L'ARÉTIN. M
Lasca, et recoit des coups de poignard des seigneurs qui se prétendaient maltraités dans son histoire. Pierre Angeli, dit Bargeo, est contraint de quitter Bologne pour des vers mordants, et tue ensuite un Français en duel. Chiabrera assassine un gentilhomme romain, Davila un autre, et enfin il succombe lui-même. Torquato Tasso donne des coups de poignard; Boccalini est assommé à coups de sac rempli de sable. Murtola et Marini se font une guerre telle que le premier tire un coup de fusil à l’autre, et descend jusqu’au métier d’espion, comme le fit peut-être Annibal Caro à l’égard de Castelvetro.
Pierre Arétin, que nous nous sommes abstenu de mettre au ran:: des gens de lettres, offre l'exemple de l’audace la plus éhontée pour demander, louer et censurer. Doué d’esprit naturel, sansculture, Moi, disait-il, je ne sais ni danser ni chanter, mais faire l'amour comme un âne. Il connut son siècle, et mit, en œuvre l’effronterie et le libertinage, avec la certitude de parvenir à la gloire, dont les vertus tranquilles étaient alors exclues ; il connut la puissance de la presse, et, au lieu de sonnets langoureux ou de périodes contournées, il prodigua les outrages dans un style désordonné. Ses premiers écrits le firent chasser d’Arezzo, où il était né d’une prostituée dans un hôpital. Arrivé à Rome à pied, il est recu comme valet par le cardinal Chigi, le Mécène de Raphaël, qui le chasse ensuite comme voleur. Il vit de débauches, se fait capucin, jette le froc aux orties, flatte, médit, escroque un bel habit, et s’en pare pour se présenter devant Léon X, auquel il offre des louanges qui lui valent une poignée de ducats ; il agit de même envers Julien de Médicis, qui lui donne un cheval ; enfin il acquiert de la renommée en écrivant de ces choses qui n'exigent que de l’effronterie.
Soa unique science, c’est d’étaler son ignorance et de savoir mépriser les lettres quand tous les autres les idolâtraient ; de lancer au hasard des métaphores au milieu de la stérilité polie de ces humanistes, de honnir les études et les imitateurs. « Je « me ris des pédants, qui croient que le savoir consiste dans « la langue grecque, et n’estiment que les bus et les bas de la « grammaire... Je ne me suis pas écarté par ignorance des « allures de Pétrarque et de Boccace , car je sais aussi ce qu'ils « sont, mais pour ne pas perdre mon temps, ma patience et « ma réputation en poursuivant la folie de vouloir me trans- « former en eux. Le pain sec ar: logis profite mieux que celui
« que l’on mange avec beaucoup de mets sur la table ;d’autrui. HIST, UNIV, — T, XIV, 27
Arétin.
« Imitation ici, imitation là, tout est imitation pour la plupart « des écrivains. L'écrivain qui a de l'invention, je l’admire , et je « me ris de celui qui imite; car les inventeurs sont dignes d’ad- « miration, et les imitateurs ne sont que ridicules. Pour moi, « je m’efforce tellement chaque jour de m’écarter des habitudes « du savoir, de trouver du nouveau, que je puis jurer être « toujours moi-même, et jamais un autre. Je ne nie pas la di- « vinité de Boccace, et je reconnais que la manière de composer « de Pétrarque est merveilleuse; mais , tout en admirant leur « génie, je ne cherche pas à me servir d’eux comme d’un « masque; je crois au jugement de ces deux esprits éternels; « mais, tout en croyant en eux, j'ajoute aussi quelque peu de foi « au mien. »
Il devint ainsi redoutable, recherché ou chassé par les uns et
les autres, selon que l'an approuvait ou qu’an détestait sa vie
déréglée, ou qu’on s’effrayait de ses terribles attaques. « Je me « trouve à Mantoue, près du seigneur marquis, et en si grande « faveur qu'il laisse le manger et le dormir pour s’entretenir « avee moi. Il dit qu'il ne trouve pas ailleurs un plaisir aussi « complet ; il a écrit de moi au cardinal des choses très-hono- « rables, qui certainement me profiteront. Il m'a fait don, en « outre, de trois cents écus, et me fait encore d’autres pré- « sents. J’ai commencé à en recevoir à Bologne. L'évêque de « Pise m'a fait cadeau d’une casaque de satin noir, la plus a superbe qui fut jamais, et da la sorte je me suis présenté « à Mantoue dans une tenue de prince. » Jules Romain avait peint seize attitudes voluptueuses que Marc-Antoine Raymond avait gravées; pour ce travail, auquel il ajouta pareil nombre de sonnets descriptifs, l’Arétin obtint leur pardon de Clément VII. Cette infâme alliance des beaux-arts courut le monde, et accrut la misérable renommée de cet écrivain vénai. Chassé de Rome, qui semblait perdre la vie, il se réfugia au camp de Jean des Bandes Noires. Il arriva au moment où ce chef venait d'accorder au: siens une nuit franche, c’est-à-dire la faculté de passer le temps à leur guise; qu’on juge des excès, des rixes, des vols, des amours ravis, payés ou conquis, des violences de cette scène infernale, et de la part qu'y prit l’Arétin. Jean, qui ne le edait pas au plus ribaud de ses ribauds, fut enchanté d’une si belle acquisition; il voulut l'avoir toujours à table auprès de lui, souvent dans son propre lit; il songea même à le faire prince (1), et le présenta à Fran-
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