‹ Histoire universelle [microforme] (volume 4)Chapitre 140 sur 146 · DIFFUSION ET DURÉE DE CES OPINIONS · texte numérisé non relu

DIFFUSION ET DURÉE DE CES OPINIONS

zèle fougueux, et plus importuns que les bourreaux, harcèlent la malheureuse jusqu’à ce qu'elle se proclame coupable; autrement, ils lui déclarent qu'elle ne pourra être sauvée, ni recevoir les sacrements. Comme on ne craint rien tant que de découvrir l'innocence, on se garde d'introduire auprès d’elle des prêtres sengés et calmes, ni personne qui puisse instruire le prince.

Tandis que Gaïa est en prison, les juges ne manquent pas d'imaginer des subterfuges, non-seulement pour se procurer de nouveaux indices, mais encore pour la convaincre. Quelquesuns, par surcroît, la font exorciser, changer de lieu et torturer de nouveau, pour savoir si l’enchantement de taciturnité a été détruit; mais si rien ne réussit, ils l’envoient au feu.

Mon Dieu ! si elle doit périr, qu’elle avoue ou non, quel refuge lui reste-t-il? Hélas! infortunée, quel était ton espoir? Pourquoi ne t'es-tu pas déclarée coupable le jour de ton arrestation? In-

- sensée, qui veux souffrir plusieurs morts, lorsque tu pourrais n’en

subir qu’une! Suis un bon conseil, fais-toi criminelle, et meurs! D'aucune manière tu n’échapperas, car le zèle allemand ne l’entend pas ainsi.

Si quelrue malheureuse, à force de tourments , s’est accusée elle-même, on ne saurait peindre sa misère ; nen-seulement il n’y a plus de salut pour elle, mais encore elle est contrainte d'en accuser d’autres qu’elle ne connaît pas, dont le juge inquisiteur ou le bourreau lui suggère souvent les noms, ou qu’elle a entendu désigner comme suspectes, ou comme accusées déjà ; or, comme celles-ci sont à leur tour obligées d’en dénoncer de nouvelles, on voit quelle besogne infinie il en résulte. Il faut donc que les juges coupent court aux procès, ou qu'ils condamnent leur propre système; qu’ils brûlent et leurs gens, et euxmêmes, et tout le monde, car les fausses dénonciations finiront par s'étendre à tous les individus, dont il sera facile de prouver la culpabilité, pour peu que le hasard s’en mêle; à la fin, ceux-

là même qui criaient le plus fort au feu, parce qu'ils ne pré-

voyaient pas que leur tour viendrait aussi nécessairement, seront enveloppés dans la proscription.

En effet, le jésuite raconte ailleurs qu’un moine fut accusé par

plusieurs sorcières de s'être trouvé au sabbat à une heure où tous

ses frères en religion l’avaient vu chanter dans le chœur, et qu’un prince d'Allemagne demanda à un autre si l’on pouvait intenter un procès à un individu dénoncé par dix ou douze sorcières ; comme le religieux lui répondit affirmativement, attendu que ie

diable ne pourrait jamais simuler la personne d’un innocent, le prince lui montra les dépositions de quinze femmes qui attestaient l'avoir vu au jeu criminel, ce qui le confondit et te réduisit au silence.

Mais continuons, avec Spée, le procès dont 1! fait le récit supposé. Tandis que celui-là ést en instance, et que 1: pauvres femmes que l’on torturé én signalent d’autres, le brait se répand que tel où tel est dénoncé; ceux que l’on désigne, ou futent, ce qui est unrindice de culpabilité, ou ils demeurent, et c’est un signe que lé démon les tient, Si l’un d'eux se présente aux inquisiteurs pour se défendre et affronter juridiquement le mal, c'est un indice ; car of suppose qu’il est entraîné par sa conscience avant même toute enquête à son égard. Quoi qu'il fassé, la mauvaise réputation lui reste, et, lorsque, après un an ou déux, elle aura pris assez de consistance, il n’en faudra pas davantage pour qu'on le mette à la torture, bien qu’elle ait pour origine les premières dénonciations. Spée dit avoir vu des exemples de tout cela.

La même chose arrive à quiconque a été une fois calomnié par quelque malveillant. Ne se défend-il pas devant le tribunal ? quise tait, s'accuse; se défend-il? la calomnie sé répand d’autant mieux. Les soupons, l’espionnage ét bientôt la renommée finissent par l’acéabler. Rien de plus facile que de sé trouver nommé pendant la torture ; d’où résulte ée corollaire, qué st les procès continuent , personné, quels qdûé soient son sexe , sa fottune, sa Condition, sa dignité, ne ser4 en sûreté, pour peu qu’un ennemi ou un détracteur ait répandu contré lui le soupçon de magie. Aussi, dit Spée, de quelque côté que je porté mes regards, la justice, si l’on n’y pourvoit, me paraît en extrême péril aù temps actuel.

C'est ainsi que s'exprime cet intrépide jésuite, en ajoutant qu'il sait le moyen d’extirper les méfaits de cette espèce ; bien qu'il nos: l'indiquer, il est probable que c’est le même qui fut conseillé par Malebranche, c’est-à-dire Ha cessation dé toute poursuite contre les sorciers.

Comme il fallait s’y attendre, une foule d’advérsaires, surtout parmi les protestants (1), entreprirent de réfuter cé Beccaria anticipé; mais il obtint la récompense la. plus désirable :

(1) Tels que BEenoîr CarPzOvIUS, DANIEL SANNENT, CHRISTOPHE CRUSIUS, Méknic CasauBon, Éric Maunice, TaéopnitE SPrÉLiUs, JosEPH GLANVIL, G. B. VAN HELMONT, CONRAD HaRTZ, C. F. GARMANN.

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