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CHAPITRE XV

MOBURS ; OPINIONS.

Nous aurions manqué notre but si nos lecteurs ne s'étaient pas fait, d’après tout ce que nous avons dit sur les lettres et les arts, une idée des mœurs dans le siècle que nous décrivons. Quiconque distingue (comme ce serait notre vœu) la culture intellectuelle de la civilisation s’aperçoit que celle-ci ne peut grandir que par le progrès simultané des facultés humaines, et que là où l’une grandit au détriment de l’autre, c’en est fait de cette harnoaie qui peut seule faire espérer des progrès utiles et durables. On aura done reconnu que l'imagination l’emportait alors de beaucoup sur le raisonnement ; les fruits de cette semence embellirent et tuèrent l'Italie.

Dans les arts, dans les lettres, dans les gouvernements, dans

‘les mœurs, le paganisme était revenu le front levé, avec ses sé-

ductions sensuelles, plaçait le beau sur l'autel, le beau exclusivement , et lui immolait le vrai, dont il doit être la splendeur et la manifestation. Les lettres ne connurent donc plus l'élévation

idéale, et ne s'inquiétèrent point d'indiquer un noble but aux désirs et à la volonté ; elles furent un jeu, au lieu d’être un culte. Les pinceaux et le ciseau perfectionnèrent les formes en négligeant l’idée. Admirer les grands génies de l’antiquité, et déclarer barbares, par respect pour eux, les temps incultes mais énergiques pendant lesquels avait mûri la civilisation nouvelle, tel fut l’objet exclusif dela science. C’est alors que Léon X rend une bulle pour protéger l'édition du poëme le plus immoral, et que Clément VII accorde un privilége à Antoine Baldo de Rome pour l'impression de tous les ouvrages de Machiavel, sans en excepter lé Prince. Jules III embrasse l’Arétin, qui dédie la plus infâme de ses tragédies au cardinal de Trente ; un autre cardinal, en aspirant à la tiare, écrit la Calandra..., toutes compositions immorales, obscènes, meurtrières; mais qu'importe? elles étaient belles , et cela suffisait ; l'imagination était récréée, la raison éblouie. Comme le lien entre le cœur et l'esprit est plus fort que quelques-uns ne paraissent lé croire, le grand siècle de Léon X ne pro-

duisit pas un ouvrage original, qui marquât d’1ne trace nouvelle.

le champ de l'intelligence, un ouvrage où l’on puisse voir un progrès véritable dans les lettres, les sciences et la connaissance de la vérité. . |

Jamais les superstitions n’abondent autant qu'au moment où s’évanouit le juste sentiment de la religion. La foi n’avait pas encore vu le doute systématique pénétrer ses dogmes ; mais elle s’isolait des actions, et faisait place à un relâchement de mœurs tout paien. Nous exceptons toutefois le peuple, parmi lequel la dévotion semble plus vive que jamais, comme s’il eût senti davantage le besoin de chercher dans le ciel un soulagement aux misères de Ja terre; aussi est-il parlé alors d’une suite de miracles et d’apparitions fréquentes de la Vierge.

Dans les grands eux-mêmes, les iniquités n'avaient pas eneore éteint la piété. Cicco Simonetta inscrivait sur son livre de souvenirs : « Je suis allé aujourd’hui à Sainte-Marie des Grâces de Monza, où j'ai entendu deux messes des moines, et j'ai fait vœu de ne pas manger gras le vendredi. J'ai fait vœu aussi de ne pas manger de viande le mercredi , et depuis lors je n’ai pas été tourmenté de la goutte. » Charles VIIT faisait des vœux le jour de la bataille de Fornoue ; les Florentins, « au moment où ils craignaient que les lansquenets ne vinssent à passer dans la Toscane avec le duc de Bourbon, faisaient chaque vendredi une procession avec le corps du Christ, ettoute la ville suivait le cortége en grande dé-

votion ( « le prie indulgen s'apprête reliques Nous 1 nitences tions, se lontaires années er jours du sociés po chacun d& et annonce de Monte Sainte-Cr voulait fla entendre d Miséricor.

peuple éta à cause de et leur épo dications f vations da des religie Ces choses confusion, partie, ordi phes et des vestis de R produits pa d’un homm Telle éte les portrait connaissait amours. À sacristie de

(1). Relation (2) Macma:

(3) J. Pr HNST. UNIV

votion (1). » Vitellozzo, fait prisonnier par le ducde Valentinois, « le prie d'intercéder auprès du pape, afin qu“! lui accorde indulgence plénière pour ses péchés (2). » Les individus qui s'apprétaient à commettre quelque iniquité portaient sur. eux des reliques et des absolutions.

Nous ne parlons pas des gens de bien qui s’imposaient les pénitences les plus rigoureuses, des pèlerinages et des macérations, se flagellaient jusqu’au sang, se faisaient pauvres volontaires, et qui, anticipant sur la tombe, s’enfermaient des années entières entre quatre étroites murailles. Dans les premiers jours du pontificat de Léon X, « douze moines, quis’étaient associés pour mener une vie très-pauvre, s’en allaient par l'Italie, chacun dans la province qu'on lui avait assignée, prêchaient et annonçaient les choses à venir. L’un d'eux, le frère François de Montepulciano, encore très jeune, parut dans l'église de Sainte-Croix, et tonna contre les vices, en affirmant que Dieu voulait flageller l'Italie, mais surtout Florence et Rome; il fit entendre des prédications si effrayantes, que les auditeurs criaient Miséricorde ! au milieu des larmes et des sanglots. Tout le peuple était dans la désolation; ceux qui ne pouvaient l'entendre, à cause de la grande multitude, se faisaient répéter ses paroles, et leur épouvante égalait celle des autres. Non-seulement ces prédications firent surgir certains moines pour annoncer des rénovations dans l’Église et lui prédire des afflictions, mais encore des reïtigieuses, des mendiants, des jeunes filles et des paysans. Ces choses jetèrent dans l'esprit du peuple tant de frayeur et de confusion, que Julien et Laurent de Médicis, afin de le distraire en partie, ordonnèrent de très-grandes fêtes, des chasses, des triomphes et des joutes en présence de six cardinaux, qui vinrent travestis de Rome (3). » On se rappelle aussi les effets admirables produits par Jérôme Savonarole, qui avait usé toutes les forces d’un homme pour s’opposer à cette recrudescence du paganisme. Telle était cette recrudescence, que l’on voyait sur les autels les portraits des trop célèbres Transtévérines, et que l’on reconnaissait les maîtresses des peintres dans la Vierge des chastes amours. A Sienne, les trois Grâces nues furent placées dans la sacristie de la cathédrale. Les nudités abondèrent au milieu de

(1) Relation de l’ambassadeur vénitien Marc Foscari, en 1527, (2) MAGHIAVEL.

(3) J. Pr, Istorie fiorentine, 112.

l’austère majesté des tombeaux élevés aux ducs de Florence, et jusque dans les chapelles du pontife. Le pape Alexandre VIse fit peindre dans le Vatican par le Pinturicchio, sous la figure du roi mage prosterné devant une Vierge, qui n’était autre que Julie Farnèse. Le cardinal Bembo écrivait à Sadoleto : Ne lisez pas les Épitres de saint Paul, de peur que ce style barbare ne vouscorrompe le gout; laissez de côté ces niaiseries, indignes d'un homme grave (1).

Non-seulement toutes les idées de pudeur, mais encore celles de justice devaient être bouleversées , et l’immoralité se mon. trer audacieusement dans les mœurs, ies actions et les livres, Les prélats gardaient près d'eux leurs propres enfants. Les cours des princes étaient peuplées de courtisans, dont on disait qu'ils servaient de bouffons daus leur bas âge, de femmes dans leur enfance, de maris dans leur adolescence, de compagnons dans leur jeunesse, de proxénètes dans leur vieillesse, et de diables dans leur décrépitude (2). La courtisane Impéria, qui était, nous ne dirons pas suufferte, mais honorée à Rome ei souvenir de l’aucienne Aspasie, « fut aimée sans fin de très-grands et très-riches personnages, » de Sadoleto, de Campari, de Colocci ; sa maison était tout à la fois lé rendez-vous des amours, des bonnes manières et des lettres (3). Lorsqu'elle mourut, à la fleur de l’âge, elle

(1) Omitte has nugas ; non enim decent gravem virum tales ineptiæ. (2) Voici le portrait que fait Annibal d'Ortigues, poëte contemporain, des courtisans français à cette époque :

Valeter tout le jour, de crainte en espérance ; Sans cesse caresser reux que l'on voudrait morts ; Après se moquer “’'eux, et d'un rire retors, Detni-cillant les yeux, faire la révérence ;

Se baiser à la jrue en tendre contenance ;

En promesses loujours prodiguer des trésors ; Dissimuler, flatter, encenser les milor ds

Que l'on voit gouvérner l'État en apparence; Voiler ses cheveux blancs pour tromper Cupidon ; Se musquer, se friser, comme un brillant Adon ; Porter une houssine, et s'en franper la botte ; Contrefaire les grands, bégayer quelquefois ; Dédaigner la décence et la traiter de sotte

Sont les traits coutumiers de la cour de nos rois.

(3) Dans la maison que lui avait montée Bufalo, « il y avait entre autres choses une salle, une chambre et un cabinet si pompeusement ornés, que ce n’était partout que velours et brocarts, avec des tapis très-fins par terre. Dans

fut en phe: 7 raræ i dies XI réputat d'autre tenir a

Il es et de L Capello mées p mais cé supérie tout pe vif inté dont on fisamme graves 0 ger , elle siambiti tait onze sées par les vices réputati

le cabinet nage, les chargé de toute revé quelle étai pentin et a sculptés, e ridon, le ] était toujot ment orné (1) Quo sltare non prout est calur, et dierum mi (2)«Ile de quelque comme cit:

(3) Fiia

itres ece

fut ensevelie dans l'église de Saint-Grégoire , avec cette épita-

phe : Imperia, cortisana romana, quæ , digna tanto nomine, raræ inter homines fornæ specimen dedit , viæit annos XXVI, dies XII, chitt MDXI XV augusti, La Tullia n'eut pas moins de réputation à Veniss, où elle fut courtisée par Bernard Tasso et d’autres personnages distingués, que Spérone Spéroni fait entretenir avec elle dans son Dialogue d'amour.

Il est inutile de rappeler les célébrités infâmes de la Vanozza et de Lucrèce Borgia, que suivirent de près les fastes de Bianca Capello ; on doit seulement s'étonner que des femmes renommées pour leur libez:tinage fassent épousées par des princes; mais ces princes, que ne refrénaient ni l’autorité d’un pouvoir supérieur, ni l'autorité plus redoutable de l'opinion, se croyaient tout permis. En 1534, la commune de Lucques témoignait d’un vif intérêt pour les prostituées, en se plaignant que les outrages dont on ies accablait empêchaient la ville d’en être pourvue suffisamment, comme il est convenable, et qu’il en naissait de plus graves désordres (1); en conséquence, non contente de les protéger , elle leur accorda beaucoup de priviléges, entre autres le titre siambitionné de citoyennes originaires (2). A Venise, on en comptait onze mille six cent cinquante (3) ; les intrigues étaient favorisées par ics serviteurs gagnés et les gondoles ; les enlèvements et . les vices contre nature se multipliaient; les cloitres avaient une réputation détestable, et le panégyriste du doge André lui faisait un

le cabinet où elle se retirait quand elle était visitée par quelque grand personnage, les tentures qui couvraient les murs étaient toutes de drap d'or, surchargé de broderies d’untravail très-beau et très-riche. On voyait une corniche toute revêtue de dorure et de bleu d’outremer, faite admirablement, sur laquelle étaient de superbes vases en matières précieuses, albâtre, porphyre, serpentin et autres espèces. Autour étaient plusieurs coffres et bahuts richement sculptés, et tels que tous étaient de très-grand prix. On voyait ensuite un guéridon, le plus beau du monde, couvert de velours vert. Sur ce guéridon, était toujours ou un luth ou une cithare, avec des livres italiens et latins richement ornés , etc. » BANDELLO, P. III, Nov. 42.

(1) Quod causatur quod in ipsa nostra civitate ipsæ mulieres in ea stare non possunt libere, prout decens et conveniens est in civitate libera prout est nostra; ex quo procedit quod vitium sodomiticum in ea radicatur, et nimis incrementi suscepit, ac etiam ex defectu ipsarum mulierum multæ rixæ fiunt et scandala committuntur.

(2) « Il est entendu que les prostituées qui habiteront et vivront à Lucques, de quelque manière que ce soit, étrangères ou non, seront considérées comme citoyennes originaires de Lucques. »

(3) Finasi, Mémoires hist., tome IIT, 263.

mérite public d’avoir résisté aux tentations des religieuses (1).

Non-seulement, César Borgia et son père employaient les poisons et le poignard, mais encore des personnages qui passaient pour gens de bien. Alexandre Farnèse, qui avait la réputation d’être doux et humain , y avait recours , et, lorsqu'il apprenait un attentat contre la vie du prince d'Orange, il envoyait des circulaires de réjouissance. Les assassinats étaient une partie de la tactique d'alors, et les empoisonnements se multipliaient parmi les gens de toute condition , comme l’attestent les biographies et les nouvelles. Fra Paolo Sarpi conseillait à la seigneurie de Ve. nise de s’en servir pour se débarrasser des hommes dangereux, le poison étant moins odieux et plus utile que le bourreau.

À Florence, Baglione vivait publiquement dans des relations incestueuses avec sa sœur. Une dame de Ferrare, aimée du cardinal Hippolyte, le Mécène de l’Arioste, se livre à Jules d’Este, frère du prélat, et rejette sa faute sur les beaux yeux du jeune homme; le cardinal fait arracher à son rival ces moyens de séduction. Jules conspire alors avec son frère Ferdinand pour renverser Alphonse; mais ils sont découverts, arrêtés et conduits au supplice; puis, arrivés sur l’échafaud, ils reçoivent leur grâce, et sont renfermés dans une prison perpétuelle. Nous lisons dans les journaux manuscrits de Sanuto, sous la date de 1497 : Z/y a peu de jours, don Alphonse (qui épousa ensuite Lucrèce Borgia ) fit dans Ferrare une chose extrémement légère ; car il alla tout nu par les rues, en compagnie de quelques jeunes gens, au beau milieu du jour (2). La plume se refuse à rappeler l’outrage que Pierre-Louis Farnèse fit subir à l'évêque de Fano.

Les scènes tragiques dont la cour de Cosme épouvanta la Toscane furent peut-être exagérées par la haine des exilés ; mais le journal où Burcard note jour par jour d'énormes méfaits, avec une froideur qui indique combien ils étaient habituels, n'effraye pas moins que la lecture de Machiavel. « À Rome, dit-il (vers 1489 à peu près ), il ne se faisait rien de bien ; il se commettait dans la ville une infiuité de vols et de sacriléges, On enleva de la sacristie de Sainte-Marie en Transtévère des calices, des patènes, des encensoirs, une croix d'argent dans laquelle était un morceau

(1) Gazucrozu, Mémoires véniliens , tome I, p. 254, 262, 336; tome III, p. 269, 272.

(2) Pochi zorni fur, don Alfonso fece in Ferrara cosa assai liziera, che andoe nudo per Ferrara con alcuni zoveni in compagnia, di mezo

de la vral de même meurtres.

et la sûre dans uneb quitter la gent. On bulle, que Margano sicaires, q des person chose à l’ par lui et Bufalo, q donné hui avec sécu quoi la v quelqu'un n’exécute seulement près de To dication de Stati, hôte temps et :

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(1) Archive

de la vrale croix, que l'on retrouva ensuite dans une vigne, ainsi de même dans d’autres églises. Ajoutez à cela de nombreux meurtres. Ludovic Mattel et ses fils tuèrent, contre la foi donnée et la sûreté promise, André Mattucci, lorsqu'il se faisait raser dans une boutique de barbier ; ils w’eurent pourtant pas besoin de quitter la ville, et l’on dit que le pape les y laissa pour de l’argent. On donne même pour vrai, quoique je n’aie pas vu la bulle, que le saint-père a accordé rémission à Étienne et Paul Margano des crimes et homicides commis par eux et dix de leurs sicaires, quoiqu'il n’y eût pas de paix entre eux et les héritiers des personnes tuées, en transformant leur maison en asile ; même chose à l'égard de Marin de Stefano pour les meurtres commis par lui et ses adhérents ; même chose envers les fils de François Bufalo, qui tuèrent leur belle-mère enceinte , et il leur a été donné huit condamnés à w:7t, afin «ils puissent aller et venir avec sécurité. On en raconte autant your d’autres; c’est pourquoi la ville est pleine de vaurier:; qui, dès qu’ils ont égorgé quelqu'un, se réfugient dos les demeures des cardinaux, On n'exécute presque jamais personne au Capitvle; quelques-uns seulement, sur l’ordre de là cour du vice-chancelier, sont pendus près de Tor-di-Nona, où chacun les trouve le matin, sans indication de nom ni de motif, On dit aussi qu’un certain Laurent Stati, hôtelier à la Rotonde , a tué deux de ses filles en divers temps et un valet que l’on prétend avoir eu affaire avec elles; ayant été mis au château Saint-Ange avec un deses frères, le bourreau s’y rendit avec ses instruments pour les décapiter, mais au lieu de cela ils furent relâchés. Je les ai vus moi-même, et j'ai oui dire qu’ils s’en sont tirés de la sorte moyennant huit cents ducats. Comme on demandait une fois au procamérier pourquoi, au lieu de fai: j:5tice des coupables, on en recevait de l'argent, il répondit, moi p:esent : Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il paye et vive. Il ajouta que l’on faisait de même à Bologne. En 1514, la ville de Plaisance présentait une supplique au pape contre le gouverneur Campeggi, lequel permettait toutes sortes d’iuiquités ; en effet, sous ses propres yeux des citoyens notables, et beaucoup, sont tués impunément, des matrones outragées dans leurs maisons, des femmes enlevées au milieu de laville, des boutiques pillées en plein jour, des villages saccagés ; les factions renaissent, et l’on ne voit partout que des armes et des gens armés (1).

(1) Archives historiques, app. VI, 18.

Quelques souvenirs des anciennes idées chevaleresques survivaient cependant au milieu de tant de corruption et d’atrocités. François I°" combattait comme un ancien paladin ; Bayard et Gaston de Foix mouraient en héros de l’autre côté des Alpes. Ce dernier, apprenant que Marc-Antoine Colonna, qu'il assiégeait dans Vérone, était au lit, malade, luienvoya son médecin; lorsqu'il fut guéri, il le pria de sortir un moment, afin de lui procurer le plaisir de le voir, On dirait que quelque chose de la courtoisie européenne avait passé chez les Turcs, si l’on considère les actes de Soliman.

L’Italie, dans ses beaux jours, avait employé ses trésors à ériger ces cathédrales qu’on admire dans chacune de ses villes, lorsque ailleurs elles se comptent une par royaume, et à construire ces canaux qui portaient la fertilité dans les campagnes et le commerce dans les cités. On ne voyait plus désormais le peuple pourvoir à ses intérêts et la gloire du pays; il était remplacé dans ce soin par des ducs et des seigneurs qui voulaient étaler de la magnificence, pour éblouir et faire croire aux États voisins que leurs sujets étaient heureux, parce qu'ils avaient des fêtes et des pompes de eour.

Lorsqu'on parcourt les histoires de ce temps avec un autre sentiment que la curiosité, on est surpris de voir tant de luxe à côté detant de misère, et tant de gaieté au milieu de si graves infortunes. Le goût des jouissances matérielles, si préjudiciable à la liberté, si favorable à ceux qui veulent la détruire, avait pris un accroissement plus rapide que jamais; l’éclat des arts et les richesses soudaines de l'Amérique semblèrent se réunir pour exciter l'imagination, et donner à cette époque un aspect de splendeur qui la distingue entre toutes,

Les pays nouvellement découverts envoyaient à l’Europe le tribut de leurs productions, accueillies avec l’empressement avide qu’engendre une possession récente; l’érudition renaissante imaginait des sujets pour des mascarades et des compositions théâtrales ; le moyen âge fournissait ses tournois, et l’on voyait figurer pêle-méle sur la scène les. saints mystères, les divinités de l’Olympe, les naïvetés pastorales. Le prince de Condé, habillé en Orphée, entraînait sur ses pas les hôtes des bois apprivoisés ; de graves personnages se travestissaient en dryades ; le cruel Henri. VIII et l’astucieuse Élisabeth se montraient, au 1° mai, sous des habits de bergers; les amiraux et les chevaliers du plus haut rang, dans un costume champêtre, s’adressaient des

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compliments en style de Myrtilet de Lycoris. A Rome, le jeudi gras , chaque cardinal envoyait par les rues des masques dans des ehars de triomphe et à cheval, escortés de musiciens, de jeunes garçons qui chantaient et disaient des mots lascifs, de bouffons, de comédiens et d’autres gens de même espèce, tous vêtus non d’étoffes de lin ou de laine, mais de soie, de brocart d’or et d'atgent; ces divertissements coûtèrent des sommes énormes (1). Les mariages, les baptêmes, les entrées des princes ou des papes offraient des occasions continuelles de réjouissances, dans lesquelles on déployait à la fois l’opulence et le goût. Les plus magnifiques se voyaient à Rome et à Florence ; mais Ferrare et Naples ne voulaïent pas se laisser éclipser. A Venise se continuaient avec la même renommée les fêtes du carnaval, le mariage du doge avec la mer et les autres solennités nationales où le peuple, se faisant illusion, croyait encore participer à un gouvernement qui le conviait aux fêtes et aux banquets. On peut voir dans Sansovino les réjouissances données en l’honneur ät Zilia Dandolo, femme du doge Laurent Priuli, en 1557, et celles qui furent célébrées quarante ans plus tard pour le mariage de la jeune Morosini avec le doge Marin Grimani.

Florepce, comme jadis Athènes, associait à ses divertissements la délicatesse des arts. On voyait sortir à l’époque du carnaval vingt-quatre ou trente paires de chevaux richement enharnachés , avec leurs maîtres travestis suivant le sujet de l'invention, et dont chacun était escorté de six ou huit valets de pied vêtus d’une même livrée, et les torches à la main, au nombre parfois de plus de quatre cents; venait ensuite le char on le triomphe { comme on l’appelait) chargé d’ornements, ou rempli de dépouilles et de trophées bizarres (2). Les différentes écoles d'artistes étaient aussi dans l’usage de donner des spectacles publics ; ils promenaient des chars de triomphe avec des compagnies nombreuses, et, sur des sujets allégoriques ou tirés de l’histoire, rivalisaient d’inventions , de décorations et de splendeur. Une fois c'était le triomphe de Paul Émile, une autre celui de Camille, sous la direction de François Granacci. Baccio Baldini nous a laissé ia description de la généalogie desdieux dontles personnages figurèrent sur vingt et un chars. Dans le nombre de ces divertissements se distingua, par son extravagance, celui dont Cosme

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