‹ Histoire universelle [microforme] (volume 4)Chapitre 46 sur 146 · SIÈGE DE FLORENCE · texte numérisé non relu

SIÈGE DE FLORENCE

était arrivé souvent) à compromettre. les autres pays pour ,se sauver elle-même. En effet, elle ne stipula rien en leur faveur, lorsqu'elle fit son traité de paix, Dans le moment où il s'éloignait de l'Italie pacifée, pour ne pas entendre de nouveaux gémissements, l’empereur envoya l'éceume de ses troupes éteindre, dans la capitale de la Toscane, le dernier souffle de la faction guelfe; il ne voulait pas que Florence eût seule une existence propre au milieu de l’anéantissement général. Lâchement trahie par le roi de France, qui ne cessait de l’encourager par des promesses (1), elle fit porter ses plaintes à l’empereur et « déclarer qu'elle était « prête à consentir à tout arrangement, pourvu qu'il lui conser- « vât.son indépendance ; mais les envoyés, plutôt bafoués comme « marchands qu'honorés comme ambassadeurs, plutôt dupés « qu'écoutés (2) ,»n’obtinrent d'autre satisfaction que d’être livrés à la merci de Clément VII, le plus grand ennemi de Florence,

IL ne resta donc plus à cette république d’autre espoir qu’en elle-même. Le peuple, qui depuis tant d'années avait perdu l'habitude de la guerre pour 8 livrer exclusivement au négoce. et à l'industrie, s’arma de résolution.; il repoussa les conditions de la servitude, et, assailli par tous les princes conjurés pour détruire les anciennes constitutions, il.se montra digne de fixer l'attention générale par des faits que l'injustice des temps postérieurs a pu seule ne pas inscrire parmi les plus héroïques de l'histoire. Nicolas Capponi, qui préférait les voies honorables de conciliation à une résistance inutile, perdit la faveur du peuple ; non-seulement on le dénigra publiquement, mais on lui fit même son procès pour avoir entretenu des intelligences avec le pape; bien qu’absous de tout soupçon de trahison, il ne fut pas moins déposé, parce. que, . dans la fièvre populaire, à la pru«

(1) Carducci, ambassadeur à la cour de France en 1529, écrivait : « Comme je pressais maintes fois le roi de se rappeler lé dévouement et la fidélité de vos seigneuries envers lui.dans ces conjonciures, il m’a exprimé avec tant de force les obligations qu'il croit leur avoir, qu’on ne saurait rien dire de plus; il m'a affirmé qu’il ne voudrait jamais faire aucun arrangement sans l’avantage lotal'et la conservation de cette cité, qu’il ne considère pas autrement que sielle était sienne. Dernièrement, monseigneur le grand maître, à qui jé rappelais les mêmes choses, m'a répété les mêmes discours et fait des assurances semblables, en me disant : Monsieur l'ambassadeur, si vous voyez que le roi conclue aucun arrangement avec l’empereur sans que vous soyez compris et nommé en première ligne, dites que je ne suis pas homme d’honneur, et même que je suis un traftre. »

(2) VARCH. i

dence qui tempère on préfère la violence qui entraîne. Les Florentins lui substituèrent Balthazar Carducci, et, poussés par les arrabbiattet les ptagnont , ils se préparèrent aux derniers efforts. Déjà ils avaient fait « le rôle général d’une milice civile « dans toute la ville (1), » et rétabli les bandes de l’ordon: nancé, qui comptèrent dix mille hommes, l'élite du territoire, bien armés, et mieux disciplinés qu'on ne pouvait l'attendre de gens peu aguerris; ce fut une sauvegarde pour la tranquillité publique contre les attentats des partis extrêmes. Michel-Ange Buonarroti, comme autrefois Archimède , dirigeait les fortifications et bastionnait la ville; Hercule d’Este, fils du duc de Férrare et beau-frère du roi de France, fut nommé capitaine général ; Malatesta Baglione , seigneur de Pérouse, et d'autres condottieri en renom, furent pris à la solde de la république ; des emprunts forcés, l’argenterie des églises et des particuliers, lés pierreries des reliquaires , les terres des ecclésiastiques et des corps de métiers, vendues ou engagées, fournirent l'argent nécessaire; neuf commissaires, investis de pouvoirs très-étendus, furent chargés de diriger la guerre.

Mesures excellentes mais tardives, depuis qu’on avait ouvert la voie au double fléau dé la guerre et de la servitude: pour remédier au mal , il aurait fallu se trouver au temps de Charles VIIT, lorsque Cappôni menaçait de faire sonner le tocsin, ou bien dans les jours et sous l'inspiration de Savonarole, et même encore alors que les Médicis n'avaient pas acquis leur superbe domination par l'influence de l'or, du glaiveet de la croix. Maintenant la liberté avait contre elle la haine des provinces mal administrées, le mécontentement des grands opprimés par le peuple, et la tourbe immense des hommes serviles achetés par les Médicis, dont l’habileté séculaire avait su corrompre même les bonnes institutions. L'amour. de la pratie, sanctifié comme une religion par les prédications de frère Barthélemy, les nobles vertus guelfés ravivées dans le cœur de la jeunesse , une valeur inattendue chez une population de marchands, ne pouvaientque rendre la chute honorable ; comment résister aux efforts conjurés des armes, de la trahison et de la fortune (2) ?

(1) Nano.

(2) Si Clément VIT, malade alors, fût mort, et si Ferruccio eût au contraire survécu, c'en était fait des Médicis, et jamais ils n'auraient dominé dans leur patrie,

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FERAUOCIO. 195

Le duc de Ferrare, réconcilié avec le pape, lui fournit de l’artillerie, au lieu d'envoyer son fils combattre contre lui; il y avait peu à eompter sur la fidélité des troupes mercenaires, qui semblaient redouter plus de vaincre que d’être vaineues, et l'on ne pouvait attendre aucun secours de l'Italie, fatiguée de luttes ou étourdie par la victoire. Baglione, nommé capitaine général, était un guerrier fort habile, mais « impie , très-cruel , souillé de tous « les vices et de tous les crimes (1) ; » il avait déjà trahi Florence. Clément VII poussait alors sur sa patrie ces mêmes bandes farouches dont il avait été lui-même la victime ; elles s’avancèrent sous les ordres du prince d'Orange, qui, « bien qu’il détestât sans « ménagement la cupidité du pape et l'injustice de crtte entre- « prise, avait déclaré qu’il ne pouvait s'abstenir de L: continuer «*sans avoir rétabli les Médicis (2). » Les places se rendirent l’une après l’autre, et les partisans des Médicis désertèrent leur patrie. Guicciardini était de ce nombre ; il apporta à l’ennemi le secours de ses tsients politiques , devenus plus utiles depuis la mort de Morone, qui s’était déshonoré en mettant au service des ennemis de l’Italie des conseils qu’il avait naguère dirigés contre eux.

Le patriotisme soutenait les Florentins, et Savonarole semblait revivre dans les moines Benoît de Foiano, Zacharie de Fivizzeno et Barthélemy de Faënza, qui promettaient le secours de phslanges célestes et la victoire; aussi les citoyers se défendaient-ils avec une ardeur extrême. Les maisons de plaisance, cette parure délicieuse des alentours de Florence, avaïleat été rasées, et l’onapportait à la ville, pour ajouter à ses fortifications, les orangers, lesoliviers, réduits en fascines. Après la grand’messe, célébrée sur la place Saint-Jean, on fit prêter serment aux hommes de l'ordonnance qu'aucun d’eux n’abandonnerait ses camarades, et qu'ils défendraient la liberté jusqu’à la dernière extrémité. En effet, « bien qu’il y eût parmi eux beaucoup de ribauderies « et de très-mauvais penchants, vu qu'ils étaient divisés d’opi- « nions et appartenaient à différents partis, ils s’abstenaient « pourtant d’en venir aux mains les uns avec les autres et « de s’injurier de bouche, disant : Ce n’est pas le moment de « faire des folies; débarrassons-nous d’aborû de ces gens-là, « puis nous démélerons nos affaires entre nous (3). »

(1) Varcur.

(2) Guiccrarnini.

(3) Varons,

Octobre.

15 décembre.

9 août,

Dans les premières escarmouches avec le prince d'Orange, on vit se signaler Nicolas Ferruccio, ardent patriote, et type des héros citoyens; il sut maintenir l'abondance dans la place et , qui plus est, la discipline parmi les soldats. Ennemi des demimesures qui compromettent une cause sans la sauver, il sévissait avec upe rigueur cruelle; après la prise de Volterra, « il fit pendre quatorze Espagnols tombés en son pouvoir. » S’étant emparé des biens des citoyens et de l’argenterie des églises, il défendit à tous sous peine de la vie de sortir de la ville, et logea ses soldats daus les maisons des habitants avec des manières insolentes et dures ; il eut recours à des moyens sévères pour trouver de l'argent, et fit pendre pour ce motif deux citoyens à la fenêtre du palais qu’il habitait (1). » Fabrice Mamaraldo lui ayant envoyé un trompette calabrais, il ordonna de le pendèe aux murailles, du haut desquelles les soldats, pour railler l’ennemi, faisaient entendre un miaulement qui imitait le nom de ce capitaine. Ferrucio proposa d’assaillir Rome, de corrompre les Allemands et de faire le pape prisonnier (3). À coup sûr, si Florence avait osé confier la dictature à Ferruccio, à Carnesecchi ou à quelque autre patriote, elle aurait mieux fait que de se mettre dans la nécessité de satisfaire aux exigences des condottieri, plus habitués à obéir à des princes qu'à des bourgeois. Les Espagnols, considérant les Florentins comme des marchands et non comme des guerriers, ne les combattaient pas comme des égaux, refusaient leurs défis, et ne voulaient pas les admettre à rançon quand ils les faisaient prisonniers. A la malheureuse journée de Gavignana, où périt le prince d'Orange, Ferrucio fut pris, blessé par Mamaraldo et tué par d’autres.

La ville souffrait horriblement de la famine ; « on se nourrissait des plus vils aliments ; les chats se vendaient à un prix excessif,

(1) Secni, Séorie fior., liv. IV.

(2) Nous trouvons un fait nouveau, à savoir, que l’on réclama l'assistance des Turcs pendant le siége de Florence. L’ambassadeur Cornaro écrivait à la seigneurie de Venise : « Je ne veux pas manquer de vous dire que ces seigneurs m'interrogent sans cesse sur les choses du monarque turc, montrant en lui grand espoir. Hier ils ont reçu une lettre de Raguse, annonçant que: « cette « puissance prépare une nombreuse armée de terre et de mer, et qu'elle a « déjà envoyé, à la Vallona, cent galères et cent palandres. Cette nouvelle a « causé une vive satisfaction à toute la ville, de manière que l’on peut être pres- « que certain que ces seigneurs ont fait connaître au Turc le besoin où ils se « trouvent ; il m’a même été fait, de bon lieu, une confidence sur ce point. » Relasioni Venete, série IT, tome T°", 279,

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RÉTADBLISSEMENT DES MÉDIUIS. 197

is :s peuple mangeait les rats, et les ânes se servaient dans les banquets, mais on ne goûtait pas de vin (S&Gni). » Au milieu de ces graves circonstances, et dans une telle confusion, il était difficile d’aviser aux moyens de salut. Les partisans des Médicis avaient des intelligences dans la place; enfin Baglione trahit la république lorsqu'il n’eut plus rien à en espérer. Le doge de Venise dit, en lisant le traité que ce chef mercenaire avait conclu avec le pape : Z! a vendu le peuple, laville et le sang de ces pauvres ciloyens once à once, et il s'est mis un chapeau de trattre, le plus grand quisvitau monde.

Florence fut donc contrainte de capituler, avec garantie pour les personnes et pour la liberté ; mais bientôt une balia fut élue, qui se composa de douze palleschi, parmi lesquels Baccio Valolori, François Guicciardini, Pierre Vettore, Robert Acciaiuoli. La cloche qui, pour la dernière fois, avait convoqué le peuple afin qu’il approuvât ce qu’avaient ordonné ses vainqueurs, fut brisée en morceaux ; les procès, les tortures commencèrent, et les patriotes les plus considérés eurent la tête tranchée dans la cour du lieutenant de police ; le frère Benoît fut envoyé à Rome pour y mourir de misère, de mauvais traitements , de faimet de soif (1). Beaucoup de citoyens furent exilés, et d’autres virent leurs biens confisqués.

Charles-Quint déclara ensuite qu’il restituait à Florence ses anciens priviléges, à la condition qu’elle reconnaîtrait pour duc le bâtard Alexandre de Médicis, auquel il avait marié sa fille naturelle, La balia proclama l’hérédité pour lui et ses descendants, et commanda qu’on applaudit à ce choix.

Les débris de la liberté génaient encore ceux qui s'étaient attiré l’exécration de leurs concitoyens. Philippe Strozzi insistait auprès du pape Clément pour qu'il fit disparaître les restes du gouvernement populaire ; Vettore conseillait de ne se fier qu'aux soldats mercenaires, en ajoutant : Mais le bourreau vaut mieux qu'eux ; Acciaïuoli était d'avis d’appauvrir les ennemis des Médicis ainsi que la ville, et de simuler des conjurations pour irriter l’empereur ; Guicciardini dit à Clément VIT qu'il chercherait vainement à rendre le nouveau gouvernement popu-

(1) « A rien ne lui servit d’avoir humblement exposé au pape qu'il était homme, s’il eût plu à Sa sainteté de lui laisser la vie, à composer un ouvrage dans lequel il réfuterait manifestement, à l’aide des passages de la divine Écriture, toutes les hérésies Inthériennes, » Vancns, liv. XTE.

12 août.

8 juillet,

laire, et qu'il serait plus profitable de compromettre les riches et les gens éclairés avec le peuple, afin qu’ils ne vissent d'autre moyen de salut que de s'appuyer sur les Médicis (1). Clément VII,

(1) Malheureusement pour la réputation de Guicciardini, un Discorso sul governo di Firenze, dont il est l'auteur, a été livré à la publicité ; il s’y exprime ainsi : « Les difficultés principales me paraissent être au nombre de deux : la première, c’est que cet État a contre lui, au plus haut degré, les esprits de la majorité de la ville, qui, en général, ne sauraient être gagnés par quelque douceur, ni par quelques bienfaits que ce soit; la seconde, c’est que notre domination est constituée de telle sorte qu'elle ne peut se maintenir sans de grands revenus; or la source principale en est dans la ville elle-même, et la ville est tellement affaiblieque, si l’on ne cherche pas à accroître ce qu’elle a conservé d'industrie, tout nous échappera quelque jour. Il est donc nécessaire de prendre cela en grande considération. C’est cela aussiqui a empêché de mettre en usage plusieurs remèdes énergiques appropriés à la première difficulté ; si la raison qui vient d’être dite ne s’y fût opposée, il faurait fallu renouveler presque tout, attendu qu'il n’est ni utile ni raisonnable d’avoir pitié de ceux qui ont fait tant de mal, et qui, on le sait, feraient pis que jamais, s’ils le pouvaient. Mais plus la cité a de revenus, plus celui qui en est le chef a de puissance, pourvu qu’il y soit le maitre; or, diminuer chaque jour les revenus par des exemptions accordées à des sujets, c’est chose mal entendue.

« Il me semble qu'il faut naviguer entre ces difficultés, en se rappelant toujours qu'il est nécessaire de maintenir la cité dans un état prospère, afin de pouvoir se servir deses ressources, et que ce qu’on voudrait par ce motif réserver pour un autre temps, soit un retard, et non un oubli ; en effet, il est bien de ne manquer jamais de marcher adroitement au but que l’on s’est une fois proposé, et de ne perdre, en attendant, aucune occasion de bien établir ses amis, c'est-à-dire de se faire des partisans ; car, au point où les hommes sont ici réduits, il faut qu'ils aillent d'eux-mêmes, qu'ils proposent et réchauffent tout ce qui tend à la sûreté de l’État, sans attendre d'y être poussés, comme cela se fait peut-être à cette heure. Il est vrai que les amis sont peu nombreux ; mais ils sont dans une position telle que, s’ils ne. sont pas entièrement fous, ils savent qu’ils ne peuvent rester à Florence qu’autant que la famille de Médicis y demeurera. Il n’en est pas de nous, en effet, comme de ceux de l’année 34, qui avaient des ennemis particuliers, et se trouvèrent délivrés, dans l'espace de douze où quinze ans , du plus grand nombre d’entre eux. Nous avons pour ennemi un peuple entier, et la jeunesse plus queles vieillards ; d’où il suit que nous avons à craindre pendant cent ans, et que nous sommes forcés de désirer toute mesure qui assure notre position , de quelque nature qu’elle soit.

î « Les moyens de former une masse solide et assurée d’amis nouveaux et an: if ciens ne sont pas faciles ; je ne blâme pas les engagements par écrit et autres | semblables déclarations ; mais cela ne suffit pas. IL faut que les honneurs ct les il avantages soient donnés de manière que quiconque y a part devienne odieux à la généralité, au point d’être forcé de croire qu'il n’y a pas de salut pour lui LL sous le régime populaire; or cela ne consiste pas tant à étendre ou à restreindre le gouvernement un peu plus ou un peu moins; à s’en tenir aux anciens exemples ou à en trouver de nouveaux, qu'à s'arranger de telle sorte qu’il en

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qui n'avait d'autre souci que d’enchainer les destinées de Florence.à celles de sa famille, ne pouvait mieux faire que de confier à ces lâches citoyens le soin de réformer le gouvernement de leur patrie (1): Pour répondre à ses vues, ils supprimèrent la distinction des arts majeurs et des arts mineurs, proclamèrent tous les citoyens égaux en droits, et ue répartirent plus les emplois par quartiers ; ainsi, par l’abolition des priviléges, qui sont le dernier refuge d'un peuple opprimé, ils donnèrent à Alexandre de Médicis Ja liberté de devenir un monstre.

François I‘, qui avait honteusement sacrifié l'Italie pour son avantage particulier, ne put, une fois sorti de danger, se résigner à la perte du Milanais ; afin de contrarier Charles-Quint, il prêta

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