‹ Histoire universelle [microforme] (volume 4)Chapitre 29 sur 146 · MILAN. FLORENCE · texte numérisé non relu

MILAN. FLORENCE

portante que de livrer des batailles et d'assurer la victoire. Outre l'imperfection des nouveaux instruments de guerre, les bouches à feu inspiraient un profond mépris aux chevaliers, pour lesquels c'étaient des armes de lâches, qui tuaient le véritable courage. Bayard partageait ce sentiment, ot il n’en pouvait être autrement, car il voyait ces armes frapper les héros.les plus renommés, sans savoir d’où venait le coup; aussi n’accordait-il aucun quartier à tous les arquebusiers qui tombaient en son pouvoir.

La Palisse, qui remplaça Gaston dans le commandement, n'avait ni la même activité, ni la même habileté guerrière, et n’irspirait pas aux soldats cette confiance qui fait à demi a victoire. Cependant le légat prisonnier était reçu à Milan avec respect, et les soldats se pressaient en foule autour de lui pour obtenir l’absolution, sous promesse de ne plus combattre contre l'Église. La convocation du concile de Latran par le pape rendait le schisme moins excusable que jamais; le roi d'Angleterre menaçait les côtes de Fran:e; un parti de Suisses tomba sur la Lombardie et proclama Maximilien Sforza, fils de Ludovic le More, que les potentats ne furent pas fâchés de voir duc, parce qu'il excluait les étrangers. ‘

Mais, pour recouvrer le duché, il avait Aù le démembrer ; des contributions énormes étaient exigées par les Suisses, et les trois cantons montagnards gardaient Bellinzona. Déjà la confédération helvétique dominait sur les bailliages de Lugano, de Locarno et de Val-Maggia, sur les Grisons et la Valteline; le pape était en possession de Mantoue, de Parme et de Plaisance, comme provenant de l'héritage de la comtesse Mathilde. Sforza , pour récompenser ses anciens amis ou s’en faire de nouveaux, céda d’autres portions de territoire, comme Lecco à Jérôme Morone, Vigevano au cardinal de Sion, Rivolta et la Géradadda à Oldrado Lampu-

gnano ; en outre, il fut contraint d'imposer des tailles énormes et arbitraires à ses sujets pour satisfaire les étrangers, heureux de ces mesures qui devaient rendre odieux le gouvernement national. Bologne fut aussi prise, et le pape eut un moment la pensée de la détruire ; Gênes, ayant recouvré son indépendance, proclama doge Jean Frégoso; Alphonse d’Este vint en personne présenter ses excuses au pape.

Florence se maintenait tranquille et dans la ligne de ses devoirs ; elle n’évita pourtant pas l’attaque. Raymond de Cardona

marcha contre elle, en déclarant qu’il respecterait ses propriétés

Juin,

29 juin.

et les franchises de la ville , si elle consentait à chasser Soderint et à recevoir les Médicis. Elle pouvait se sauver par des offres d'ar. gent, mobile unique de ces capitaines ; mais elle eut recours aux raisonnements, comme s'ils pouvaient quelque chose au milieu du fracas des armes. Soderini, excellent patriote plutôt qu'homme d'énergie, hésita, et ne fit point de préparatifs de guerre. Prato, où un corps soldé arrêta d'abord les agresseurs , fut traité avec s0 aont. 18 barbarie la plus atroce, Bientôt une association de jeunes gens + sptembre. qui se réunissaient d'habitude dans les jardins de Rucellai fit chasser Soderini, et recevoir dans Florence Julien de Médicis, 18 septembre, troisième fils de Laurent le Magnifique. Les anciens dominateurs, enorgueillis par la victoire et devenus étrangers par l'exil, ne tardèrent pas à reprendre le dessus. Les lois rendues depuis leur expulsion furent abolies ; une oligarchie étroite se constitua ; l’ordonnance fut licenciée, on exclut les anciens Piagnoni de toutes les charges, et Florence, après avoir largement payé les Espagnols, entra elle-même dans la sainte ligue.

Quatre nations étrangères pillaient donc tour à tour, ou plutôt à l’envi l’une de l’autre, le beau pays dont elles foulaient le sol. Les Français, du moins, partageaient le butin avec ceux-là même qu'ils avaient dépouillés (1), et séduisaient les femmes au lieu de les violenter. Les Espagnols, sourds à la pitié, cnmme des hommes habitués à massacrer les Maures et les Américains, ne daignaient pas adresser la parole au vaineu, qui était à leurs yeux moins qu'un homme; les Suisses et les Allemands, orgueilleux de leur force, grossiers et brutaux , recherchaient la volupté sensuelle et non l'amour, de l’argent et non des paroles.

La pauvre Italie était donc forcée de regarder ses eppresseurs comme des libérateurs; mais, victime de l’erreur commune, qui fait consister la liberté dans le changement de maitre, elle s’insurgeait contre les Français, et massacrait en détail ceux qu’il ne lui était plus donné d'affronter en bataille rangée,

Au delà des Alpes l'orage se préparait contre la France ; déjà Henri VIII entrait dans l’Artois , tandis que Ferdinand envahissait la Navarre, la Suisse et la Bourgogne ; mais les prétentions

(1) « Le naturel des Français est de convoiter le bien d’autrui , el d’en être prodigues en même temps que du leur. Le Français volera donc avec son souffle pour manger, pour gaspiller ce qu’il prendra, et pour en jouir avec celui qu'il aura volé. Le naturel de l'Espagnol est tout opposé; vous ne voyez jamais rien de ce qu'il vous a enlevé, » MACHIAVEL,

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opposées des confédérés se ravivèrent dès qu'ils furent victorieux, et que chacun d'eux eut atteint le but pour lequel il s'était réuni aux autres. Louis XII put alors espérer des alliés parmi ceux-là même qui venaient de le combattre. Jules II, seul, lui gardait rancune, distribuant le châtiment et la louange; il transportait au roi d'Angleterre le titre detrès-chrétien , avec la couronne de France, et excitait contre lui les Suisses, dont ilse proposait de faire la barrière de l'Italie, après en avoir expulsé les barbares; mais la mort vint le frapper. Dans le délire de son agonie , on l’entendit répéter : Plus de Français en Italie! S'il eût dirigé toutes ses actions vers ce but, il aurait bien mérité de son pays; du reste , il s'était montré digne de gouverner un État plus grand, par l’étendue de ses vues, son abnégation pour tous les intérêts domestiques, et son respect pour la liberté des populations.

Jean de Médicis, son légat, lui succéda sous le nom de Léon X, et trouva un trésor de trois cent mille florins , qu’il songea à dépenser non en guérres, mais en magnificences. Jeune et géuereux, il en employa un tiers pour les seules fêtes de son inauguration. Il s’oceupa aussitôt de consolider sa famille dans Florence , don: il donna l’archevêché, avec le chapeau de cardinal, à } ':s de Médicis, son cousin, Une de ces conjurations qui fourni sen: aux gouvernements une occasion d'appuyer sur le frein et de donner de l’éperon, lui fut dénoncée alors; il laissa deux des chefs monter sur l'échafaud (1), et fit pardonner aux autres, parmi lesquels était Machiavel,

Louis XII s'apprétait à réparer ses pertes en Lombardie ; en effet, partout accueilli avec enthousiasme , il recouvra Gênes et le Milanais. Ce dernier pays avait été retenu sous le joug par les Suisses, qui , redoutables comme soldats mais non comme nation, n’eurent pas plutôt franchi les Alpes qu'ils connurent la manie des conquêtes; ils osèrent croire que leur vays devait embrasser

(1) Luc dela Robbia, neveu du peintre qui assista ?ierre-Paul. Boscoli dans ses derniers moments , fit une relation touchante de son infortune et de celle d’Augustin Capponi (1512). Boscoli lui disait : « De grâce, Luc, ôtez-moi Brutus de la tête, afin que je fasse ce dernier pas tout à fait en chrétien. » Le moine qui l’assista s’exprimait aussi en ces termes, en s’adressant à Luc : « Quant à ce que vous m'avez dit, cette nuit, que j’ensse à lui rappeler que les conjurations ne sont jamais permises , sachez que saint Thomas fait cette distinction : Ou les peuples ont mis le tyran à leur tête, ou c’est par force, tont à coup et en dépit du peuple qu'il règne, Au premier cas, il n’est pas licite, de conjurer contre le tyran; dans le second, c’est chose méritoire, » Voy. Archivio storico, t, I. k

91 février.

6 juin,

1er janvier,

une partie de la Souabe , l'Alsace, le Tyrol, le Milanais, ce qui les aurait amenés jusqu'à la Méditerranée, et rendus, non pas plus heureux peut-être, mais très-puissants. Ils manquaient toutefois d'unité; la corruption causée par l’argent étranger (1), jointe aux discordes religieuses , les eut bientôt énervés.

Eux seuls s'étaient chargés de maintenir Sforza dans le duché; revenus en plus grand nombre, !ils firent essuyer aux troupes françaises, à Novare, la plus rude défaite qu’elles eussent jamais subie. Aussitôt la Lombardie et le Piémont furent évacués, et Gênes elle-même recouvra la liberté; mais le roi catholique continua de faire une guerre meurtrière aux Vénitiens qui, outre la défaite d’Alviano, virent un incendie causé par le hasard dévorer la partie la plus commerçante de leur ville, et détruire , en une nuit, une valeur égale à celle que leur avaient coûté cinq ans de guerre.

Les peuples devaient certes être las de tant souffrir, et les rois de leur infliger tant de tourments. D'un autre côté , Léon X, moins passionné que son prédécesseur, voyait que l'agrandissement des Autrichiens en Italie serait ruineux pour la Péninsule et, en particulier, pour le saint-siége (2); son seul désir était de fonder une principauté séculière sur le P6ô pour son frère Julien. A cet effet, il se rapprocha du roi très-chrétien, qui renonça au conciliabule de Pise, se réconcilia avec Ferdinand, auquel il abandonna la Navarre, obtint la paix des Suisses, et prit pour femme Marie, sœur de Henri VIIT, toujours trompé effrontément par son beau-frère Ferdinand. Maximilien, que le pape avait voulu vainement réconcilier avec les Vénitiens, s'opiniâtra pour une guerre désastreuse et sans aucun résultat.

Au milieu de ces arrangements , Louis XII mourut, vivement regretté de son pays (2), dans l'intérêt duquel il avait entrepris

(1) M. May ( Hist. militaire de la Suisse, t. IV, sect. 59) démontre que les Suisses gagnèrent cent millions de francs dans les guerres où ils prirent part jusqu’en 1514.

(2) I faut lire, sur les conditions politiques du temps, les lettres confidentielles échangées entre Machiavel et Vettori, vieux renards tous les deux, surtout celles de juillet et d'août 1513.

(3) P. L. RoëDERER juge, dans son ouvrage intitulé Louis XII et François Jer, ou Mémoires pour servir à une nouvelle histoire de leur règne (Paris, 1825), les différents écrivains qui ont parlé de ces deux rois. Il prétend démontrer: 10 que les guerres de Louis XIT en Italie furent bien conçues, bien conduites, et non sans résultat ; 2° que son gouvernement intérieur révèle le plan le plus sage et le plus généreux qui soit entré dans la tête d’un roi.

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