‹ Histoire universelle [microforme] (volume 4)Chapitre 12 sur 146 · RAR A R R RAR · texte numérisé non relu

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(t) Sermon XXI.

Le peuple, exclu des affaires politiques, menant une vie active ‘sans doute, mais ‘tout à fait extérieure, sentait en Jut le besoin de quelque chose de supérieur ; il ajmait donc celut qui dirigeait ses regards vers le ciel, et lui montrait là, avec l'espérance; le remède à es maux. Aussi, des bourgades de l'Apennin, accouraitil'en foule pour l'entendre, lorsqu’à peine Florence ouvrait ses portes aux premières clartés du jour. La charité accueillait et nourrissait ces auditeurs qui, à la voix du: prédicateur, tremblaient et frémissaient, Les femmes adoptèrent un costume plus ‘décent, et réformèrent leurs mœurs; de grandes con- Versions s ‘opéraient, tellement qu'on gas di d'une primitive

Église (1).

La cour et les amis du plaisir, qu’ on appela les tiepidi (tièdes), cherchèrent à déverser le ridicule sur ceux qu'ils nommaient les piagnont (pleurards); bientôt ces sobriquets désignèrent deux partis opposés en morale, en politique, et méme dans les arts et la littérature. FA

En effet, une autre cause de cor due pour sa patrie n’avait pas échappé à Savonarole : c'était l'invasion des idées palennes qui, dans cette première ardeur des études classi-

ques, tendaient à étouffer toute bonne semence chrétienne. Dans

les académiés, on changeait les noms de baptême contre ceux de l'antique gentilité : dans les histoires, le Christ était appelé tils de Jupiter ; les religieuses, vestales ; la’ vierge Marie, déesse; les cardinaux, pères conscrits, et la Providence, Destin (2). Des allusions mythologiques souillaient les médailles et les éloges décernés aux pontifes (8); dans les écoles, on appelait l'admiration

(1) BurLANA CU.

(2):Bembo appelle le collége des cardinaux collegium augurum, et la messe des imorts, litare diis manibus..Il dit que saint François in numerum: deorum receplus est; et d'un moribond, qu'il se hâta deos superos manesque placare.

(3) Lors de l'exaltation d’Alexandre a les inscriptions firent constamment allusion au nom héroïque :

Cæsare:magna fuit, nune Roma est maxima : rte sd Regnat Alexander ; ille vir, iste deus.

Et ces autres :

…..0pes qua Sunt tibi, Roma, novus fert deus iste tibi.

Scit venisse suum patria grata Jovem.

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à la philosophie, les subtilités d’Aristote jouissaient d'an plus grand erédit que la sainte Écriture, et la suüblimité platonique

dégénérait ‘en folies théosophistes. Les prédicateurs, dit Savona-

role, font des jutilités de la philosophie, et des paroles de l'Écriture sainte un gdchis qu'ils vendent du haut de la chaire, en laissant là les choses de Dieu et de la foi (1), ;

‘La peinture exposait sur les autels des nudités tentatrices ou des ressemblances impudentes, et les curieux venaient, au milieu du saint sacrifice, reconnaître les beautés célèbres de la ville.

Le moine indigné s'élevait avec chaleur contre cette manie du passé, qui veut faire revivre ce qui n’est plus et ne doit plus être. Combien devaient être sensibles les coups dé cette main sevère dans ce siècle de pédants, au milieu de cette littérature d'esprit et de luxe, parmi les contemporains de l’Arétin! comme Savonarole trouvait les vieillards fous durs comme pierres, il

s'adressait à la jeunesse, aux enfants, qu'il voulait voir allaités par leurs mères, élevés dans le beau savoir, mais conformément aux sociétés nouvelles et au christianisme. Il fallait, selon lui, emprunter les matériaux à l'antiquité, mais sous la condition qué le christianisme fornirait le comble et les bases de l'édifice; étudier les grands écrivains, mais garder au milieu d’eux une place aux Pères de l'Église, surtout À la Cité de Dieu, et insinuer dans les jeunes ésprits l'histoire des saints et des mar-

Ne faut-il pas s'étonner de rencontrer, à trois siècles de distance, au milieu de la pédanterie, des idées aussi vraies, et qui aujourd’hui même scandalisent, comme d’impertinentes nouyeautés, les partisans idolâtres de l'antiquité ?

Mais combien devait sourire à cette Ame enthousiaste, sous le beau ciel de l’1talie, dans la cité mère des arts, la pensée.de les régénérer, et de replacer la beauté au sein de l'Éternel, d'où elle dérive! Il goûta cette joie, et vit la jeunesse se serrer autour de lui et lui promettre de melileurs jours ; il vit cette jeunesse,

Enfin, pour Léon. X:

Olim habuit Cypris tempora, tempora Mavors Olim habuit ; sua nunc tempora Pallas habet.

‘(1) Sermon pour le IV° dimanche de carème.

naguère querelleuse et débauchée, se réunir au foyer domestique pour réciter les oraisons et le rosaire, ou venir par troupes, aux jours de fête, recevoir des branches d'olivier, puis s'asseoir sur le gazon et chanter en chœur les hymnes qu'il avait composés, en les adaptant à des airs qui naguère servaient de passe-port à Ja frivolité ou à l'immoralité, Ainsi la science, la musique et la poésie se régénéraient,

Le dimanche des Rameaux arrivé, un triomphe plus touchant que ceux des Camille et des Paul-Émile succéda aux spectacles du carnaval; il représenta l'entrée de Jésus-Christ dans Jérusalem, Huit jeunes enfants, tenant dans une main la croix, dans l'autre une branche d’olivier, s’avancèrent les premiers; après eux, des religieux, puis des hommes de toute condition, ensuite de petites filles vêtues de blanc et couronnées de fleurs. Des voix enfantines répétaient les cantiques sacrés, les personnes pieuses répandaient des larmes, et une émotion involontaire faisait avorter le sourire sur les lèvres des tiepidi,

Pour encourager les arts du dessin, le frère Jérôme projetait quelque chose de semblable aux loges des francs-maçons ; il voulait annexer à son couvent une école où les frères convers se seraient exercés dans la peinture et la sculpture, à l'ombre du sanctuaire. En attendant, il répandait des idées meilleures et plus sévères sur la beauté et sur son lien avec la vertu (1). Plusieurs des grands artistes d'alors le vénérèrent comme leur maître et comme un saint. Une fois que Pic de la Mirandole l’eut entendu, il lui sembla ne plus avoir d'autre bonheur à espérer que de l'entendre encore. Ange Politien l'admira comme un saint, comme un excellent et docte prédicateur d'une science sublime ; le poëte platonique Benivieni défendit énergiquement ses doctrines contre les attaques dont elles étaient l’objet. La

(1) « Mais dites-moi un peu en quoi consiste la beauté : dans les couleurs?

- non; la beauté est une forme qui résulte de la proportion de tous les membres et de la correspondance des couleurs ; de cette proportion résulte une qualité appelée beauté ; or celle-ci est vraie dans les choses composées, mais, dans les choses simples, la beauté est la lumière, Voyez le soleil : sa beauté est d'avoir la lumière ; voyez Lieu : son extrême splendeur est la beauté. Les créatures sont d'autant plus belles qu’elles participent et se rapprochent davantage de la beauté de Dieu ; le corps est d'autant plus beau que l’âme est plus belle, Prenez deux femmes qui soient également belles de corps ; que l’une soit sainte , et l’autre pervertie : vous verrez que la sainte sera plus aimée de chacun quéla pécheresse , et tous les yeux seront dirigés sur elle, je dis etiam des hommes charnels, »

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plus belle gravure de Jean de la Carniole représente les traits du religieux, que reproduisit encore le burin de Baldini et de Botti, André de Ja Robia et ses cinq fils se déclarèrent dévoués au frère Jérôme; le grand architecte Cronaca ne voulait s'entrelenir d'autre chose que de lui. Laurent de Credi lui dédia ses chastes inspirations, et le frère Benoît, célèbre dans l’art d'enluminer, s'arma pour le défendre, lorsqu'il le vit au pouvoir de ses ennemis; puis, lorsqu'il eut succombé, Botticelli résolut de se laisser mourir de faim, le peintre Baccio della Porta alla se faire moine sous le nom de frère Barthélemy, et le sculpteur Baccio de Montelupo abandonua la ville,

Animé par le succès de ses prédications, Savonarole osa entreprendre une œuvre dont ns sauraient juger ceux qui sacriflent à l'admiration classique des formes le culte et le sentiment, l'originalité et Ja vertu ; des enfants allèrent de maison en maison à la recherche des objets d’un luxe lascif, qui avaient ençoury la réprobation du prédicateur, et qu'ils désignaient sous le nom d'anathèmes; bientôt l’on vit s’amonceler sur la place les chansons amoureuses, les tableaux et les gravures immodestes, les cartes à jouer, les dés, les ornements féminins, les bouffonneries obscènes de Boccace et de Pulci (1), et le feu y fut mis : dans la ville des beaux-arts, de Ja vie joyeuse, de la poésie insouciante, de la gaieté sensuelle, dans la patrie de Firenzuola, le feu y fut mis, et le peuple assista à ce spectacle, et il entonna le Te Deum,

Dans la pensée de réformer toutes ies dépravations, Savonarole fit aussi la guerre à la soif païenne du gain, Il éleya la voix en faveur des pauvres dans ces murs où les banques étaient si florissantes et engraissaient les usuriers; il fit instituer des montsde-piété, et prêcha une constitution politique qui aurait enlevé aux gros capitalistes la puissance illimitée dont ils avaient joui jusque-là dans les affaires publiques; il voulait enfin rétablir le gouvernement populaire, et le juste équilibre entre les deux autorités séculière et ecclésiastique,

Respectueux envers la puissance ecclésiastique, il n’était pas aveugle au point de n’ep pas voir les abus, et combien lui étajent

(1) Joseph Maffei, dans l'Histoire de la littérature italienne, raconte avec passion que l'on brûla même un canzoniere de Pétrarque, orné d'or et de miniatures, qui valait cinquante écus. « Finalement (ajoute-t-il) arriva l'heure fatale pour celui qui semait tant de scandales dans sa patrie, et les ombres de Pétrarque et de Boccace furent vengées ! »

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