LOUIS XII
entra dans Milan, célébré comme un messager de paix et de liberté.
Il restitua aux nobles le droit de chasse, que les Sforza s'étaient réservé, affranchit les prélats de l'obligation de fournir chacun un bœuf pour la table ducale, augmenta le traitement des professeurs, accueillit les gens de lettres et les artistes, et arma des chevaliers. Au conseil secret il substitua un sénat, composé de deux prélats, de quatre militaires et de onze personnages de robe, nommés à vie, sous la présidence d’un grand chancelier : tribunal suprême qui pouvait suspendre les décrets royaux, à limitation du parlement de France.
Trivulce était connu pour son orgueil et son implacable sévérité militaire. Chargé en 1483, dans l’armée de la ligue, de réprimer les maraudeurs, il en envoya plusieurs au gibet. Les soldats, irrités de cette rigueur inaccoutumée, formèrent une association, à la tête de laquelle ils mirent un pape avec des cardinaux, des archevêques et des évêques de leur création$ chaque fois que le cri de Falcetta (petite faux ) était poussé, ils devaient prendre les armes et tuer tous ceux qui leur feraient obstacle, Ils pillaient et rauçonnaient le pays environnant : bande d'assassins, que Trivulce ne parvint à dissiper qu'après s'être fait lui-même le bourreau des plus coupables. Telles étaient les armées, tels les capitaines de ce temps.
On reproche à Trivulce d’avoir servi les étrangers contre sa patrie, comme si les condottieri avaient eu d'autre loyauté que d'obéir à celui dont ils étaient les stipendiés. Peut-être épargnat-il à sa patrie quelques ravages et des impositions trop onéreuses ; mais, nommé gouverneur de la Lombardie, avec pouvoir de mettre sur pied quatre cents lances italiennes, commandées par des hommes de son choix, il se laissa entrainer aux rancunes de
l'exil, Il favorisa impitoyablement le parti guelfe, et ne se souvint
plus, après la victoire, de ceux auxquels il était redevable de son élévation (1). Tous les nobles donc ne cessaient de se plaindre de sa dureté, et regrettaient le régime déchu.
Ludovic le More, voyant que Maximilien ne visait qu’à son argent, préféra le dépenser pour solder des troupes dans la Suisse, magasin commun et inépuisable, où chaque parti s’approvisionnait de hallebardes. Après en avoir recruté un bon
(1) Ces fautes sont avouées par Rosmini son panégyriste , 1. XIIT,
Le duc de Valentinois.;
nombre, 11 repassa les Alpes pour chasser les Français, toujours désirés de loin et détestés de près comme maîtres. Le maréchal Trivulce, maudit et Insulté, se retira en massacrant, et Ludovic le More rentra applaudi, en février, dans cette Lombardie dont il s'éloignait exécré en septembre. Dira-t-on que le peuple est léger ? Mais il désire être mieux, et croit ceux qui lui promettent de le soulager ; quand 11 se voit trompé, il conserve sa haine, non pas contre le nom différent des institutions, mais contre les institutions qui n'ont pas été améliorées, A qui la faute?
Le More fut bientôt entouré des petits princes rentrés dans leurs fiefs confisqués par les Français ; il se fortifia par des alliances, mais Louis X1L en fit autant. Après s'être assuré l’amitié des Suisses, l'unique infanterie d’alors, ce roi obtint qu'ils rappelassent les hommes qui se trouvaient nu service de Sforza. C'était briser l'épée dans les mains d'un combattant: en effet, le More, vaincu ; fut forcé de se réfugier dans Novare. Comme ilen sortait, travesti, avec la garnison suisse, 11 fut reconnu et conduit à Loches, où il put méditer, pendant les dix années de sa vie qu’il y resta prisonnier, sur les tristes résultats de sa politique versatile; néanmoins il conserva une si haute idée de son habileté que, du fond de sa prison et dans son testament, {1 voulut donner des conseils et régler les destins du monde.
La Lombardie resta donc aux Français, à l'exception de Crémone, abandonnée aux Vénitiens à titre de compensation; mais Trivulce, remis à la tête du gouvernement, irrita tellement ses concitoyens que le roi lui retira ce poste.
Alexandre VE et son fils se réjouissaient des succès de la France ; César Borgia, après avoir obtenu du roi le duché de Valence ( 1499), déposa la pourpre déshonorée de cardinal pour souiller le nom de duc de Valentinois. Ce débauché ambitieux, véritable héros du crime, avait coutume de dire : Ce qui ne se fait pas à midi se fait le suir. Lorsqu'il avait besoin d'argent, il envoyait assassiner le premier venu, et personne n'osait demander justice de ses méfaits, dans la crainté de subir le même sort. Jaloux de son propre frère, le duc de Candie, soit à cause des faveurs que son père lui prodigüait, soit parce qu'il était l'amant préféré de Lucrèce, leur sœur commune, il le fit jeter dans le Tibre. Il tenta d'empoisonner un de ses beaux-frères, et, n'ayant pu réussir, il entra chez lui et le fit publiquement étrangler ; sous le manteau mérne d'Alexandre, 1l égorgea Peroto, le favori du
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pontife (1). De pareils excès n'étaient possibles que dans un pays où les deux autorités se trouvaient réunies; mais {ls faisaient sentir combien le célibat ecclésiastique avait été un remède opportun, puisque le fils d’un prêtre poussuit aussi loin l'audace.
Le due de Valentinols, dont la devise était César ou rien, se flattait de parvenir à se constituer un domaine indépendant au milieu des petits princes qui se partageaient la Romagne. Là quelques villes avaient conservé ou recouvré le gouvernement municipal, comme Ancône, Assise, Spolète, Ternf, Narni; les autres étaient à la merci des vicaires pontificaux, qui promettaient au saint-siége un cens annuel, et ne le payalent pas. Jules-César Varano dominait à Camerino, Jean Fogllano à Fermo, Guidobald de Montefeltro entre la Toscane et les Marches, Vitellozzo Vitelli dans Cività de Castello; Jean de la Rovère, seigneur de Sinigaglia, attendait l'héritage du duché d'Urbin ; Pérouse avait pour seigneur Paul Bagliont ; Pesaro, Jean Sforza; Imola et Forli, Octavien Riario; Rimini, Pandolphe Malatesta ; les Vénitiens soutenatent Astorre Manfredi, seigneur de Faënza et de Val de Lamone; à Bologne les Bentivoglio, et à Ferrare le duc Hercule, ne se considéraient nullement comme dépendants du pape, tout en s’intitulant ses vicaires,
La vie féodale se prolongeait parmi ces petits tyrans, mêlée à la culture intellectuelle et aux astuces modernes : ils ouvraient
(1) La manière indifférente dont ces forfaits sont racontés dans le journal de Burcard, effraye encore plus que les crimes eux-mêmes :
« Le samedi 4 septembre, arriva la nouvelle du mariage conclu entre Alphonse, fils atné du duc de Ferrare, et la signora Lucrèce Borgia, lille du pape. Le dimanche d'après, ladite dame Lucrèce se rendit à cheval à l’église du Peuple, vêtue de brorart d'or frisé, accompagnée de trois cents chevaux ou environ ; devant elle chevauchaient quatre évêques. — Le lundi suivant, deux bouf: fons, dont un à cheval, à qui la dame Lucrèce avait donné une robe de brocart qu’elle avait portée nenve la veille, de la valeur de trois cents ducats, chevauchaient par les rues principales, en criant : Vive la très-illustre duchesse de Ferrare! vive le pape Alexandre! Vival, vivat! L'autre, qui . était à pied, et qui avait aussi reçu uné robe en don, en criait autant. Le 9 dudit mois, fut pendue une femine qu‘ avait égorgé son mari. — Le vendredi, arriva au pape la nouvelle que Piombino s'était soumis à son obéissance. Le dernier dimanche d'octobre au soir, cinquante prostituées honnêtes (mer'etrici oneste), appelées courtisanes, firent un souper avec le duc de Valentinois, dans ses appartements au palais apostolique; après A0upef.. # On ne peut rapporter le reste, et à peine peut-on le croire.
un asile aux gens de lettres ainsi qu'aux rebelles des États voisins ; ils fournissaient des cardinaux au sacré collége et des condottieri à ceux qui les payaïient ; poussés par de mesquines animosités, voulant soutenir de grandes prétentions avec de petits moyens, ils avaient recours aux perfidies, aux coups de stylet, aux empoisonnements, et l'opinion acceptait comme apologie du crime l’audace avec laquelle il était commis.
Souvent des bandes d’assassins s’organisaient sur leurs terres ; le seigneur qui se sentait assez fort pour insulter le feudataire s’abandonnait à toute la fureur de ses passions. Un gentilhomme de l'Ombrie écrasa contre la muraille les enfants de son ennemi, égorgea sa femme enceinte, et cloua contre la porte un autre enfant, comme trophée de sa vengeance (1). Oliverotto, élevé par Jean Fogliano, seigneur de Fermo, son oncle maternel, va servir sous Paul Vitelli; après s'être signalé par son courage, il écrit à son oncle qu'il veut se montrer dans sa patrie avec les honneurs qu’il a mérités. Fogliaco lui permet de venir avec cent cavaliers, lui prépare une réception solennelle, et lui offre un grand banquet, où sont conviées toutes les autorités de Fermo; mais, au milieu du festin, Oliverotto fait égorger son bienfaiteur et ses convives, et se fait proclamer seigneur.
Le territoire de Rome avait encore plus à souffrir, s’il est possible, de la part des Orsini, à l’occident du Tibre, et des Colonna, au levant : les premiers étaient guelfes, les seconds gibelins, mais les uns et les autres exerçaient leur valeur dans des vengeances privées, quand ils ne pouvaient la mettre à la solde des étrangers; toujours les armes à la main, sous les yeux mêmes du pontife, ils le réduisaient à l'impuissance (2). Les terres étaient continuellement dévastées, et le peu de cultivateurs qui restaient, contraints de se réfugier dans les places murées, laissaient la désolation et le mauvais air envahir la campagne.
Rome, dans son âge matériel, portait l'empreinte des siècles passés et de la domination successive de l'empire, et de la catholicité, de la commune, de la féodalité. Les temples, les basiliques et les thermes avaient été convertis en églises ; au-dessus des édifices des Césars s’élevaient des citadelles et des bastilles; chaque palais représentait un fief en abrégé, transféré de la
(1) Jos. Ripauonri. Hisé. Medi., VII, 667.
(2) MacniaveL.
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campagne dans la ville et soumis aux conventionshiérarchiques ; la tour du vassal ne devait pas avoir la hauteur de celle du chef, Chaque quartier appartenait, pour ainsi dire, à une famille : aux Colonna, l'Esquilin ; aux Orsini, la place Navona; aux Vico, le Transteveres d'autres collines, aux Savelli, aux Frangipani. Ces quartiers étaient séparés par des murailles et des portes ; dans le centre, autour de l'ile, s’accumulait la plèbe, besogneuse et turbulente. Le pape se défendait sur le Vatican, et fermait le passage du Tibre au moyeu du château Saint-Ange. Tous se regardaient avec une défiance hostile, opposaient leurs immunités àl’exercice du pouvoir civil, et ouvraient cent asiles à des milliers de criminels.
Le pays, sans agriculture ni industrie, ne vivait que par la papauté, qui attirait dans la ville l’or de toute la terre, avec une foule de clercs, de notaires, de prélats, de banquiers, de solliciteurs, de pèlerins : population flottante qui savait aussi se soustraire à toutes les lois. On avait créé des milliers de charges pour le service de la cour et de la daterie; or, comme elles rapportaient beaucoup, elles étaient vendues, même en expectative, et se négociaient à la hausse et à la baisse comme aujourd’hui les rentes publiques. Des prélats, des cardinaux, des évêques, moitié prêtres, moitié princes, abandonnaient leurs églises pour venir à Rome dépenser, jouir, faire étalage de luxe, intriguer au milieu de l'élégance et de la licence.
Chaque famille illustre d'Italie voulait avoir un fils dans le sacré collége pour qu'il devint un appui, une source de lucre, et lui donnât du relief; chaque cardinal tenait une cour de gardes, de camériers, de laquais, de bouffons, de chanteurs, de poëtes, sans parler du reste, pire encore. Or, comme toute cette richesse était temporaire, personne ne s’occupait de faire d'économies, ni d'améliorer les fonds, mais de raffiner ses jouissances. À ces jouissances, alliance ucü rare, ils associaient un féroce instinct de sang et de trahisons, comme si la volupté avait plus de saveur alors qu’on pouvait être à la veille d’une mort violente. De nouvelles Canidies distillaient encore des poisons impériaux ; les poignards du Vieux de la Montagne étaient encore stipendiés; puis (disait le cardinal Caraffa) on commet des meurtres, non-seulement avec le poison, mais ouvertement avec le poignard et l'épée, pour ne rien dire des coups d’arquebuse. » En un mot, c'était une comédie licencieuse, qui avait pour intermède l'assassinat.
HIST. UNIV. — T, XIVe 9,
. Au milieu des haines, des désordres et du mécontentement populaire, Alexandre espéra pouvoir, à l’imitation de Sixte IV et de Louis XL, réduire les petites souverainetés en une seule, ‘ comme le comportait l’ordre de choses qui succédait à celui du moyen âge, Il songea donc, fidèle à la maxime de César Borgia : Qui veut dompter les grands doit faire beaucoup pour les petits, à s'appuyer sur la faveur populaire. Des inspecteurs des prisons furent institués pour écouter les griefs de ceux qui seraient détenus injustement ; quatre juges eurent aussi la mission de rétablir l'autorité de la justice dans Rome, où, tant qu'il oecupa le siége pontifical, jamais la famine ne se fit sentir, jamais l'artisan ne fut fraudé de son salaire.
Heureux s'il n'eût employé que de pareils moyens! mais il pensa que la perfidie et les cruautés étaient permises pour arriver à ses fins ; il vendit.son alliance aux autres puissances à prix d’argent et de mariages ; il sema l’inimitié entre les petits seigneurs, afn de pouvoir les écraser les uns après les autres. Après avoir chassé d'Imola et de Forli les neveux du pape Sixte IV, ils’allia avec les Orsini pour dompter les Sforza de Pesaro, les Malatesta, les Manfredi; puis, lorsqu'il eut occupé leurs places fortes, il se tourna contre les Orsini, les soumit et prit à sa solde tous Len petits seigneurs,
Pour accomplir cette œuvre ambitieuse, il se servait du bras de son fils, qui, résolu de s'élever, savait que le succès lui ferait pardonner l’iniquité des moyens. Son père pensait comme lui ; aussi disait-on proverbialement que le pape n’exéçutait jamais ce qu’il disait, et que le duc de Valentinois ne disait jamais ce qu'il exécutait, !
César Borgia, s'étant fait aussi condoftiere, attire sous 6e : ] drapeaux, par l’appât d’une solde plus forte, les mercenaires qui éd étaient au service des Orsini et des Colonna; de plus, il se for- ’ tifia par l’appui du roi Louis XIT, qui lui fourait des soldats, et ’
déclara qu'il considérait comme personnelle toute hostilité contre le duc de Valentinois. Déjà toute la Romagne était en son pouvoir, à l’exception de Bologne; Alexandre distribua
wa, douze chapeaux de cardinaux à ses créatures, et fit déclarer d son fils duc de Romagne par ceux qu'il venait de revêtir de la d pourpre. j
Le nouveau duc voulut mériter ce titre en rendant au pays la à
sécurité. Des supplices horribles et prompts détruisirent les bandits et les révoltés; mais Romiro d’Arco, ministre de cette justice
ement elVet seule, elui du Jorgia :
pelits, prisons ent déde rétacupa Île l'artisan
mais il r arriver rix d’arigneurs, rès avoir , ils’allia lalatesta, rtes, il se us les pe-
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LES BORGIA. | at
impitoyable, et devenu l’objet de l’exécration universelle, fut luimême tratné à l’échafaud et écartelé.
L'ambition du due lui fit alors jeter les yeux sur Ja Toscane, le Bolonais, les Marches et le duché d'Urbiu, dont il résolut de s’emparer avec sa rapidité habituelle et lesecours dé l'étranger; mais Bentivoglio s’abrita sous la protection du roi de France. Alors le duc de Valentinois lui révéla ses trames avec les Marescotti, et Bentivoglio obligea les fils des principales familles à massacrer les adhérents dés 'conjurés.
En Toscane, Sienne avait accordé une grande autorité au capitainé d'aventure Pandolphe Petrucci, qui gouvernait avec sévérité, mais avee modération, en citoyen et non en maître ; effrayé du danger qui le menaçait, il acheta la protection de Louis XII. Florence était ruinée par sa guerre malheureuse
contre Pise, qu'elle n'avait jamais pu subjuguer, par l'amitié in-
certaine du rui de France, les rivalités de tous ses voisins et les intrigues des Médicis, qui machinaient toujours leur rétablissement. Louis XII lui fournit des troupes pour soumettre Pise: mais les Pisans conduisirent ses ambassadeurs devant la statue de Charles VIII, et les prièrent de ne pas détruire l’œuvre de leur bon roi; au même instant s'avancèrent cinq cents jeunes filles, vêtues de blanc et les cheveux épars, qui supplièrent les Français, comme défenseurs des orphelins ét champions des dames , de ne pas metire en péril la pudeur de tant d’honnêtes filles; puis elles se mirent à chanter devant une image de la Vierge d’une manière si touchante qu’il n’y avait pas un Français qui ne versât des larmes. Le capitaine Beaumont eut beau s’obstiner à vouloir assiéger avec des Francais cette amie de la France, l'armé: sedébanda, Aussitôt les dames de Pise sortirent de la ville pour chercher dans les boîs et les champs les malades et les blessés, qu’elles transportèrent dans la ville; elles leur prodiguèrent les soins, les consolations et les prirent sous leur protection (1).
A peine Florence, après avoir conclu une trêve avec ses voisins, eut-elle congédié les bandes qu'elle avait à sa solde, que le
duc de Valentinois acheta leurs services, sous le prétexte d'aider
dans son expédition de Naples le roi Louis XIT, dont il devait rejoindre l’armée à Piombino. 11 demanda, en con+équence, le passage à Florence; maïs il ne fut pas plutôt entré sur son territoire
(1) Juan v'aAvrun.
cc rnérntttbiemintiqneeriiiiiniitiéntitientinarrtttimtésiarnte
qu'ilexigea d'elle le payement de trente-six mille ducats. Ii assaillit Piombino, que tenait Jacques d'Appiano, et s'en empara : conquête dout le pape conçut une telle satisfaction qu’il vint en personne jouir de ce triomphe.
Louis XIF, que le résultat de l'expédition de son prédécesseur n’avait pas éclairé, songeait à Naples, où les Français avaient une tache à effacer; au lieu d’accepter les larges propositions de Frédéric, il préféra traiter avec Ferdinand le Catholique, toujours avide de posséder ce royaume, et convint avec lui,
1 novembre, à Grenade, de le partager entre eux. Ce profond politique envoya Gonzalve de Cordoue à Naples; Frédéric le reçut avec la confiance d'un parent et d'un allié, sans soupçonner upe trahison ; mais, surpris à l’improviste, il eut à peine le temps
wa, de s'enfuir à Ischia, où il renonça à tous ses droits au trône, sous la réserve d’une amnistie pour ceux qui lui étaient restés fidèles, et du comté d'Anjou pour lui-même. Son fils se défendait encore dans Tarente; le grand capilaine jura sur l’hostie de respecter sa liberté ; mais à peine ce prince lui eut-il remis la place, qu’il l'envoya prisonnier en Espagne pour toute sa vie.
Ferdinand le Catholique avait donné à entendre au pape que cette conquête lui était nécessaire pour marcher contre les Turcs. Les peuples se trouvèrent sans moyens de résistance, exposés à tout souffrir des infâmes débauches des Borgia et des cruautés d’une soldatesque aguerrie au massacre des Américains. Français, Espagnols, condottieri italiens, rivalisèrent de vaillance et d'inutiles prouesses, en bataille rangée ou dans les défis particuliers; comme, par exemple, le célèbre combat de Barletta, où treize champions italiens soutinrent, contre autant de Français, que leur nation ne le cédait à aucune en courage. Mais c'est là une chose qu'il faut démontrer en rase campagne et par un succès national.
nue. Malgré la valeur de Louis d’Armagnac, duc de Nemours, avril commandant des troupes françaises, Gonzalve fit ‘: iompher les Espaguols, et remporta à Cérignoles une victoire mémorable. Pendant ce temps on négociait la paix, et l'on convenait de donner le royaume de Naples au jeune Charles d'Autriche, né de la fille de Ferdinand et du fils de Maximilien. Le bon Louis, plein de confiance dans les termes du traité, donna l’ordre à
Louis d’Armagnac de cesser les hostilités, Alors Gonzalve, pro-
testant qu’il n’avait pas recu d'ordres, mais en réalité complice
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de la trahison de son maître, se mit en possession de tout le royaume, et les efforts de Louis pour regagner le terrain perdu restèrent inutiles. C'est ainsi que la perfidie italienne, tant proclamée, succombait encore sous la bonne foi allemande, la grossière franchise suisse, l'honneur français et la loyauté castillane.
Ceux qui s'étaient honteusement partagé un royaume appartenant à un autre se brouillèrent bientôt pour les limites de leurs possessions ; Gonzalve voulut avoir la Capitanate, où le passage annuel des troupeaux pour aller hiverner dans la Pouille produisait jusqu’à deux cent mille ducats de péage.
L'empereur Maximilien, toujours prêt à promettre à quiconque le payait, mais incapable de rien terminer, n'avait fait qu’augmenter les embarras. Il refusait au roi de France l'investiture du duché de Milan, et faisait des préparatifs pour aller recevoir la couronne à Rome, et pour une croisade contre les Turcs; car, dans ce siècle, la croisade était le préambule de tous les traités, le thème de toutes les harangues; les grands tiraient parti de cette idée, et les politiques s’en riaient (1).
Tout concourait à favoriser les audacieux projets du duc de Valentinois ; il avait épousé une fille du roi de Navarre, et donné en mariage à Alphonse d’Este sa sœur Lucrèce. Cette femme, déshonorée par de lubriques exploits et par un double inceste, reçut d'Alexandre VI l'autorité suprême pour gouverner Rome, lorsqu'il alla assiéger Sermoneta ; elle habitait les appartements pontificaux, ouvrait les dépêches et expédiait les affaires avec le conseil des cardinaux, C’est ainsi que la turpide était portée en triomphe, et le crine érigé en science. Le duc de Valentinois, qui dut être admiré de ceux pour qui le succès est tout, déclara qu’il voulait chasser des États pontificaux les tyrans et les factions; il envoya à Rome, pour l'y faire étrangler, Astorre Manfredi qui s'était livré à lui sur parole. Sous prétexte d'assaillir Camerino, il demanda des troupes et de l'artillerie au duc d’Urbin; mais, lorsqu'il les eut en son pouvoir, il tomba sur ce prince, et s’empara, d’un seul coup, de quatre villes et de trois cents châteaux. Il attaqua ensuite Camerino, y entre par trahison, et fit égorger le duc Jules de Vasano et ses fils.
- (1) Machiavel écrit à Guicciardini, à la date du 18 mai 1521 : « Je lui réponds en peu de mots et mal ajustés, me fondant sur le déluge qui doit venir, ou sur le Turc qui doit passer, ou m’enquérant s’il serait bien de faire la croisade en ce moment. et semblables halivernes de tréteaux. »
16 auût,
. Marin, tailleur de pierre Dalmate, vint au quatrième siècle s'établir sur un mont de la Romagne appelé TitAn ; là il se livra à la pratique de la vie solitaire et religieuse. Les compagnons qui l'entouraient fondèrent une république de gens industrieux, pacifiques et moraux, qui existe depuis treize siècles, Ainsi, dans l'antiquité, Pindinissus, petit château des Eleuthères-Ciliciens, fut respecté sur sa hauteur inexpugnable par tous les conquérants et même par Alexandre, comme Saint-Marin l'a été par Napoléon. Cette république acheta en 1100, du comte de Montefeltro , le château de Pennarosta ; en 1170, celui de Caso!o, et se soutint au milieu des papes, des évêques de Montefeltro, des Malatesta de Rimini et des Carpegna, En 1460, elle obtint de Pie II, en retour de l'assistance qu'il en avait reçue contre les Malatesta,
les quatre châteaux de Serravalle, Factano, Mongiardino et *
Fiorentino ; toutefois elle rentra bientôt dans son humilité primitive, Elle fut alors occupée par César Borgia ; mais elle secoua le joug, et ce petit État a conservé jusqu'à nos jours son irréprochable liberté.
Les pays environnants, menacés par les armes envahissantes de Borgia , réclamaient le secours de Louis XII; mais le cardinal d’Amboise, l'âme de ses conseils, aspirant à ja tiare, caressait Alexandre VI, afin qu’il lui assurât un plus grand nombre d'amis dans le sacré collége, Venise, sérieusement occupée avec les Turcs, ne pouvait réprimer ni l'ambition des Borgia, ni repousser l'invasion des Espagnols et des Français; cette république, pourtant, était l'unique barrière de la civilisation chrétienne, A Florence, ville entourée d’ennemis avides et d’amis faibles, tout était confusion et provisoire, par suite de l'instabilité du gouvernement, avec lequel on ne pouvait se diriger d’après de longues prévisions, ni conserver un secret (1), Il faut que je vous envoie les Médicis, disait Petrucci aux ambassadeurs florentins, car sans eux vous na guérirez jamais, Beaucoup de citoyens proposaient de les rappeler. On prit néanmoins le parti d'élire un gonfalonier à vie, et le choix tomba sur Pierre Soderini, homme trop faible pour la gravité des circons-
” tances.
Llenvoya au pape Jean Vettore, et au duc de Valentinois
(4) Tout au contraire de Ja cour de César Borgia, où, dit Machiavel, « il nest jamais parlé de ce qu'il faut taire, et où les affaires se gouvernent avec un secret admirable, » né L
LP, Cauet LS te Gui Gt best bem ©
ne siècle se livra pagnons strieux, si, dans iliciens, conquépar Naontefel.
0, et se des Ma- Pie II, latesta, dino et ité pri secoua rrépro=
ssantes le carre, Ca grand ent oc- >n des nçais ; ides et ite de se diet (1), k ammais, néan:
ba sur 'CODN-
tinois
il west un se-
LES BORGIA. 13h
Nicolas Machiavel, qui put ainsi voir de près ce rusé politique, d’après lequel il devait créer l'idéal d’un nouveau tyran. Tous deux étaient préoccupés de la même pensée : la nécessité de réunir l'Italie sous une seule domination, mais avec la conviction. que les œuvres du lion seules ne suffisaient pas pour y réussir, et qu’il fallait encore celles du renard. Voilà ce que Machiavel enseignait dans ses livres, et ce que le duc de Valentinois voulait mettre à exécution ; après ‘avoir occupé la Romagne, le Latium, avec une portion de la Toscane, il visait au royaume de Naples, espérant tout de l'appui paternel , de sa propre force et de la perfidie. Mais il gardait pour lui seul le secret des moyens, e: Macüiave!, malgré sa grande habileté , reste confondu devant cet homme impénétrable, dont il ne sait dire autre chose, sinon qu’il était extrémement caché { secrelissimo ).
Florence n'osa point s'unir ouvertement aux condottieri et aux seigneurs qui s'étaient formés en diète à la Magione, sur le territoire de Pérouse, pour aviser aux moyens de réprimer j'ambition de César Borgia. Machiavel fut même chargé de « lui offrir asile et assistance contre ces nouveaux ennemis, » ce qui lui permit, en temporisant, de troubler leur concert et de les sacrifier, À l'aide de traités et de protestations appuyés d’une longue dissimulation, il attire à Sinigaglia Oliverotto de Fermo, Vitellozzo, Paul et François Orsini, qui sont pris et tués pour avoir cru, eux toujours parjures, à la foi d'un autre. En méme temps, Alexandre VI faisait arrêter à Rome le cardinal Orsini, avec les autres membres de cette famille, empoisonnait le premier, condamnait ses parents, et s’emparait de leurs forteresses. Partout les grands étaient dans l’épouvante ; le peuple, qui détestait ces capitaines de fortune, ses assassins, se réjouit de leur chute, dans l'espoir de recouvrer la tranquillité. Les soldats passèrent au service du duc dé Valentinois, qui trouva des panégyrisies; Pise. 4ans l'impossibilité de résister plus longtemps à Florence, prit le parti de se donner à lui; déjà même il convoitait Sienne avec la pensée d'abattre Pandolphe Petruccl, qui donnait l’impulsion à la ligue formée contre lui (1),
(1) Il est curieux de voir avec quelle impudeur César Borgia s'ouvrait à Machiavel :
« Tu vois à quel point je me trouve avec ceux qni étaient les ennemis communs de tes seigneurs et les miens ; car les uns sont morts ou prisonniers, ls autres, mis en fuite ou assiégés dans leurs foyers. Parmi ces derniers, est Pan-
Mais l'heure des Borgia avait aussi sonné. César avait tout disposé pour être en mesure, dans le cas où son père mourrait, de rester l'arbitre du conclave, et de porter ainsi à la papauté une de ses créatures ; mais Alexandre VI, voulant, dit-on, empoisonner le cardinal Corneto, qu'il avait invité à une collation, but par erreur le vin destine à ce prélat, et mourut. Le duc de Valentinois fut aussi à l'extrémité; il se rétablit néanmoins.
dolphe Petrucei, qui doit être le derniér obstacle pour notre entreprise et la sûreté des États communs. Il est nécessaire de le chasser de chez lui, parce que, d'après la connaissance que j'ai de son caractère, il pent faire de l'argent ; le lieu où il est deviendrait, tant qu’il serait debout, un foyer d'où pourrait partir un grand incendie. Il ne faut point s'endormir à son égard ; loin de là, il faut le combattre fofis viribus. Je ne pense pas qu'il soit difficile de le chasser de Sienne ; mais je voudrais l'avoir entre mes mains , et, pour y arriver, le pape songe à l'endormir par des brefs, en lui faisant entendre que c'est assez qu’il ait ses ennemis. Pendant ce temps, j'avance avec l’armée.Il est bien du tromper ces gens-là qui se sont montrés maîtres en trahisons. Les ambassadeurs de Sienne, qui sont venus me trouver au nom de la balia (le corps de ville), m'ont fait de bonnes promesses, et je les ai assurés que je n’en veux pas à leur liberté, mais que mon seul désir est qu’ils chassent Pandolphe. J'ai aussi écrit une lettre à cette comrune de Sienne, en faisant connaître mes intentions ; ils devraient en avoir bonne idée, d’après ce qui s’est passé pout Pérouse et Castello, que j'ai remis à l'Église sans vouloir les garder. Puis le maître du logis, qui est le roi de France, ne verrait pas de bon œil que je prisse Sienne pour moi, et je ne suis pas si téméraire que d’y songer ; cette commune doit donc ajouter foi à ce que je lui dis, savoir, que je ne veux rien de ce qui lui appartient, mais seulement chasser Pandolphe. Je désire que tes seigneurs certifient et proclament cette intention de ma part, qui est so/um de m'assurer de ce tyran. Je crois que cette commune de Sienne, me croira ; maïs sielle ne me croit pas, je suis tout prêt à marcher en avant, à mettre l'artillerie à ses portes, et à faire ulfimum de poten’ia pour le chasser. J'ai voniu te communiquer cela, afin que ces seigneu's (les Florentins) connaissent ma pensée, et pour que, s'ils apprennent qu'un bref a été adressé par le pape à Pandolphe, ils sachent à quelle fin, attendu que je suis disposé, après avoir enlevé leurs armes à mes ennemis , à leur enlever encore la tête, qni consiste tout entière dans Pandolphe et ses manéges. Je désirerais, en outre, que tu eusses à prier tes seigneurs de vouloir bien , au cas où il serait besoin de quelque aide dans cette afiaire , de me la fournir, pour m'obliger, contre ledit Pandoipüe. Or je crois vraiment que, si quelqu'un, il y a un an, avait promis à cette seigneurie dedétruire Vitellozzo et Liverotto, de réduire les Orsini, de chasser Jean-Paul et Pandolphe, et lui avait demandé de s'engager pour cent mille ducats, Sienne se serait empressée de les lui donner, La chose s'étant accomp'is si largement, et sans qu’elle lui ait rien coûté, sans que la ville ait eu un effort à faire ni à s’en inquiéter , bien que l'obligation ne soit pas in scriptis, elle est sans doute tacite; il sera donc bien de commencer à s’en acquitter, afin qu’il ne paraisse, ni à moi, ni à d’autres, que cette ville se montre ingrate, contrairement à ses habitudes et à som caractère.
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