MICHEL ANGE. BRAMANTE
nous figurer ces deux grands hommes les veux fixés sur deux chefs-d'œuvre du Vatican, l’un contemplant le {orse et l’autre l A: Püllon ; Aaphaël empruntant à celui-ci Pexpression correcte d’une beauté plus qu'humaine, Michel-Ange prenant à l’autre la forcé dés jointurées, lé relief et le jeu des muscles, pour que l’éxpression, qui d'abord se concéhträit dans lés linéarnents du visage, soit répandué sur toute la personne. L'action fut le caractèri constant de tout ce que produisit le grand artiste florentin; ses coùléurs mémés sont si vives, ses contours si tranchés , qu'on les croiraît destinés à recevoir le relief du rnâtbre.
Les individus qui recherchent les secrets de l’art ét les diffi: cultés matérielles restent étonnés devant lés œuvres de Michel- Ange ; ceux qui préfèrent la justesse trouvent à reprendre dans cétte i Mmagination sans règle, dans ce grandiose exagéré, dans cétte vigueur prodiguée aux saints comme aux démons, dAns ces groupes d'apparat, où l’habileté se montre avec ostentation, qui commandent l’admiration, mais n’éveillént point le séntiment. Autoür de constructions bizarrement compliquées, il place des statues dans des positions tourmentées, comme des volontés puissantes enchaînées par une force supérieure, condamnées à une tristesse éternelle, ou à une méditation voisine du désespoir.
Dans ses indomptables caprices , il commencée plusieurs sta-
. tues qu’il n’a pas finies; “on ciseau frappait sur d’autres des
coups si vigoureux qué le marbre lui manquait quel:.: "is. 11 prétendait donner un corps au sentiment, réduire là aiére à exprimer, que cela: fût possible où non, des conceptions généreuses, et la subjuguer à son gré. Les personnages nus, couchés sur le tombeau des Médicis, devaient exprimer des allégories nées de sa violente imagination, pour signifier tout autre chose que les gloires de ces parvenus. Quand il eut à représenter Laurent, fils de Pierre, il oublia que ce Médicis avait été le plus misérable et le plus pervers dé cetté race; le nom de Penstero | le Penser ) qu’il lui donna atteste &1”1! rrressait en lui une idée, et mettait l'anatomie au service à. : .ugination, Tout grandit sous sa main, et vous trouvez toujours sublimité de pensée, ampleur de formes, largeur de manière, la magnificence du plan et la variété des accessoires associées à la profondeur et à la simplicité. Il est naturel que l'abus de l’abstraction fasse perdre le sentiment de la beauté châtiée ; mais faut-il attribuer au maitre les exagérations des imitateurs ? Qu'importe que l’on admire dans le Moëse ce bras , ou que l’on censure cetta + 17.
Bramante.
barbe et ces muscles de portefaix, ou le costume qui n'est point historique ? Il est inutile aussi de se rappeler que cette statue devait figurer au milieu de plusieurs autres, et sur un plan tout autre que celui où elle se trouve ; ce qui est certain, c'est qu’en chse:vant ce que l'artiste a imprimé de mélancolique et de venérable sur le visage du grand législateur, cette majesté indéfinissable, on ne saurait lui rien trouver de comparable dans l'antiquité.
Une troisième carrière s’ouvrit pour lui, l'architecture. Dans le siècle précédent, nous avons cité avec éloge, parmi les restaurateurs 1 cz guue, Bramante des Lazzari d’Urbin, etmentionné les ouvrages qu'il exécuta en Lombardie. D'un esprit très-cultivé, il écrivait et improvisait des vers; honnête et droit, il aima ses rivaux, encouragea les jeunes talents, et soutint Raphaël dans ses premiers pas, qui toujours sont les plus pénibles, et décident souvent de l’avenir d’un artiste, Sa manière demeura caractéristique, pour la réunion de l’antique et du moderne ; en effet, à l’architecture gothique il emprunta l'indépendance, les constructions hardies et dégagées, la savante disposition des voûtes ; aux classiques, la décoration régulière, qui accompagne la construction sans la dissimuler, et le choix éclairé des proportions, qui donne du relief aux édifices les plus sim»:e3. Appelé à Ror:e pour y travailler, les ruines de la villa d’Adrien et les anciens ‘bris de la Campanie lui enseignèrent une sévérité de goût inconn. avant lui, et lui firent abandonner la sécheresse et la timidité.
Le cardinal Caraffa le chargea d'élever une église à Naples, puis le cloître de la Paix à Rome. Cette dernière construction est légère, quoique incorrecte ; en effet, pour atténuer ce que les entre-colonnements ont d’excessif , il a placé une colonne à faux sur les pilastres du secônd rang. On vante particulièrement à Rome le palais dela Chancellerie, et le petit temple à Saint-Pierre Montorio, comme à Todi la Consolation, croix grecque de quatre tribunes semi-cireulaire:, quoique, dans les chapiteaux et dans les ornements, il ait cherché la variété aux dépens de ce qu’on appelle la monotonie classique. Serlio l'appelle « l'inventeur et le « flam'eau &e la bonne et véritable architecture, » et, selon Michel e, il fut « aussi habile que l’ait jamais été aucun autre a de,.ùs les anciens. »
Plüi à Dieu qu’il eût osé vénérer davantage les exemples du moyen âge, de manière à ne pas substituer aux saintes effigies des symboles, des allégories et des têtes idéales!
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On lui fait honneur des ponts mobiles, suspendus, non attachés à la voûte, comme aussi de l'invention qui fait porter à l’armature des voûtes l'empreinte des rosaces ; de cette manière, elles s’incorporent avec la construction, et se trouvent toutes faites quand on enlève la charpente.
Sur l'invitation d'Alexandre VI, il exécuta les fontaines de Transtevere et de Saint-Pierre, et d’autres travaux ; mais son talent grandit, quand Jules II l'appela pour réaliser ses magnifiques projets. 11 eut d’abord à joindre le palais du Vatican aux deux pavillons du Belvédère, à travers une vallée étroite et inégale. Bramante la convertit en une cour, en déguisant la différence de niveau au moyen d’une ingénieuse combinaison de terrasses et d’escaliers ; il l’entoura ensuite de deux ailes de galeries qui, se développant sur une longueur de mille pieds avec des pilastres doriques et ioniques à l'étage inférieur, corinthiens et composites au-dessus, lui donnèrent un aspect grandiose et théâtral, À une extrémité de la cour, qui a quatre cents pas de long, est la grande niche avec la galerie circulaire ; à l’autre, un amphithéâtre en pierre, pour des jeux.
L'impatience de Jules IT, qui voulait voir les édifices non pas se construire, mais surgir tout entiers, fut cause que Bramante
* pécha quelquefois par défaut de solidité ; ainsi, pour étayer ce
portique, on fut obligé de lui enlever ce qu'il avait de plus original, et la cour elle-même fut coupée en deux par la bibliothèque. On vante surtout l'escalier en spirale soutenu par des colonnes d’ordres successifs , et facile à monter même à cheval.
L'église de Saint-Pierre déploie aux regards l’histoire des arts, dont, malgré ses défauts, elle reste le chef-d'œuvre. Construite à l’époque de Constantin, sur le modèle de Saint-Jean de Latran et de Saint-Paul, elle garda quelque chose des anciennes basiliques les plus somptueuses, précédée qu’elle est, à l'entrée, d’un quadruple atrium. Cinq nefs s’ouvraient à l’intérieur, où les co- Jonnes de celle du milieu soutenaient seulement un architrave, Les murs de briques avaient de six à huit palmes d'épaisseur ; le pavé était en marbres ronds et carrés , de grandeurs et de teintes variées ; les fenêtres, en vitraux de couleur à châssis de bronze. Il y avait plusieurs portes, dont la principale avait des battants en bronze enlevés à quelque temple.
Cette église fut modifiée par la suite; on y ajouta des autels , des monuments de forme et de destinations diverses, des oratoires, des sacristies, des chapelles, une bibliothèque, des mo-
Saint-Pierre.
262 QUINZIÈME SPOQUE.
vastères, des mausolées, différesi. de style selon les progrès de l'art. Ces transformations avaient commencé au quatrième siècle, époque où Proba y érigeait un petit temple à Probus Anicius, préfet du prétaire, son mari, pour finir à Léon-Baptiste Alberti.
Il en fut de même quant aux peintures et aux mosaiques tant à l'intérieur que sur la facade, au sommet de laquelle s'élevait une croix de marbre, le Christ assis au pied, ayant la Vierge à sa droite, saint Pierre à sa gauche, plus bas Grégoire IX à genoux, et aux quatre côtés les quatre animaux symboliques.
Trois papes aux grandes idées se proposèrent de réédifier ce temple, et de Je faire tel qu'il surpassät les monuments élevés par les maîtres du monde. Nicolas V avait songé à convertir le Vatican en un magnifique palais, où tous les cardinaux auraient entouré le pape comme un conseil permanent : Jà devaient $e trouver tous les bureaux de Ja curie réunis, une vaste enceinte pour le conclave, un immense théâtre pour le couronnement, de somptueux appartements pour les princes ; la colline, toute parsemée d’édifices, aurait communiqué avec la ville par de longs portiques garnis de boutiques ; des jardins, des fontaines, des chapelles, des bibliothèques, auraient complété l’ensemble. La mort de Nicolas fit abandonner ce projet, dont Nicolas Rossellini avait fourni le plan ; celui de l’église fait par Léon-Baptiste Alberti, n’est connu que par la description de Bonanni.
Quand il fut question de placer le mausolée qu’il préparait pour Jules IT, Michel-Ange proposa de terminer la tribune projetée par Rossellini en tête de l’ancienne basilique du Vatican, et dit que cent mille écus pourraient y suffire ; Deux cent mille, s'il Le faut, répondit Jules IT, et l’on se mit à l’œuvre. Comme une chose en enfante une autre, ce pontife, qui aimait tout ce qui était grand, sentit naître le désir d'occuper dignement les artistes illustres dont jl était entouré , en reconstruisant Saint- Pierre, Bramante l’emporta sur ses concurrents ; mais ses dessins se sont perdus, à l'exception de celui que recueillit Raphaël, ét que Serlio a placé dans son Traité. Cette unité parfaite, l’harmopie gracieuse des lignes et des parties, auraient fait paraître Saint-Pierre plus grand que la réalité, tandis que le contraire arrive aujourd'hui. Au-devant il plaçait un péristyle à trois rangs de colonnes en profondeur; l’intérieur aurait offert une croix latine se terminant en demi-cercle, d'où l'œil se serait porté vers la coupole, pour laquelle il se proposait d'élever, sur les voûtes gigantesques du temple de la Paix, la rotonde du Panthéon.
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Le mérite de cette grande pensée appartient donc à Bramante, bien qu'elle n'ait pas été exécutée. Les travaux commencés, les inconvénients de la précipitation ne tardèrent pas à se révéler par des creyasses menaçantes, et les renforts que Michel-Ange dut ajouter aux pilastres trop faibles altérèrent toute l'économie de l'édifice.
Après la mort de Jules IT et de Bramante, après la mort de Julien Sangallo, frère de Joconde et de Raphaël, auxquels Léôn X avait premièrement confié ce grand ouvrage, Antoine Picconi et Balthazar Péruzzi furent chargés de le continuer. Ce dernier, né à Volterra, d’un banni florentin qui le laissa enfant et pauvre, fut obligé de chercher à gagner sa vie en copiant des tableaux ; puis, ayant acquis quelque aisance, il se mit à faire des œuvres personnelles. Un peintre l'emmena à Rome pour l'occuper avec lui au Vatican; mais il fut congédié après la mort du pape. Il se fit une réputation dans la peinture à fresque, et travailla avec César de Sesto. Augustin Chigi de Sienne l’encouragea et lui procura le repos nécessaire à l’étude. Il put ainsi perfectionner la peinture architectonique et la perspective pour les scènes théâtrales; il déploya surtout une grande habileté dans les fêtes données par Julien de Médicis, puis pour la Calandra du cardinal Bibiéna. Malheureux toute sa vie, il le fut même après sa mort, puisque tous ses ouvrages du moment se sont perdus ; on peut toutefois s’en faire une idée par cette galerie de la Farnésina, dont l'illusion est si complète que le Titien prit les clairs-obseurs pour des reliefs (1). Ce petit palais si élégant, non muré, comme dit Vasari, mais né véritablement, est lui-même un ouvrage de Péruzzi.
Fait prisonnier lors du sac de Rome, il fut en butte aux plus mauvais traitements, et contraint de faire le portrait du connétable de Bourbon, tué pendant l'assaut. Parvenu à se sauver, il s'enfuit à Sienne, mais il fut repris, dévalisé, et y arriva nu. Il se mit à construire, à diriger les fortifications de la ville, et refusa son assistance à Clément VIL pour assiéger Florence. Réconcilié avec ce pontife, il fut chargé, par lui et d’autres personnages, de nouveaux travaux à Rome, et surtout de la construction du palais Massimi, son chef-d'œuvre , que la mort l’empêécha de ter-
(1) Ce genre était alors en usage; on traçait les contours sur l’enduit, puis on les ombrait avec de l'argile, du charbon et de la poussière de travertin, ce qui leur donnait l'aspect du bas-relief,
miner. Il avait vécu pauvre, n'ayant qu'un traitement de deux cent cinquante écus, comme architecte de Saint-Pierre. Les riches lui donnaient des éloges , mais rien de plus, et ils attendirent qu’il fût à son lit de mort pour lui prodiguer les offres de service.
Il dessina pour le Saint-Pétrone de Bologne deux plans et deux profils : l’un gothique, l'autre d’un genre nouveau, pour être adaptés à la construction antérieure; maisils ne furent pas exécutés.
Sangallo avait conçu pour le Vatican un projet dans lequel il mettait à contribution tous les édifices de l’ancienne Rome, et qui aurait été interminable. Le dessin de Péruzzi nousa été conservé par Serlio : c'est une croix grecque terminée par quatre hémicycles surmontés de quatre clochers, entre lesquels se trouve la sacristie ; dans chaque hémicycle s'ouvre une porte, de manière que des quatre points cardinaux l’œil aurait aperçu l’autel, placé au centre et sous la coupole. Ce plan est beau et harmonieux, mais il manquait de hardiesse et de vivacité; Péruzzi
était plus propre à disposer de petits palais et des façades élé-
gantes.
Paul IITrésolut de continuer les travaux ; en 1546 il en confia la direction à Michel-Ange, lequel y consacra à peu près les dixsept dernières années de sa vie. |
L'architecture n’était pas pour lui une étude nouvelle; il avait, à l’âge de quarante ans, dessiné la sacristie de Saint-Laurent à Florence , chapelle sépulcrale des Médicis, majestueuse dans ses grandes masses, mais déparée par la maigreur et beaucoup de licences. Il avait aussi fourni le plan de la bibliothèque Laurentienne, où il s'était trouvé gêné par trop de convenances à ménager. À Rome, il couronna le palais Farnèse, dessiné par Sangallo, dela plus belle corniche qui existe, après celle du Cronäca à Florence. Chargé par Pie IV d'élever une église sur les thermes de Dioclétien, il sut tirer parti des anciens murs avec un respect que ne surent pas garder envers ses constructions les architectes qui, par la suite, eurent à travailler à cette église. Au Capitole, et sur la pente opposée à l’ancien, il ajouta une balustrade composée de morceaux antiques; sur l’esplanade, où il fit les deux ailes, il éleva la statue équestre de Marc-Aurèle, et commença le palais du Sénateur, qui fut ensuite édifié par Jacques della Porta et par Rainaldi, avec des modifications malheureuses. C’est là que, par suite de ce désir d'originalité qui l’entrainait à d’inutiles in-
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novations dans la disposition et les ornements, il inventa le chapiteau ionique avec la volute en dehors ; ainsi l’on voit dans la porte Pia ce mélange bâtard de classique et de nouveau, dont limitation a produit tant de bizarreries. Il est de fait qu’il ressuscita le style colossal et les principes d’un ordre unique, dans la totalité de l'édifice; mais, comme le mode antique n’était plus en rapport avec les besoins et les idées, il se réduisait à une convention; il n’est donc pas étonnant que l’on recherchât d’autres genres de beau conventionnel, et qu’il en naquit le baroque dans les arts, comme les jeux de mots {concetti) dans la poésie.
À soixante-deux ans, lorsque chez les autres la vie ne fait plus que végéter et l'esprit se repaitre de souvenirs, il entreprit de couvrir Saint-Pierre. Son âge et plus encore son caractère ne lui permettaient pas de songer, comme les autres, à se perpétuer dans son emploi en éternisant le travail ; il refusa le traitement de 600 sequins. Le modèle très-compliqué de Sangallo avait coûté 5,184 écus romains; il fit payer le sien, terminé en quinze jours , 25 écus ; il avait supprimé les détails dispendieux au profit de la majesté, de la grandeur et de la facilité d’exécution. Il donna la préférence à la croix grecque, de style corinthien äu dedans et au dehors, avec un seul ordre, et ramenée le plus possible à l’unité.
Le pape l’autorisa à changer ce qu’il voudrait, mais sans altérer en rien le plan ; triomphant donc des cabales, et réduisant par le mépris la médisance à se taire, il fit marcher de front toutes les parties de l'édifice. Des quatre bras de Ja croix, la vue devait atteindre la coupole, qui était la partie principale; le stylobate grandiose sur lequel il éleva tout l'édifice indique ce qu’aurait £té la facade, si les #rcn'vctes qui vinrent après lui pe l’eussent pas gâtée.
Michel-Ange mourut à quatre-“in:t-aix ans, laissant son âme dans les mains de Dieu, son corps à la terre, ef son avoir à ses plus proches parents. Ce fut certainement un des caractères les plus nobles et les plus élevés. Harcelé par les intrigues de ses rivaux, il se contentait de répondr: : Combaitre avec des médiocrités, c'est ne vaincre rien. Quoiqu'il eût de grandes obligations aux Médicis, il n’en détesta pas moins leur domination, et défendit Florence assiégée ; mais on lui reprorha d’être parti pour Venise avant qu'elle eût succombé. Revenu ensuite, et ayant reçu son
pardon de Clément VIL il exécuta de nouveaux travaux pour
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ceux qui avaient asservi sa patrie; mais il écnyit ces mots sur la statue de !a Nuit : « Il est bon qu’elle dorme, pour ne pas « voir les maux et l’opprobre (1). »
Un profond sentiment moral et religieux se révèle dans ses lettres. Il fut très-austère dans sa conduite, frugal et, par suite, incorruptible ; il aimait ceux qui l’entouraient, et la mort d’un serviteur fidèle le désola comme s’il eût perdu un fils (2). Il aima Victoire Colonna d’un amour chaste et poétique, mais profond, et il éprouva, lorsqu'elle inourut, toute la poésie de la douleur (3).
La conviction qu’il avait de son mérite dut paraître de l’arrogance, et pourtant il était pris par intervalle d’une défiance profonde de lui-même: il dessinait alors des sujets de la Divine Comédie, implorait la miséricorde éternelle (4), et se croyait
(1) Grato m’è’l sonno e più l’ esser di sasso, Mentre che il danno e la vergogna dura ; Non veder, non sentir m’ è gran ventura; Perd non mi destar, deh ! parla basso.
Dormir m'est doux, et plus d’être de pierre, hélas! Tant que règne le mal et que la honte dure ; N’entendre ni ne voir m'est heureuse aventure. Ne m’éveille donc pas , de grâce, et parle bas.
(2) 1 écrivait ainsi à Vasari : « Mon cher messire George, je suis peu en état d'écrire ; je vous adresserai cependant quelques mots en réponse à votre lettre. Vous savez qu'Urbin est mort, ce en quoi Dieu m’a fait une très-grande grâce, mais à mor grave dommage et à ma douleur infinie. La grâce a été que, lorsqu’il me rendait la vie douce en vivant lui-même, il n’a enseigné par sa mort à ne pas mourir avec regret, mais avec désir de la mort. Je l’ai gardé vingi-six ans, et je l’ai trouvé très-dévoué et fidèle. Maintenant que je l'avais fait riche, et que j'espérais avoir en lui un appui et un repos pour ma vieillesse, il m’est enlevé, et il ne me reste d’autre espérance que de le revoir dans le paradis. Dieu mena fait voir le présage dans la très-heureuse mort qu'il a faite ; car il regrettait bien moins de mourir que de me laisser dans ce monde per vers avec tant d’angaisses. Il est certain que la plus grande partie de moi-même s’en est allée avec lui; ilne me reste qu’ane désolation infinie, et je me recommande à vous. »
(3) «Il lui portait tant d'amour que je me rappelle lui avoir entendu dire qu'il regretiait seulement une chose, savoir : lorsqu'il alla lui dire adieu à son lit de mort, de ne pas lui avoir aussi bien donné sur le front ou sur la joue le baiser qu’il déposa sur sa main. » Connivi, Vie de Michel-Ange.
(4) I adressa ce sonnet à Vasari :
Giunto à yià il corso della vila mia Con tempestoso mar, per fragil barca, Al comun porto, ov’ a render si varca Conto e ragion d’ogni opra trisla e pia.