COSME DE MÉDICIS
objet de ses études favorites. Déjà il avait abattu à Rome des statues d'anciens tyrans, fait pour lequel Clément VII, qui l'aimait d’un amour coupable, faillit l'envoyer au gibet; il avait ensuite formé le projet de tuer le pontife, mais sans le mettre à exécution. Une fois il trouva l'occasion de précipiter Alexandre du haut d’un mur qu’ils escaladaient de compagnie; mais il s'en abstint, parce que l'on aurait pu y voir un accident, et non le résultat d’une volonté réfléchie. Ayant donc attiré le duc dans sa chambre, sous le prétexte de lui livrer une femme qu'il désirait depuis longtemps, il le fit égorger par un certain Michel Tavolaccino qu’il avait sauvé de la corde, et qui s'était offert à le servir dans toutes les circonstances.
Lorenzino ne s'était ouvert à personne de son projet, et n’avait pas voulu se concerter avec les bannis; le meurtte accompli, il ne tenta point de soulever le peuple, mais s'enfuit à Venise, d'où il envoya une belle harangue pour faire ressortir son héroisme. Mais si quelques lettrés applaudirent au nouvel Harmodius, etsi les bannis « le portèrent aux nues avec des louanges « excessives, qui non-seulement le comparaient à Brutus, mais « le mettaient au-dessus de lui (1), » le monde ne regarda point comme honorable un acte accompli par « un immense désir de louange ; » il erra en fugitif, jusqu'à ce que quelques sicaires gagnèrent, à Venise, le prix auquel on avait mis sa tête.
Florence s'émut de ce meurtre, comme il arrive d’un accident imprévu ; bien que les piagnoni relevassent la tête en montrant là le doigt de Dieu, bien que les artisans s’écriassent, quand ils vovaient passer ces nobles qui s’empressaient de se saisir du gouvernement : Si vous ne savez oune pouvez faire vous-mémes, appelez-nous, et nous ferons, aucun chef ne se leva pour profiter d'un moment qui assurait la victoire au plus prompt. Les bannis n’étaient pas en mesure d'agir, et le cardinal Cybo, principal ministre du duc, prit ses précautions pour empêcher un changement. L'assemblée, déterminée par un discours de Guicciardini et par les armes de Vitelli, général de la garde, résolut de donner un successeur à Alexandre ; en conséquence Cosme de Médicis, fils de Jean des Bandes noires, âgé de dix-sept ans, d’un bon naturel, du reste, fut proclamé chef de la république florentine. On lui imposa des conditions étroites, telles qu’à un doge de Venise ; mais, comme la force du pays fut laissée entre
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ses mains, un mois s'était à peine écoulé qu'il les avait oubliées (1), Guicciardini, en même temps qu'il favorisait Cosme, lequel était flancé à l'une de ses filles, voulait donner aux principaux citoyens une preuve d'intérêt, en proposant de restreindre le pouvoir du nouveau seigneur, comme l'était celui d'un doge de Venise; mais Vettore, en véritable soldat, se moquait de pareilles restrictions: « Si vous lui livrez la garde, l’armée et la forteresse, à quoi servira de lui imposer l'obligation de ne pas sortir d'une limite déterminée ? » En effet, un mois s'était à peine écoulé que Cosme avait oublié les conventions et ses amis (1). Guicciardini, trompé dans l'espoir du mariage de sa fille avec le duc, s'ecriait : « On a beau égorger des princes, il en surgit d'autres tout à coup; » Vettore, auquel il en faisait reproche, lui répouit : « Cette œuvre criminelle d'établir un tyran est devenue nécessaire ; car, dans ces temps, on ne saurait trouver uu muyen qui soit moins funeste, »
Cependant les bannis rassemblés marchaient sur leur patrie pour tenter une révolution. Philippe Strozzi, qui, sous prétexte de liberté, aspirait à remplacer Cosme au pouvoir, se mit à la tête d’une troupe de mercenaires ; en outre, comptant sur l’appui des Français et les intelligences qu’il s'était ménagées à l'intérieur, il vint assaillir Pistoie, divisée encore entre les Cancellieri guelfes, et les Panciatichi gibelins ; mais Vitelli qui, pour tenir Cosme à la dévotion de l’Empire, avait occupé la citadelle de Florence, le surprit à Montemurlo, fit les chefs prisonniers et dispersa les autres. Baccio Valori, cause de la ruine de.sa patrie, son fils Antoine, François Albizzi et autres républicains, furent mis à la torture et immolés. Tous les jours le bourreau faisait tomber quatre têtes, et les supplices ne cessèrent que lorsque le peuple fut incapable de les supporter. L’infâme Vitelli reçut de l’empereur un fief, en récompense de ses services. Philippe Strozzi, qu’il
(1) « L'autre jour, Bettini vint à moi, 4an: mou atelier, et me dit que Cosme de Médicis avait été fait duc, avec certaine: cr litions destinées à le retenir afin qu'il ne pût s’émanciper à son gré. !e 14:75: 075 à me rai.iei d’eux, disant : Ces gens de Florence ont assis 1 jc111e humme sur un merveilleux cheval, puis ils lui ont chaussé les éperons et donné la bride en main dans sa liberté; ensuite ils l'ont mis dans un beau champ où sont des fleurs, des fruits et des délices infinies, et lui ont dit de ne pas dépasser certaines limites tracées. Or indiquez-moi, vous autres, quel est celui qui pourra le retenir quand il voudra les franchir? On ne peut donner de lois à celui qui est maître des lois. » B. CELLINI, Vita. — L'histoire de Varchi s’arrête ici.
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retenait dans une forteresse, mais avec des égards, dans le but de soutirer de l'argent à ses fils, était chaudement recommandé par la France et le pape; l'empereur mème promit de lui sauver la vie; toutefois, sur les instances de Cosme, il permit de lui infliger la torture de la corde pour savoir s’il avait eu connaissance du meurtre du duc Alexandre, Tandis que Cosme mettait au jour les informations judiciaires, qui révélaient de basses ambitions voilées de patriotisme, les bannis voulurent faire de Philippe le Caton de leur cause ; ils firent donc courir le bruit que, las de deux ans et demi de prison, et n'étant pas sûr de pou voir résister à la torture, il s'était coupé la gorge et avait écrit ces mots avec son sang : Exoriare aliquis nostris eæ ossibus ultor. Les agents de l'empereur, pour lui épargner la honte de le livrer, l'avaient peut-être égorgé ; mais l'opinion du suicide prévalut auprès du plus grand nombre, comme plus en rapportavec l’homme qui, « par sa manière de vivre et ses sentiments, représenta l'esprit du paganisme, et parut né dans les temps corrompus de la république romaine (1). » Pierre Strozzi, son fils, avec un grand nombre de vaillants Italiens (2), se sauva en France, où il devint un maréchal illustre,
Charles-Quint, malgré les constitutions et des conditions qu'il avait faites lui-même, déclara Cosme héritier légitime de la principauté, dont il exclut pour toujours la famille du tratrre. Cosme, délivré de ses ennemis, sut aussise débarrasser de ses amis. Guicciardini, Acciaïuoli et les autres intrigants, qui espéraient conduire à leur gré le jeune homme sans expérience qu’ils avaient