‹ Histoire universelle [microforme] (volume 4)Chapitre 27 sur 146 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Venise avait tiré parti de cette trêve : sortie avec avantage de la guerre contre les Turcs, préservée de toute atteinte au milieu des hostilités qui, depuis dix ans, désolaient l'Italie, elle aurait pu recouvrer sa splendeur, et soutenir la concurrence avec les nations qui, par suite des découvertes nouvelles, opéraient une révolution dans le commerce et la navigation; mais, comme elle avait eu le tort de s'étendre sur la terre ferme, et de profiter des désastres de tous les princes italiens pour accroître ses possessions par quelque moyen que ce fût, elle s’attira des ennemis nombreux. La première ligue, formée per les princes européens depuis les croisades, devait donc être dirigée contre elle, et cette ligue était le résultat d’inimitiés et d'intérêts particuliers : triste prélude d’un nouveau droit public.

Louis XIT avait cédé par un traité Crémone et la Geradadda aux Vénitiens, que la conquête avait déjà rendus maitres de Bergame et de Brescia ; mais, regrettant bientôt cette concession, il demanda tout le duché qui lui était échu en héritage. Maximilien, comme successeur des empereurs d'Allemagne, réclamait Padoue, Vérone et Vicence, dont Venise se trouvait en possession depuis un certain temps; comme prince autrichien, il élevait en outre des prétentions sur Roveredo, Trévise et le Frioul. Le saint-siége resendiquait Ravenne, Cervia, Fuënza, Imola, Rimini et Césène, territoires que les divers tyrans avaient enlevés à l'Église, César Borgia aux tyrans, et les Vénitieus à

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César Borgia. Le roi de Naples demandait Trani, Brindes, Otrante, Gallipoli, Mola, Polignano, donnés er gage aux Vénitiens par Ferdinand IL. Le duc de Savoie voulait qu’ils lui rendissent Chypre, dont il portait le titre, et les maisons d'Este et de Gonzague réclamaient les territoires sur lesquels ti'es avaient dominé jadis; enfin la Hongrie prétendait recouvrer les villes de la Dalmatie et de l'Esclavonie qui relevaient autrefois de cette couronne.

C'était, en réalité, une sourde jalousie des rois contre une république qui, n'étant pas gouvernée par le génie périssable d’un homme, mais par la sagesse immortelle du sénat, avait pu s’élever, sans dépenies de cour et avec un territoire restreint, au rang des plus grands potentats. Elle osait résister à Rome ; elle empêéchait les Français de prévaloir en Lombardie, et les empereurs de passer les Alpes selon leur bon plaisir,

Quoiqu’elle ne possédât pas moins légitimement que les autres puissances, on songea à se partager son territoire, et déjà Maximilien et Louis s'étaient entendus à Blois sur ce point. L'incapacité de l’un et les occupations de l’autre suspendirent l'effet du traité; mais la dernière expédition de Maximilien et la trêve qu'il fut obligé de signer irritèrent cet empereur, qui vit avec indignation ses soldats allemands traînés en triomphe par Alviano, le général de la république. D'un autre côté, quoique Louis X1I eût intérêt à ménager les Vénitiens pour conserver le Milanais, il trouva mauvais qu'ils eussent conclu cette trêve; il aurait mieux aimé, dans son intérêt, les voir s’affaiblir mutuellement; enfin le cardinal d’'Amboise croyait que la tiare, à laquelle il ne put jamais arriver, lui était échappée par l’opposition des Vénitiens.

Le rvésuliat de ces haines particulières fut que Marguerite d'Autriche et le cardinal d'Amboise, réunis à Cambrai, sous prétexte de pacifier les Pays-Bas, rebelles à l’autorité dé l’empereur, et de concerter une expédition evntre les Turcs, conclurent une ligue européenne contre Venise, usurpatrice, tyrannique, provocatrice de discordes, et coupable de tout ce que l'on peut impuicr de pire à ceux que l’on veut écraser, Il fut convenu que le roi de France conduirait l’armée, et que Jules 1E, ce même pontife qui voulait affranchir l'Italie des Barbares, lui préparerait la voie par des interdits; que Maximilien jetterait au feu le livre rouge, sur lequel il notait au fur et à mesure les torts faits par la France à la maison d'Autriche, et que, trêve ou non, il intecviendrait comme protecteur de l’Église; quechaque prétendant occupe-

10 décembre,

rait la part qui lui revenait. Chacun de ceux que Venise avait fait trembler devait lui porter son coup, et la réduire ainsi, comme disait le lieutenant Chaumont, à ne s'occuper que de la pêche.

. Une vague rumeur avertit les Vénitiens ; mais Louis XII les assura qu’on n'avait rien stipulé à leur préjudice, et le roi catholique, qu'il n’avait pris part aux négociations que contre les Turcs : pasvles de rois. Cependant le cardinal d’Amboise pressa l’expédition avec son activité naturelle, pour ne pas laisser le temps de la réflexion, et lui-même, malgré la goutte, traversa les Alpes en litière. La guerre était déjà commencée sur l’Adda, quan elle fut déclarée au doge Lorédano et à tous les citoyens, « hommes inâdèles et usrrpateurs violents. » Le pape lança l'interdit sur Venise, les auto.ités, les citoyens et tous ceux qui donneraient.asile à un Vénitien ; tous devaient être considérés comme ennemis du nom chrétien, et devenir esclaves de quiconque s’emparerait d'eux. |

Venise se trouvait exposée seule à cette fureur menaçante, au moment oùde graves accidents empiraient encore sa position. Non-seulement ses finances étaient ruinées par la perte du monopole des denrées de l’Inde, mais le feu prit à la poudrière voisine de l'arsenal ; la foudre renversa la citadelle de Brescia, dix mille ducats expédiés à Ravenne furent perdus dans un naufrage, et un incendie dévora les archives. Dans ces graves circonstances, la sagesse des chefs de.l’État se manifesta par l'em- be ploi le plus utile des richesses publiques et privées. .

Venise, par jalousie, ne confiait jamais le commandement des troupes à ses nobles, mais à des étrangers. Depuis ‘longtemps elle pratiquait le système des cerne (garde nationale); les provéditeurs, dans leurs provinces respectives, devaient porter sur dé les rôles tous les homimes propres au service, comme pionniers, combaïtants, ou pour-être employés dans le train; une ou deux fois par mois, ils étaient passés en revue, et, en cas de besoin, appelés sous les armes. En ‘490, on avait fait venir des arquebusiers, qui furent disséminés dans le territoire de la république, avec obligetion d'exercer la jeunesse à cette arme rouvelle, et l'on établit des tirs avec des récompenses. Les partisans, infanterie légère, suivaient les milices sur les champs de bataille. Les soldats de terre étaient placés sous la surveillance des sages de seconde classe ; deux provéditeurs suivaient toujours l’armée, comme conseil, et pour refréner le général, Outre ces forces, Venise se procura des bandes mercenaires,

97 avril,

LIGUE DE CAMBRAI. 145 et quoique le pape retint les condottieri romagnols engagés à son

” service par des traités, elle put envoyer sur l'Oglio une armée de

2,100 lances, de 1,500 chevau-légers italiens, de 1,800 Grecs, de 1,800 fantassins et de 12,000 ‘hommes de milice. Cette armée était commandée par Nicolas Orsini, comte de Pitigliano, et par le gouverneur Barthélemy d’Alviano, deux des meilleurs capitaines du temps; mais la seigneurie, ne sachant pas se défaire de ses défiances ombrageuses, dans les circonstances même les plus critiques, entravait les mouvements des généraux. Ils portèrent la guerre dans la Géradadda ; c'était une bonne inspiration s'ils avaient attendu que les Français enssent exhalé cette première ardeur qui en fait plus que des hommes, tandis qu’ils deviennent moins que des femmes si le temps se prolonge. Au lieu d’agir ainsi, ils acreptèrent la bataille d’Agnadel; Louis XII criait : Que ceux qui ont peur se mettent derrière moi! La Trémoille, à la vue des siens qui pliaient, leur dit : Enfants, le roi vous voit ! Les Italiens finirent par succomber, maly gré toute la valeur qu’ils déployèrent, et Barthélemy d’Alviano lui-même fut fait prisonnier.

.+sitôt: Caravaggio et Bergame se rendirent, puis Brescia, fn, Crémone, Pizzighittone, Peschiéra même. Les alliés de la France, qui avaient hésité jusqu'alors, accoururent, du moment où la victoire n’était plus douteuse; Mantoue, Ferrare, Espagnols, pontificaux, se hâtèrent à l’envi d’arracher un lambeau à ia république abattue. Louis XII, arrivé à Fusine, fit tirer de cinq à six cents boulets contre la reine de l’Adriatique, « pour « que l’on pust dire à l’avenir que le roi de France avait ca- « nonné limprenable ville de Venise (1).

Le dernier jour de cette république semblait donc arrivé, et le découragement s’emparait des esprits. « Les provéditeurs, pleins d’avilissement et d’une certaine somnolence, se voyaient cent fois par jour bâillant et tirant les membres, comme s’ils attendaient la fièvre ; ayant perdu la fierté habituelle de leur haut rang, ils se montrent extrèmement humbles et affables même envers des personnes indignes de leur familiarité. Au milieu de tant de calamités, on ne sait prendre aucune mesure de prévoyance ; cette ville se voit avilie, et le gouvernement, saisi de frayeur, a perdu toute intelligence. Quelques nobles vénitiens, m'embrassant et versant des larmes, m'ont dit :

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