les académies, qui, nées dans le siècle précédent, atteignirent dans celui-ci leur apogée. Ressuscitées d’abord par imitation de l’antiquité dans l’acédémie platonique de Laurent de Médicis , on les vit alors se multiplier à l'infini. Souvent ridicules de nom, elles se livraient à des occupations vuériles, assaisonnées de repas, où Ja verve s’échauffait en vidant des flacons; on y chantait des vers et l’on récitait des prières ; des princes et des évêques s’asseyaient à côté des littérateurs. Parfois, au milieu de ces graves personnages, C'était Annibal Caro qui se levait pour faire l'éloge du nez : « Nez parfait, nez principal, nez divin, que ce nez soit béni « parmi tous les nez. Bénie soit aussi la mère qui vous fit ua « pareil nez, et bénies toutes les choses que flaire votre nez! » Ou bien c'était Berni qui louait les anguilles , les cardons et la peste; Firenzuola, la joie et les cloches; Casa, la colère et le marteau d'amour; Varchi, les œufs durs et le fenouil; Molza, la salade et les figues; Maure, la fève et les mensonges ; celuici, la toux; celui-là, la fièvre tierce; un autre, la pelade; un autre, pis encore. Ces éloges, auxquels avaient bonne part les princes dont on recevait les bienfaits, étaient applaudis par les endormis, les inféconds, les philopons et tant d’autres affublés de noms du même genre.
Outre leur frivolité, ces académies nuisaient à l'originalité, attendu que la nature de ces corps est de s’attribuer le monopole du bon goût, et de juger d’après des règles préétablies; or, comme on ne peut espérer de renommée sans leur aveu, on est forcé de se résisner à ces règles arbitraires, et de procéder toujours par réflexion, non par inspiration.
L'unique inspiration, c'étaient les éloges et l’argent; il fallait donc se résigner à les mendier. Bernard Tasso ténd la main, et l'onest si de pitié lorsqu'on voit les transactions auxquelles il se croit obligé pour obtenir quelque protection et du pain de cet empereur qui lui avait tout enlevé pour avoir été fidèle à son maître (1). Louis XII, étant allé entendre les leçons de Jason du Maine à Pavie, lui demande pourquoi il ne se marie pas : Afin, répond-il , que le pape Jules sache, par le témoi-
(1) Voyez ci-dessus, page 410.
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