CARDAN
dépendantes, ou s'élève jusqu’au génie, ou retombe au-dessous du sens commun. Il flotte entre les opinions diverses, bonnes et mauvaises; dans ses. dix volumes in-folio, il ressemble à un journaliste qui est obligé de remplir sa pag», et qui, plus il allonge, mieux il est payé , moins il réfléchit, plus il fait. Toutefois, si l'on veut trouver un fond d’unité philosuphique au milieu de ses opinions mobiles, nous dirons qu’il avançait que la nature est l’ensemble des êtres et des choses. Dans la nature il y a trois principes éternels et nécessaires, l’espace, la matière, l'intelligence du monde; la fonction de la dernière est le mouvement. L'espace, éternel, immobile, ne se trouve jamais sans corps, c'est-à-dire, comme le dit plus tard Descartes, il n'y pas de vide dans la nature. La matière est aussi éternelle, mais sans être immobile ni immuable: au contraire, elle change contiruellement de forme, au moyen de deux qualités primordiales , la chaleur et l'humidité. On ne peut conce’sir aucune portion de la matièresans forme. Toute forme est essentiellement une et immatérielle, c'est-à-dire une âme ; par suite, tous les corps sont des êtres animés, et, comme tels, susceptibles de mouvement. Les âmes particulièressont des fonctions de l’âme universelle, ou âme du monde; en elle sont renfermées toutes les formes des êtres, comme les nombres dansles décades ; elleressemble à la lumière du soleil qui, bien qu'elle scit une et égale dans l’essence, apparaît aux yeux sous une infinie variété d'images.
Cette base posée, il ne pouvait se soustraire au panthéisme qu’en repoussant les conséquences, et en changeant lui-même sur l'opinion de l'unité de l'intelligence. L'homme est un organe de cette intelligence universelle; mais il a un caractère distinct, la conscience : celle-ci le conduit à distinguer l’âme du corps, et il démontre l’immortalité de celle-là au moyen des arguments des philosophes antérieurs. Néanmoins il croit que ce Gogme a produit de grands maux, par exemples les guerres de religion.
Ses mémoires, qu'il nous a laissés, sont précieux comme le netit nombre de ceux où le cœur se révèle avec franchise, et comme peinture de l’homme du seizième siècle au milieu de la doctrine cahalistique qui disposait si poétiquement le monde. Joueur et par suite dérangé, il eut recours à des bassesses. Son fils aîné fut empoisonné par sa femme, qui paya son crime de sa vie; il dut faire couper une oreille au second, pour le corriger.
Porta.
Dans le cours d’une vie tourmentée par mille infortunes , it combattit la magie et l'astrologie, que pourtant il exerça. S'il était inconstant, envieux, lascif, médisant, insouciant , il en renvoyait le tort aux étoiles qui avaient présidé à sa naissance. Il faut, selon lui, avoir égard aux astres dans la méditation , et les prières adressées à la Vierge le 1* avril, à huit heures du matin, sont infailliblement exaucées. À peine naît-il tous les mille ans un médeeia qui le vaille ; il ne cesse de vanter ses cures et son habileté dans la discussion. Aujourd'hui il se moque de la chiromaneie, de la sorcellerie, de l'alchimie, de la magie, et considère les fantômes comme l’effet d’une imagination troublée : demais il croit que les incubes engendrent les enfants, et que les sorcières déposent la vérité dans les procès. 11 donne des règles précises sur la chiromancie, et assure qu'il existe à Salamanque une chaire spéciale de nécromeneie,
Quant à lui, ilest l’objet d'une prédilection spéciale du ciel , et sait plusieurs langues sans les avoir apprises; Dieu lui a parlé plusieurs fois en songe, et plus souvent c’est un génie familier que Mi laissa son père (1).1l pouvait, dans des extases, se transporter d’ua lieu à un autre et prévoir l'avenir.
Le plaisir, selon lui, est la cessation de la douleur, et le mal a cela d’utile, qu’il apprend du moins à l’éviter; e’était même un besoin pour lui de souffrir ou de causer des souffrances ; il tourmentait les autres, se flagellait lui-même, ou se mordait les lèvres et se faisait des piqüres. Dans sa physique, tout est fondé sur la sympathie générale entre les corps célestes et les parties du corps humain.
Cardan n'en a pas moins une belle place dans la science pour des observations pleines de finesse et de sagacité, comme aussi pour un grand nombre de découvertes, parmi lesquelles on distingue la formule cardanique et la possibilité d’instruire les sourds-muets.
Jean-Baptiste della Porta de Naples fonda dans sa propre demeure une Académie des Secrets, où n'étaient admis que ceux qui avaient trouvé quelque remède ou quelque mécanisme nouveau. Il expose dans sa Magie naturelle tous les songes théosophiques, et soutient que les corps tirent leurs formes
(1) Autre opinion commune de son temps. Marsile Ficin, de Vita, nous dit : « 11 y a un axiome parmi les platoniciens qui semble appartenir à toute l’antiquité, savoir, qu’un démon est préposé à la garde de chaque homme dans le monde, et assiste ceux sur lesquels il est chargé de veiller. »
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lui, il existe un esprit mondial qui engendre mème nos âmes, et
nous rénd aptes à la magie, de manière que par cet esprit les astres influent sur le corps humain. Il ne faut pas s'étonner que ces idées lui aient attiré une accusation de magie, dont il dut aller se disculper à Rome. Il révéla cependant les procédés à l’aide desquels se produisaient certains effets que l'on regardait comme surnaturels; ainsi il démontra que l'onguent des sorcières était un. composé d’aconit.et le. belladone, substances qui déterminent naturellement l'exaltation des facultés.
Ambroise Paré de Laval, l’un des médecins français les plus hardis, soutient la réalité des opérations diaboliques , bien qu'elles lui paraissent aussi difficiles à expliquer que l’action de l'aimant sur le fer. Il dit avoir vu lui-même.des raaladies démoniaques, comme en vit le fameux Jean Langio, comme Félix Plater, qui renvoyait aux exorcistes les acataleptiques. Jean Carviu de Montalban proclame la nécessité d’ass ocier l'astrologie à la médecine; Jacques Millich, pour cette tenta :ive , est grandement loué par Mélanchthon, qui eut our ami Jean Çarion, astrologue de cour et auteur de pronostics imprimés. Les Centuries de Michel Nostradamus, qui sont dans le même genre, lui valurent le renom de prophète.
Dans son livrede Occultisnaturæ miraculis, le Zélandais Lévin Leminius accumule des récits de faits surnaturels, et il explique tout phénomèpe par la sympathie et l’antipathie des effluves; ainsi la noix muscade a plus d'efficacité, portée par un individu mâle que par une femme; les poux naissent de la putréfaction; la corneille conçoit par la vue et l’absorption des larmes; le chien de mer enfante par la gueule ; la blessure d'un mort saigne en présence du meurtrier ; enfin les démons emploient les humeurs des personnes mélamcoliques pour les abuser par des illusions.
Aussi, lorsqu'on vit paraître à Schweidnitz un enfant avec une dent d’or, tout le monde savant s’appliqua-t-il à expliquer ce phénomène au moyen des constellations dominantes au 22 octobre 1580 , date de sa naissance. Les optimistes y aperçuvent un présage de l’âge d’or, qui renaîtrait lorsque l’empereur aurait chassé les Tures de la chrétienté ; mais ces beaux jours devaient être les derniers du monde, de même que cette dent était la dernière; les pessimistes, au contraire, y virent l'an-
nonce de désastres, parce qu’elle se trouvait dans la mâchoire inférieure à gauche,
Tout le monde connaît Jean Bodin, conseiller du duc d’Alençon, médecin de Henri IIT et célèbre publiciste. Il soutier : cependant la réalité des influences diaboliques, et donne dans les rêveries de la cabale; bien qu'il déteste la magie et réprouve hautement della Porta, il croit aux possédés , aux incubes, à la transformation d'hommes en loups, et se récrie contre Wier qui ne voudrait pas que l’on condamnät les sorcières.
La lecture des écrivains, même les plus affranchis de préjugés , suffit pour convaincre que l’on croyait alors généralement à l’astrologie, aux pronostics, aux songes. Pomponace, qui nie l'immortalité de l'âme, soutient l'influence des planètes comme instruments de la Divinité. C’est à elles et non aux démons (de Incantationibus) que certaines personnes doivent la faculté de deviner l’avenir; la puissance de l'imagination produit les miracles, qui pourtant ne sont que des effets physiques; l’homme peut, selon Jes planètes sous lesquelles il est né, conjurer le temps , changer les gens en bêtes et epérer d’autres merveilles, . Campanella et Fracastor crurent tous deux à l'astrolcgic. Edouard VI, roi d'Angleterre, voulut que Cardan tirât son horoscope , et l’archevêque de Saint-André, primat d'Écosse, confia la guérison de ses maladies à ses thèmes astrologiques. Reuclin, le savant le plus renommé de l'Allemagne, s’appliquait à marier les idées cabalistiques à celles des pythagoriciens ; François I‘ eut pour médecin Cornélius Agrippa, que lui disputtrent Charles-Quint, Henri VIIL et Marguerite d'Autriche. La cour de Catherine de Médicis était remplie d’astrologues ; chaque dame en avait un, qu’elle appelait le baron. Henri IV fit tirer l’horncrave de son fils; Mazarin et Richelieu consultaient ‘Jean ivrin. Tycho-Brahé croyait à cette prétendue science, et il ne voulut pas se marier, parce que les astres prédisaient un sort-funeste à ses enfants. Le grand mathématicien Cavalieri prétendit révéler dans la Roue planétaire ce que font les étoiles dans leurs sphères, et comment elles influent en bien ou en mal. Borelli écrivit une défense de l'astrologie pour Christine de Suède; Stofler de Tubingue prédit un déluge universel pour l’année 1554, causé par la conjonction des trois planètes supérieures; en conséquence, toute l’Europe s'occupa des moyens de s’en garantir, et Charles-Quint en était fort inquiet, quoi que püût faire Augustin Nifo pour le rassurer. Les
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(1) At& vo Scol. d’Arist