EXPÉDITION PF CHARLES VIII
Cependant Charles VIII passait les Alpes avec trois mille six cents hommes d'armes, six cents archers bretons, autant d'arbalétriers français, huit mille hommes d'infanterie légère, tous Gascons, armés d’arquebuses, et pareil nombre de hallebardiers suisses en gros bataillons carrés de mille hommes chacun. Il n'avait en soldats français qu'une tourbe de misérables échappés au gibet, dont la plupart étaient marqués sur l'épaule et avaient les oreilles coupées, motif pour lequel ils portulent la barbe et les cheveux très-longs (1); le reste était une horde de barbares dc touts race : spectacle nouveau pour les Italiens, comme son venre Ce guerre et sa férocité. Devant cette armée, l’infériorité de l'organisation militaire des Italiens se manifesta dans toute son ‘endue. Au lieu de troupes régulières, ils n'avaient que des bandes à gages; l'artillerie et l'infanterie étaient mouvaises, la cavalerie, pesante, et les machines se déplaçaient et se manœuvraient avec une si grande difficulté qu'on échouait presque toujours devant les forteresses, et que la guerre s’éternisait. Tant que les Italiens combattirent contre les Italiens, les vices du système étaient partagés ; mais, au lieu de bombardes qui, trainées par des bœufs, lancent à longs intervalles des boulets de pierre contre les murailles, c'était une artillerie formidable de cent quarante gros canons et de mille deux cents pièces de montagne, purtées à dos ou tirées par des chevaux, et vomissant coup sur coup des boulets de fer contre lesquels les anciennes forteresses ne pouvaient tenir. La tactique n’allait done plus consister à pousser les uns contre les autres des escadrons se succédant comme dans vn tournoi; ces troupes-là se battaient pour tuer tout de bon {au grand étonnement et au grand scandale des Italiens) non-seulement les hommes, mais aussi les chevaux; la bataille de Bapallo, où périrent cent combattants, fut considérée comme une boucherie.
« Et si, dit Comines, toutes choses nécessaires à une si grande « entreprise manquoient à cette armée; car le roy ne faisoit que « saillir du nid , foible personne , plein de son vouloir, peu ac-
(1) « L'armée du petit roy Charles VIII estoit espouvantable à voir. De tous « Ceux qui serangeoient sous les enseignes et bandes des capitaines, la pluspart « estoient gens de sac et de corde, meschans garnemens eschappés de la justice, « et surtout force marqués de la fleur de lys sur l’espaule, essoreillés, et qui « cachoient les oreilles, à dire vray, par longs chevenx hérissés et barbes hor- « ribles, autant pour cette raison que pour se monstrer plus effroyables à leurs « ennemis, » BRANTÔME, disc. 89 sur les colonels généraux.
Août.
6 Novembre.
« compagné de sages gens ne de bons chefs, et n'avoit nul argent |
« comptant... Îls n’avoient ne tentes ne pavillons, et si com- « mencèrent en hyver à entrer en Lombardie. Ainsi faut con- « clure que ce voyage fut conduit de Dieu, tant à l'aller qu'au « retourner; car le sens des conducteurs n’y servit de guères. »
Après avoir traversé la Savoie et le Montferrat, qui, trop faibles et gouvernés par des enfants, n’opposèrent point de résistance, Charles arriva à Asti, ville française, comme relevant du duc d'Orléans. A Turin, la duchesse vint à sa rencontre, à la tête de ses demoiselles d'honneur, « si bien parées qu’il n’y avoit que dire. » La ville lui offrit des spectacles, et lui donna un cheval que, « par courtoisie, » il nomma Savoie, et qu'il monta constamment dans le cours de cette expédition ; il voulut même, à l'exemple d'Alexandre, que son chroniqueur en fit mention répétée.
A Pavie, il trouva Jean-Galéas affaibli de corps et plus encore d'esprit. Sa femme Isabelle avait essayé de réveiller son courage et de l’amener à de nouvelles tentatives ; mais ce prince pusillanime ne savait pas même taire les intrigues qu’elle ourdissait pour sa délivrance. Il ne lui restait donc d'autre ressource que de se jeter aux pieds de Charles; mais le More l'avait prévenu, et, par ses soins , on avait présenté au roi plusieurs dames milanaïses très-belles, avec quelques-unes desquelles il prit d'amoureux ébats , et leur fit don d'anneaux précieux (1). La variole, dont il fut malade, lui vint peut-être de là. Peu de jours après , Galéas mourut d’une fièvre empoisonnée (attossicata) , comme dit un chroniqueur, et Ludovic prit le titre de due, à la prière de tous les Milanais.
Les seigneurs français, dont la générosité s’indignait d’une pareille perfidie, exhortèrent Charles à tourner ses ârmes contre le More ; mais il préféra assaillir les Aragonais, contre lesquels il n'avait point de griefs réels, et descendit dans la péninsule. Parmi les Florentins, les exilés s’unirent à lui ; les autres , considérant de longue date la France comme la protectrice naturelle du parti guelfe, se plaignaient d’être entraînés par Pierre IT de Médicis à une guerre contraire à leurs intérêts et à leurs sentiments. Mais, lorsqu'on vit les meurtres et les incendies que l’armée d'invasion semait sur son passage, Pierre n’osa résister ; il viut trouver Charles, dont il obtint la paix au prix de sommes
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