CHAPITRE VI
Philippe le Beau, fils de l’empereur, à qui Ferdinand avait marié son unique héritière, était mort avant lui; il avait donc pour successeur Charles d'Autriche, qui était né de ce prince. Par Marie de Bourgogne, son aïeule, Charles était héritier de la plus grande partie des Pays-Bas et de la Franche-Comté; par sa
{1) Les Barbaresques ne cessaient de harceler l'Italie. Débarqués en 1517 avec dix-huit fustes , ils furent au moment d'enlever Léon X lui-même. Au mois d’avril de l’année suivante, le cardinal Bibiéna écrivait : « Les fustes des Turcs ou des Maures ont pris au-dessus d’Ostie,'et jusque dans l'embouchure du Tibre, quelques navires qui se rendaient à Rome, et, descendus à terre, ils ont enlevé des hommes et des femmes. Le cardinal de Saint-George, qui était à Ostie, s’en revint en fuyant, et de même le cardinal d’Agen, qui était à la campagne près de orcigliano, »
(2) Dans le recueil des lettres de Louis XII, par M. Godefroy, il y en a une où, pour obtenir de l'argent des Frugger, Maximilien propose de leur donner en gege le pallium investiturale, appartenant à la maison d'Autriche, ef cujus nos posi adeptum, non amplius erit ul, opus habeamus (t. III, p. 326); celle qu’il écrivit en assez mauvais français à sa file Marguerite, pour lui annoncer sa prochaine exaltation au pontificat, est remplie d'expressions curieuses et caractéristiques.
Voyez la Correspondance de l'empereur Maximilien et de Marguerite d'Autriche, etc., 1507-1519, publiée par LE GLay ; Paris, 1839,
mère Jeanne la Folle, des royaumes de Castille, de Léon et de Grenade; par son aïeul maternel Ferdinand, de ceux d’Aragon et de Valence, du comté de Barcelone et du Roussillon , des royaumes de Navarre, de Naples, de Sicile, de Sardaigne ; puis, par Maximilien, de l'Autriche, de la Styrie, de la Carinthie, de la Carniole, du Tyrol, de la Souabe autrichienne. Ajoutez à cela une lisière du territoire africain et le moitié de l'Amérique, et l’on comprendra qu’il pût se vanter que jamais le soleil ne se couchait sur ses États.
A la mort de Maximilien, il se présenta pour demander la couronne impériale ; mais il eut pour compétiteur Henri VIII et François I‘, cedernier surtout. Les ambassadeurs de ce prince parcouraient les cours des divers électeurs avec un sac bien garni, et leur disaient de ne pas perpétuer dans la « maison d'Autriche une « couronne élective ; que celui-là serait bien insensé qui, à l’ap- « proche. d’une grande tempête, hésiterait à confier au plus « vaillant le gouve:nail du bâtiment. » Mais les talents que François [°" avait montrés étaient précisément ce qui le desservait auprès des électeurs; ce motif d'exclusion n'existait pas contre le prince autrichien, qui n’en avait encore révélé aucun. Les princes allemands, habitués à faire à leur guise, craignaient que le monarque français n’apportât, dans un État constitutionnel, les habitudes d’un gouvernement despotique. Frédéric, électeur de Saxe, à qui ses collègues offraient, non pas le sceptre puissant de Charlemagne, mais l’inutil: dignité de Maximilien, se montra digne du surnom de Sage en la refusent; il leur conseilla de donner la préférence à Charles, qui, par la position de ses États, pourrait défendre utilement l’Empire contre les Turcs.
Charles, bien que des hommes prudents lui conseillassent de se contenter de l'Espagne et de s’en assurer la possession menacée; Charles, qui reçut en route la nouvelle que Cc:'ez venait de lui acquérir dans le Mexique un nouvel empire qu ii ne verrait jamais, ambitionnait encore le diadème impérial ; il intrigua et dépensa (1) autant que son rival, et l’emporta sur lui. Il lui fut imposé toutefois une capitulation devenue le modèle des capitulations suivantes, par laquei.e il s’obligea de protéger la chré-
(1) Ou mrntre encore à Augsbourg un brouillon des banquiers Frugger, avec l'indiration des différentes sommes payées à chaque électeur pour acheter sa voix,
tienté, la paix, la bulle d'or, les droits et la liberté de chaque État; de ne mettre aucun étranger dans les emplois, de ne pas lever de troupes au dehors, et de ne point faire usage d’autres lragues que du latin et de l'allemand ; il s’engagea. en outre, à détruire les ligues commerciales, qui accaparaient tout par. leur ui, Argent,et à résider ie plus souvent en Allemagne. Cheries promit tout, car les promeises ne coûtent rien, et il se rit 4 i& tête de l'ère nouvelle, Quel ne dut pas être le dépit de François I°", le héros âe Marignan, célèbre par toute l’Europe, de se voir nréférer, :omme châtimentde sa gloire précoce, une médiocrité non redoutée, un jéune homme inconnu, mené par des ministres, et qui n’avait pour lui que l’intrigue! Il en résulta une rivalité d'amour-rropre plus que d'intérêt, et, par cela même. la plus acharnée et la plus célèbre de l’histoire moderne (1) ; la réforme religieuse, prèchée alor: sir Luther, vint la compliquer, et concentrer sur deux graids États etécox grands hommes l'attention qui, dans le siècle précédent, restait ‘par! 1lée sur nue foule de petits.
Des cevx jeunes souverains arbitres de l’Europe, l’un avait déjà manitesté un caractère guerrier, l’autre inclinait plutôt à la politique et aux manéges secrets. François, élevé dans une condition privée préféra, au glorieux titre de son aïeul celui de roi des nobles, ou de premier gentilhomme de France; ileut, en i effet, toutes les qualités avec tous les défauts d’un gentilhomme. |
li se présentait donc comme un héros du moven âge, et Charles,
comme un roi moderne. François aimait l’étalage et l'éclat, jus- + qu’à s’en laisser préoccuper exclusivement: Charles voulait la | réalité, et ne cherchait que la réussite. François affectait un point
d'honneur scrupuleux ; Charles, la simple loyauté de sa famille,
sans que ni l’un ni l’autre se fissent scrupule d’y manquer à l’oc-
casion. François se reposa souvent, Charles jamais. L'un rappro-
chait par ses voyages continuels ses États disséminés, savait
s'attacher ses généraux sans se laisser maîtriser par eux, et n’ac-
cordait sur lui aucun empire aux femmes, si bien qu’on ne connut
jamais la mère de ses bâtards ; l’autre, au contraire, prodiguait
(1) « Dieu fist naistre ces deux grands princes ennemis jurez et envieux de « la grandeur l’un de l’auire, ce qui à cousté la vie à deux cent mille personnes « et la ruyne d’un million de familles ; et enfin ny l'un ny l’a:re n’en ont rap- « porté qu’un repentir d’estre cause de tant de miseres. Que s' Pieu eust voulu « que ces deux moparques,se fussent entendus, la terre iremblé sous « eux, etc. » MONTLUC:
l'argent en magnificences et caprices amoureux , et donnait les commandements aux moins dignes ; sous l'influence de ses courtisans, d’intrigues de femmes ou de rancunes de cour, il mécontenta le connétable de Bourbon, l’amiral Doria et le prince d'Orange, qui passèrent sous les drapeaux de son cauteleux ennemi.
Les guerres les plus heureuses de Charles furent faites par ses généraux ; mais sa politique les dirigea toujours, et , dans l’art de mener une intrigue, de promettre, d’éluder, de corrompre, il surpassait de beaucoup le roi soldat. Réfléchi dès son jeune âge, il s’entoura d'hommes de cabinet, sans toutefois se confier à personne. D'une politique inexorable, d’une froide circonspection, il aurait voulu tout absorber, et faire de son intérêt personnel le centre de tout ; il prit pour devise : Nondum. Les faciles conquêtes de l'Amérique durent l’exalter et lui faire embrasser l’univers dans son ainbition. Des victoires plus heureuses que méritées favorisèrent cette pensée gigantesque ; elles éblouirent les contemporains, et jetèrent ses sujets dans cet étourdissement où l’obéissance aveugle du soldat passe pour de l’héroïsme, où l’on tient pour licites tous moyens quelconques , pourvu qu'ils rapportent profit et gloire.
Charles était le plus grand potentat de l'Europe, surtout à cause de la conformation de ses États, qui le mettait en contact avec tous les pays, auxquels il se rattachait par quelque point. L'idée d’une monarchie universelle put donc bien germer dans sa tête, non comme domination immédiate, mais comme suprématie, En effet. si la maison d’Autriche ne s'était pas partagée en deux lignées, la liberté de l’Europe périssait ; mais l'extension même était nuisible à Charles, qui dominait sur des contrées d’une nature si variée, éloignées les unes des autres, et dont aucune ne se trouvait dans une sujétion absolue. L'Espagne sut toujours résister à ses empiétements, et les autres lui mesurèrent l’argent avec la plus grande parcimonie.
. François I“ avait un royaume plus arrondi, avec des seigneurs plus dociles, un pouvoir plus concentré, plus de liberté pour mettre des impôts ; une infanterie nationale, égale en valeur à celle des Espagnols, remplaçait les troupes mercenaires ; Louis XI avait humilié les grands; Louis XII et le cardinal d’Amboise avaient combiné :es meilleurs modes d'administration pour faire üs l'argent en grevant les sujets le moins possible; mais François J'"nesut pas les suivre dans cette voie.
La puissance de Charles-G:iint avait pour base l'Espagne, qui
Espagne. ,
s'était régénérée dans la longue lutte dont elle sortit nation toute catholique, plutôt fidèle à ses rois que leur sujette; mais sa nationalilé futen péril quand elle échut à Charles, prince autrichien et empereur. On pouvait craindre q&@il n’abandonnât le royaume à quelque vice-roi, et que, fort de ses États d'Allemagne, il n'étouffât les franchises dont les Espagnols étaient d'autant plus jaloux qu’ils les avaient achetées fort cher. Le régent du royaume était le cardinal Ximénès, l’un des plus grands hommes de ce pays, qui avait su contenir par sa fermeté une noblesse turbulente. Peu accoutumé à des ménagements dans ce qu’il croyait être le bien, Ximénès voulait que Charles lui accordât l’autorité absolue de disposer des finances, des magistratures, des gouvernements, des places dans le conseil d’État ou dans l’ordre judiciaire, et des choses de la guerre ; mais Charles, entouré d'étrangers avides de l’argent espagnol, lui en demandait sans cesse.
Pour satisfaire à ces exigences, Ximénès fut obligé de mécon-
tenter les Espagnols ; il écrit donc à Charles de venir au plus tôt, afin d’apaiser les esprits, le prévenant que le meilleur moyen d’y parvenir serait de s'engager à ne pas donner d'emplois à des étrangers, Charles s’en irrita, et, à peine fut-il arrivé avec ses Flamands, que, sans montrer ni politique, ni gratitude envers le ministre qui lui avait conservé l'Espagne, il l’autorisa à se retirer dans son diocèse. Ximénès en mourut de chagrin peu d'heures après, et, regardé comme un saint, il passa pour faire des miracles.
Charles le remplaça par Adrien d’Utrecht, son précepteur, inhabile aux affaires et étranger. C'était une première violation des priviléges de la nation ; il prit le titre de roi de Castille et d'Aragon , quoique sa mère vécût encore : nouvelle violation. Il eut donc de la peine à se faire reconnaître par les cortes de Castille, d'Aragon et de Catalogne ; aussi, malgré toutes ses tergiversations, ne put-il obtenir le serment de fidélité que sous la promesse d'observer loyalement la constitution. On lui donna lecture de l’acte suivant :
« Votre altesse, comme roi de Castille, de Léon et de Gre- « nade , avec la très-haute et très-puissante reine Jeanne, notre « souveraine et votre mère, jure devant Dieu et sur les saints « Évangiles, où elle pose la main droite, et promet, sur sa foi « et sur sa parole royale, aux villes, bourgs et villages repré- « sentés par les députés présents à ces cortès, et aux provinces, « cités et communes qui représentent ces royaumes, comme si