LE GRAND MOGOL
mois dans l’ancienne capitale des califes, et regagna Constantinople.
Le grand conquérant ne mit pas le pied dans l’Inde ; mais il eut des relations avec elle. Les Pc:tugais, qui s’emparèrent de Goa, yÿ avaient pénétré d'un côté; la dynastie de Lodi résidait
. dans Agra, quand Babour (Zehir-Eddin-Mohammed) songea à
renouveler l'empire de Tamerlan , dont il était le cinquième desceïdant. Dans l’espace de trente ans marqués par d'orageuses vicissitudes, il changea la face du pays. Maître, par l’héritage paternel, du royaume de Fergana, à l’orient de Samarcande, et favorisé par les discordes des princes mogols, turcs usbecks, qui se disputaient les pays limitrophes, il espéra s’agrandir sur leurs ruines ; il s’'empara d’abord de Samarcande avec deux cent quarante compagnons qui lui restaient à peine, et la défendit contre des forces immenses. Au milieu de ses revers, quelquefois sans asile et sans troupes, il avait toujours conservé la même fermeté ; enfin il résolut de conquérir l'inde. Appelé dans le Caboul par un parti près de succomber, il battit avec douze mille hommes les cent mille Afghans d'I-
brahim Lodi, à Panipat, le tua de sa main, réduisit Agra et.
marcha sur Delhi. Ce fut en vain que Rana Sanka arma une ligue des princes; la victoire de Kanue affermit l'empire du Grand Mogol.
Babour était célèbre par son courage intrépide et sa générosité ; zélé partisan de la secte orthodoxe des kanéfis, il écrivit lui-même ses Mémoires ( Vukiati-Barberi) en ture djagatai et dans un style simple, mémoires riches de renseignements sur des pays qui ont peu d’historiens (1).
Parmi les écrivains nationaux, nous ne saurions passer sous silence Mohamed-Kasim-Férischta. Né à Asterabad, dans le Mazandéran, il fut conduit par son père dans les Indes, où il conçut l’idée d'écrire l’histoire des rois et des saints musulmans de ce pays; mais, faute de livres, il s’adonna aux armes, et devint ensuite le confident de Mortaza, roi d’Ahmednegar, qui. violent et cruel jusqu’à la folie, marchait à sa ruine. Mihräbkhan entreprit de détrôner ce furieux pour iui substituer Miran- Hoséin, son fils, qu'il persécutait. Hoséin ne se montra pas moins sanguinaire , et périt, avant une année de rèxne, de la
(4) Ils ont été traduits en anglais par Leyden et Hrskine (Londres, 1826). HIST, UNIV, — Te, XIVe 16
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main de Mihrâb-Khan qui, tué à son tour, fut remplacé sur le trône par Is: él-Nizam-Schah, enfant en bas âge. :
Les royaumes musulmans du Décan étaient alors déchirés par des intrigues de cour et des factions perpétuelles : les étrangers, c'est-à-dire les musulmans récemment venus de l'autre côté de l'Indus, appelés collectivement le parti des Mongols , et les Décans, musulmans du Déean, avec lesquels s'entendaient les Abyssins amenés dans ces contrées par le commerce des esclaves. Les premiers étaient schiytes pour la plupart, les autres sunnites ; ils vivaient donc dans une lutte continuelle, et les rois les persécutaient à l’envi les uns des autres.
Une ivis que Férischta , qui avait été hallotté au milieu de ses troubles, fut parvenu à s’en tirer, ilse donna tout entier à l’histoire, sur l’ordre d’Ibrahim-Adil-Schah; il eut à sa disposition beaucoup de matériaux indiens, à l’aide desquels il chercha à démontrer, mais avec le peu de critique que l’on peut attendre de cesécrivains, les rapports que les raïas de cette contrée eurent avec les rois de Perse (1).
Après la mort de Babour, le règne d'Houmaioum, son successeur, fut agité par des compétiteurs et par une foule de princes afghans, qui avaient usurpé sa domination à Delhi, à Guzerate et ailleurs. Behardir-Schah, prince de Guzzerat , envoya demander à Constantinople du secours contre les Portugais, qui avaient conquis Diu à la faveur de ces troubles. Soliman-Pacha, gouverneur octogénaire de l'Égypte, passa dans l'Inde par l’ordre du sultan, et assiégea Diu; mais Antoine de Silvéira l’obligea de battre en retraite,
Sans parler de Bouranbeg, auquel Houmaïoum avait enlevé le trône de Delhi, Elkas Mirsa vint ensuite dans la capitale de l’empire ottoman réclamer assistance contre son frère Schah-Tamasp, second sophi; ce qui fournit un prétexte à Soliman pour déclarer de nouveau la guerre à la Perse. Arrivé à Tébriz, il prit Van, et, après avoir hiverné à Alep, il s’avança dans la Géorgie ; mais, Elkas Mirsa étant tombé prisonnier de son frère, Soliman rebroussa chemin.
Ibrahim, gâté par les faveurs que lui avait prodiguées son maître, se vantait de tenir l'empire dans sa main, et traitait avec insolence les ambassadeurs européens. Soliman tolérait jusqu’à son arrogance ; mais, lorsqu'il le vit se donner, à la mode
(1) Son histoire a été imprimée en anglais, à Bombay, en 1831,
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Peut-être sa disgrâce fut-elle l'ouvrage de la suitane Roxelane, d'origine russe (1) et. dit-on, du sang royal de du. 4 elle subjugua, par ses 4 «es plus que par sa beauté, son redoutable maître, qui, par une exception unique, la déclara son épouse, et non son esclave,
Femme d’un esprit intrigant, elle bouleversa le harem et le palais; par ses conseils , elle détermina différentes expéditions , dans le seul but de grandir Roustem, son gendre, guerrier aussi vaillant que docte, toujours prêt. à la servir dans l’accomplissement de ses méfaits, Elle persuada à son mari. de diriger une troisième expédition contre Schah-Tamasp , qui avait fait des incursions dans le Kurdistan et sur le territoire d'Erzeroum, dans l'espoir que Roustem s’y distinguerait, et qu’elle pourrait, pendant ce temps, aplanir à son fils Sélim le chemin du trône, au préjudice de Moustapha et de Bajazet, fils ainés de Soliman. Roxelane trama donc la ruine de ces princes avec Roustem, qui, étant parti pour faire cette campagne, envoya d’Ak-sérai, en Caramanie, où il hivernait, informer Soliman qu'il avait découvert un complot dans l’armée pour le détrôner et proclamer Moustapha. Aussitôt Moustapha fut étranglé; mais les janissaires se soulevèrent et demandèrent à grand cris la punition de Roustem. Le sultan lui retira les sceaux pour les donner à Ahmed, conquérant de Témeswar; mais celui-ci refusa de les accepter, à moins que le sultan ne s’engageât à ne point les lui reprendre. Soliman lui tint parole ; car, lorsque Roxelane l'eut amené à rétablir Roustem dans ses dignités, il fit tuer Ahmed, pour accomplir sa promesse. |
Enfin la discorde semée par Roxelane. porta ses fruits. Bajazet prit les armes contre son père et son frère Sélim ; mais, bientôt
(1) « La sultane Khasseki Khourrem, si célèbre sous le nom de Roxelane. « qui est celui de son pays natal, la Russie rouge, était peu belle, mais gra- « cieuse (grassiada), comme dit Piero Bragadino, ambassadeur de la républi- « que de Venise, etc. » ScnoeuL, vol. XXI, p. 161.
Grassiada, en vénitien,' veut dire remplie de grâces, charmante, et non pas grassette, comme la cru Schælt.
Niemcewicz, dans un journal polonais de 1822, a publié un billet de Soliman au roi de Pologne Sigismond, où il disait : Ton ambassadeur Opalinski peut te dire combien ia sœur, mon épouse, est héureuse.
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vaincu, il se réfugia auprès de Schah-Tamasp. Ce prince, qui lui avait promis l'hospitalité, entrainé par les suggestions de Soliman et de Sélim, le fit arrêter et étrangler avec ses quatre fils ; ce qui lui valut un présent de quatre cent mille ducats. Le désir de Roxelane se trouva ainsi satisfait.
Ces guerres multipliées enrichissatent le trésor des dépouilles dés vaincus. Les domaines de la couronne rendaient à cette époque cinq millions de ducats, et les autres revenus, trois. Soliman porta le nombre des janissaires de douze à vingt mille, et l’armée permanente à quarante mille hommes ; mais il en eut parfois jusqu'à deux cent cinquante mille sous les armes. Il enleva aux janissaires ‘et aux spahis la garde du sérail, pour la donner aux bostangis ou jardiniers, corps nouveau qu'il avait créé. Ce fut ur. grand bonheur pour l'Europe que l'esprit de conquêtes s’éteignit avec Soliman ; sans cela, comment auraitelle pu se défendre contre les Turcs pendant la guerre de Trente ans?
Soliman construisit un grand nombre d’édifices à Constantinople, à Jérusalem, à la Mecque et ailleurs: mais le plus célèbre de tous est la mosquée qui porte son nom. Son époque fut le siècle d'or de la poésie ottomane ; neuf poëtes contemporains formèrent une pléiade autour de son trône (1) ; lui-m#iue composa des vers sous le nom poétique de Mouhibbi, c’est-àdire aimant d'amitié (2). Alors fleurit Abdoul Baki, le prince de Ja poésie lyrique en Turquie comme Monténebbi chez les Arabes , et Afiz en Perse. Ii reçut de Soliman des encouragements et des récompenses, avec un diplôme qui lui assurait une gloire éternelle, comme s’il appartenait aux rois de la dispenser.
Il toléra l’usage du café, ainsi que les vases d'or et d'argent. Le code criminel qu'il publia mitigea l’ancienne rigueur, en laissant toutefois la peine à la discrétion de l’accusateur ; les délits pouvaient done être rachetés à prix d'argent; en outre,
(1) Voy., sur ces poëtes, et d’autres encore, HAmmER, liv. XXXIV.
(2) Nous donnerons comme échantillon de ses poésies la gazèle suivante : « Ne croyez pas que j'aie le sein rougi par les larmes ; c’est la flamme du cœur que vous voyez transparaître. Si je me plonge comme le lothos.dans l'onde des larmes, elles se brisent sur ma tête. Les paupières restent gardiennes avec le glaive sanglant, pour effrayer les amants et les détourner de me braver. Mon cœur nage dans les flots de larmes ; ceux qui le voient passent sur mon corps. Mouhibbi ne peut aller dans le pays de l'ami; la route est fermée par mes larmes, »
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il obligea les juges à compter les témoignages et non à les peser, moyen d'assurer l'impunité à ceux qui avaient assez d'influenre ou d'argent pour s’en procurer un nombre suffisant de faux.
Soliman conçut une pensée qui aurait amené la ruine de la Russie naissante : c'était d’unir le Volga au Don, pour mettre la mer Caspienne en communication avec la mer Noirejlet de construire trois forteresses pour les défendre ; il voulait encore conquérir Astrakhan et Kasan, pour tenir les Russes en sujétion.
Malgré toute sa grandeur, ce sultan ne fit pas moins marcher sa nation vers la décadence ; l’historien ture Kotchibeg en donve les causes suivantes : il ne parut plus dans le divan, sinon lorsqu'il s'agissait de déclarer la guerre ; pour les autres affaires, il se tenait derrière un rideau comme les anciens despotes d'Orient, ce qui relevait le prestige de la majesté, mais au détriment de l'autorité royale; de son fauronnier, il faisait le grand vizir, et, par ce choix, il donna le mauvais exemple d'élever les favoris aux plus hautes dignités sans les faire passer par les fonctions intermédiaires ; de là, des intrigues pour les obtenir, et de l’inexpérience quand on les avait obtenues. Vaincu par les charmes irrésistibles de Roxelane, il laissa le harem se méler des affaires d’État ; enfin il enrichit ses grands vizirs par des appointements excessifs , et leur permit de trafiquer des emplois pour satisfaire à leur luxe et aux vices qu'il entraîne à sa suite.
Ajoutons que Soliman, voyant chaque règne ensanglanté par les discordes que suscitaient les princes élevés dans les fonctions d’un gouvernement ou à la tête des armées , établit qu’à l’avenir ils grandiraient dans l’intérieur d’un sérail, loin des armes et des pachalicks. Il prévint ainsi des guerres civiles ; mais il prépara des chefs efféminés à une nation essentiellement belliqueuse.