ROYAUMES MUSULMANS
de la cultiver. Il n’en existe de telles que dans l'Arabie, l’Irak- Arabi, la Turquie asiatique et les contrées de Bagdad et de Bassora.
Les terres de tribut , c’est-à-dire conquises par les armes sans l'expulsion des indigènes, et sur lesquelles des colonies non musnlmanes ont été établies, sont régies par des lois différentes des nôtres ; en effet, la propriété est collective ; elle se divise entre Dieu, le souverain , la société musulmane et'les descendants des races conquises, mais l’usufruit demeure individuel. Tout nembre de tribu, toute famille de vaincus a droit de cultiver librement, et pour son propre compte, une portion de terrain possédée en commun , et d'y faire paître ses troupeaux, sous la seule condition de la tenir en bon état et de payer le tribut. Le conquérant ne conserve le droit d’y participer qu’en remplissant les cbligations qui lui sont imposées envers Dieu et la société , obligations dont la principale est de faire que le tribut soit perçu, et, partant, que la terre soit cultivée. ,
En conséquence, toutes les conquêtes de l’islam, depuis Omar, ont été déclarées ouakef, c’est-à-dire fondations pieuses dans l'intérêt de la communauté musulmane. Une portion appartient à Dieu, c’est-à-dire aux pauvres, aux infirmes, au culte ; elle se compose de tout ce qui provient du sol conquis, butin, dîime, taxe mobilière et foncière , capitation.
Outre ces lois et le code de Soliman, les Turcs possèdent un très-grand nombre de recueils de décisions rendues par les juges suprêmes, et des ouvrages spéciaux pour régir les sujets de l’Inde. Montesquieu commet donc une erreur capitale, lorsqu'il affirme que les Turcs n'avaient point de lois, point de droit de propriété, d’hérédité, de succession , et que leur unique législation était la volonté despotique du Grand Seigneur (1).
Bajazet IT, prévenant son frère Djem | Zizim), se fit proclamer sultan ; alors ce prince, pour échapper à une mort assurée, commença une guerre civile ; mais, vaincu par son frère , il s’enfuit de contrée en contrée, et enfin à Rhodes, où le grand maitre le prit sous sa protection. Mathias Corvin, Ferdinand le Catholique et Ferdinand de Naples, les mameluks d'Egypte et d’autres princes
(1) MuraDceA D’Ousson expose l'entière législation civile, administrative et judiciaire de l'empire ottoman. Voy. aussi Bockinc, Notitia dignitatum et administrationum omnium, tam civilium quam militarium, in partibus Orientis.
ELTA
musulmans le demandèrent, afin de l'avoir comme prétexte pour déclarer la guerre à Bajazet. Alexandre VI finit par l'obtenir, dans l'intention de le mettre à la tête d’une croisade qu’il projetait. Bajazet envoya au pape des dons magnifiques, parmi lesquels se trouvait la lance de Longin, et le pria de bien garder son frère, lui assignant. à cet effet, quarante mille ducats par an. Le pape le retint, en effet, dans une prison honorable au Vatican, jusqu'au moment où Charles VIII l’obligea à le lui céder ; mais peu après, dit-on, ce prince mourut empoisonné (1).
Bajazet, qui, plus débonnaire que guerrier, fut surnommé Sof, c'est-à-dire mystique, aimait la retraite et les sciences ; il se plaisait à graver sur pierre , à travailler au tour, à soutenir des discussions théologiques. Les Turcs avaient envahi à plusieurs reprises les provinces autrichiennes de la Styrie, de la Carinthie et de la Carniole, mais jamais avec autant de furie que la première année du règne de Maximilien. Michalogli fut alors battu par Rodolphe de Khevenhüller, près de Villach; dix mille Turcs etsept mille chrétiens y périrent, et quinze mille captifs furent délivrés de leurs chaînes. En 1494, les Turcs firent une huitième irruption en Styrie, et Maximilien les défit en personne.
En 1499, le sultan signa la paix avec les Vénitiens; mais, comme le traité n’était rédigé qu’en latin, il ne se crut pas tenu de l’observer. Il envoya donc, à la sollicitation de Louis le More et des autres ennemis de Venise, Iskander-Bacha qui envahit le Frioul, s’avança jusqu’à Vicence et ne se retira qu'après avoir exercé les plus grands ravages ; il emmena 10,000 prisonniers. Une flotte turque attaqua la Morée, que Benoît de Pesaro défendit avec une grande valeur. Alexandre VI et Ladislas II de Hongrie s’allièrent à Venise contre la Porte , ainsi que l'Espagne et la France ; leur flotte assiégea Mitylène, mais elle fut dispersée par une tempête. La paix de Constantinople coûta Lépante, Modon, Coron, Navarin et Durazzo à Venise, qui obtint cependant Céphalonie. Le roi de Hongrie fit aussi avec Bajazet un traité, qui est le premier, entre ces deux États, dont le texte soit connu.
Le 5 septembre 1509, et pendant les quarante-quatre jours
(1) La lettre ilalienne qui se trouve parmi celles de princes à princes, écrite par Bajazet au pape pour qu’il empoisonne Djem, est évidemment fausse. Il existe. dans la bibliothèque de Turin une traduction en vers toscans de la géographie de Ptolémée, par François Berlingieri, avec une dédicace à Djem, où il donne de grands éloges à son savoir et à celui de son père.
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qui suivirent, Constantinople ressentit un tremblement de terre qui renversa cent neuf mosquées, dix-sept cents maisons, les Sept-Tours et une grande partie des murailles; les anciens aqueducs et d’autres édifices furent presque ruinés. Cinq mille personnes périrent; la mer couvrit une grande partie de la ville et le faubourg de Galata, et plusieurs contrées de la Thrace restèrent désolées.
Bajazet s'apprêtait à abdiquer en faveur d'Ahmed, celui de ses fils qu'il aimait le mieux, lorsque les frères d'Ahmed, voyant leur mort inévitable d’après la loi fondamentale, prirent les armes pour conjurer le danger ; les janissaires se déclarèrent pour Sélim. Une fois vainqueur, le prince rebelle proposa à Bajazet de rester à Constantinople ; mais son père lui répondit : Deux épées ne peuvent tenir dans le méme fourreau, et il partit. Sélim l’accompagna un assez long espace de chemin, et le quitta après lui avoir demandé sa bénédiction; mais, apprenant qu’il s’éloignait à petites journées, il le fit empoisonner, et ordonna qu'on célébrât ses obsèques avec pompe.
Après avoir fait, suivant l'usage des nouveaux sultans , des largesses aux janissaires, Sélim I°' songea à se consolider ; dans ce but, il fit étrangler en sa présence les cinq neveux qui lui étaient restés de ses frères décédés. Parmi ceux qui survivaient, Korkoud et Ahmed furent étranglés, le premier, coupable de révolte, et l’autre, victime de la prédilection paternelle. « Ainsi furent exécutées, dit l'historien Solakzadé, les lois fondamentales de Ja dynastie ottomane, que Dieu veuille rendre de plus en plus forte! »
Pour régner avec plaisir, disait Sélim, &/ faut régner sans crainte. Souverain intolérant , il prescrivit le dénombrement de tous les schiytes de l'empire depuis sept ans jusqu’à soixante, et les fit tuer au nombre de quarante mille. Il donna l’ordre d’enlever aux chrétiens leurs églises et leur culte, et de tuer tous ceux qui n’embrasseraient pas l’islamisme; mais heureusement il écouta des conseils plus humains.
Le scheik Ssafis, descendant d’Ali, qui vivait dans l’Aderbidjan, ayant obtenu de Tamerlan la vie et la liberté d'un grand nombre de prisonniers condamnés à mort, fut honoré, enrichi ; sa descendance hérita de la vénération dont il s'était vu entouré, et se livra à la vie contemplative jusqu’au moment où Djunéid, son arrière-petit-fils, fut banni par le prince du Mouton-Noir
pour avoir voulu exercer une influence politique. L’exilé se ré- WIST, UNIV, — T. XIV, 15
SÉLIM I‘, — LES SOPHIS.
Ssafis de Perse,
fugia auprès de Oussoum-Kassan , fondateur de la dynastie du Mouton-Blanc, dont il épousa une sœur. Ismail, son petit-fils, par suite des discordes survenues entre les six fils d'Oussoum, qui ne tardèrent pas à périr assassinés ou tués en combattant, prétendit obtenir un district, comme dot de sa mère; il se fit chef de bandes eontre les Turcomans du Mouton-Noir, s’allia aux Kurdes belliqueux, et ne médita rien moins que la conquête de la Perse.
Schaïbek-khan , descendant de Batou, le conquérant de la Russie, régnait dans le Kharizm sur des tribus Je Tures dits Usbeks ; arrêté vers l’occident par le Moscovite Ivan IT, il se tourna vers la Perse, dans l'espoir de rétablir la famille de Gengis-khan, à l'exclusion des descendants de Tamerlan. Il envahit la Perse septentrionale; mais Hussein-Baïkara , descendant de Tamerlan, fut secouru par Ismail, qui, après avoir tué Schaïbekkhan dans une bataille, envoya la peau de son crâne à Bajazet II, s’empara du Kharizm et du Khorassan, où il mit des gouverneurs de son choix. Les Usbeks, soutenus par les Sunnites, réunirent leurs forces et défirent à leur tour Ismail, qui s'était joint à Babout’, dernier Ghaznévide descendant de Tamerlan. Babour épouvanté s'enfuit à Kaboul, puis à Delhi, d’où il chassa les Kurdes, et fonda un nouveau royauthe dit du Grand Mogol, qui embrassa ensuite toute l'Inde septentrionale et l'Afghanistan.
Ismail s’affermit en Perse et devint le chef d’une dynastie qui,
sous le nom de Ssafis ou de Sophis , domina sur la Perse, la Médie, la Mésopotamie, la Syrie et l'Arménie ; il fixa sa résidence à Tébriz. Afin d'établir l'indépendance nationale, Ismaïl déclara la foi schiyte religion de l'État, bien qu’il fût entouré de populations sunnites; plus tard Thamasp-Kouli-khan, pour cunsolidéer son pouvoir, essaya vainement de convertir ses sujets à la croyance des sunnites. Le signe distinctif des adhérents du sophi était le bonnet rouge ; c'est pourquoi les Turcs appellent les Persans Kizil Basch (têtes rouges ).
Le soféisme était une exagératior de l’hérésie d’Ali, qui portait encore plus à l'isolement et à l’ascétisme ; aussi les Turcs parvinrent à l’unité nationale, tandis que les Persans , plus civilisés, sans doute, puisqu'ils cultivaient davantage l'imagination, se montrèrent-ils incapables de fonder des royaumes de longue durée.
Ismail , qui avait été grand ami de Bajazet , accueillit les fils persécutés d’Ahmed ; Sélim accourut donc, et mit en fuite le Mouton-Blanc. Les Persans armèrent cent mille cavaliers, et
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leurs déserts les protégèrent contre les canons, les janissaires et la discipline des Turcs. Sélim , vaincu dans la vallée de Tchaldiran, se retira, mais il fit périr, avec sa famille, le prince d’Arménie qui l'avait trahi. Quand il voulut recommencer la guerre, les janissaires refusèrent de le suivre; mais les districts du Diarbékir, d’Orfa et de Mossoul , hostiles aux Alides , désertèrent la bannière d’Ismail pour suivre les Ottomans, et formèrent une barrière contre les invasions des Perses ; Idris, à la fois historien et homme d'État, en rébellion contre Ismail, aida les ennemis de ce prince à conquérir ces territoires, puis à s’en assurer la possession, Chacun des trois gouvernements fut subdivisé en plusieurs sandjiakats ou districts ; mais les Ottomans durent accorder différents droits aux Kurdes, qui occupaient les places fortes, et conservaient un gouvernement patriarcal avec droit de vie et de mort. Cinquante sandjiakats furent laissés à ces anciens chefs de tribus, les seuls où l’hérédité des gouvernants ait été respectée.
En Égypte, pays auquel la découverte de Vasco de Gama avait causé un grand préjudice, régnait alors la dynastie mameluke des Djorides, mais au milieu d’une telle agitation que l’avénement d’un chef au pouvoir était pour lui un prélude certain de mort ; aussi y avait-il, pour échapper au rang suprême, autant de brigues qu’on en voyait autrefois pour l'obtenir. Kansou-el- Gawry ne l’accepta qu’à la condition de ne pas être mis à mort si on le déposait.
Les gouverneurs d'Alep et de Damas excitèrent contre lui Sélim, qui, faisant usage des canons, dont les mameluks dédaignaient de se servir, attendu que le prophète avait consacré l'emplei de l’are et du sabre, le vainquit près d'Alep, et soumit toute la Syrie. Kansou, guerrier octogénaire, en mourut de rage. On trouva dans sa tente deux quintaux d’argent ; cent quintaux d’or et un million de ducats dans Alep.
Touman-Bey, son successeur, essuya plusieurs défaites, et fut livré à Sélim, qui le fit pendre. Les naturels, voyant dans Sélim un libérateur, lui livrèrent les mameluks, dont il fit jeter vingt mille dans le Nil. Il trouva au Caire le calife abbasside qui lui remit les clefs de la Mecque avec l’étendard du prophète, et le suivit à Constantinople.
La Syrie et l'Egypte demeurèrent donc à l'empire ottoman, auquel Venise continua à fournir le tribut qu’elle payait aux mameluks, pour trafiquer librement dans les contrées du Nil. A l'exemple des empereurs romains qui avaient cru devoir donner