LANGUE LATINE
les mots et la phrase dont il avait besoin. Le premier vocabulaire qui mérite d'être mentionné fut publié par Ambroise Calepiosà Reggio, en 1502; il fut augmenté successivement jusqu'à l'édition de Bâle en 1581, dans laquelle il comprit onze langues. |
Dans ces conditions, il était nécessaire que les imprimeurs ne fussent pas seulement des manœuvres et des marchands, mais des hommes vraiment érudits : tels furent, en effet, Froben et Oporin en Suisse, Christophe Plantin dans les Pays-Bas, et dans Paris, sans compter les autres, Robert, Henri, Charles et Paul Estienne (1). Robert, le plus célèbre, savait aussi l’hébreu ; il ajoutait des notes et des préfaces aux éditions des classiques, et corrigeait sans relâche son Thesaurus. linguæ latinæ. De Thou va jusqu’à dire qu'il contribua plus à immortaliser le règne de François I‘ que les faits les plus éclatants de ce prince. Infatigable dans la correction des épreuves , il put arriver à ce résultat, à peine croyable,! de ne laisser qu’une faute dans la Bible latine, et quatre dans celle en grec. Il avait entrepris aussi un dictionnaire grec, qui fut publié par Henri Estienne, dans lequel il dispose:les mots, non par ordre alphabétique, mais selon les racines et la signification : méthode plus rationnelle, quoique moins commode.
Alde l'aîné avait inscrit sur la porte de son cabinet : Si {u ne veux rien, dépéche-toi et va-t'en promptement, à moins que tu ne viennes préter tes épaules, comme Atlas, à Hercule fatiqué ; en ce cas, il y aura toujours à faire pour loi et pour quiconque viendra. 11 forma une réunion appelée A/di Neacademia, pour causer de littérature, choisir les meilleures leçons et les ouvrages bons à imprimer.
Des hommes de beaucoup de patience, sinon d'un grand esprit, se consacraient à publier et à éclaircir les anciens : tels furent Joseph Scaliger, Juste Lipse, Casaubon ; on dut aussi à Pierre Vettore d'excellentes éditions et quelques traductions de classiques.
Antoine-Marie Conti, dit Maioragio, qui raviva l’éloquence dans Milan, où il institua les 7ransformati, composa une foule d’ou-
(1) Josse et Conrad Badius, Giles Gourmont, Philippe Pigouchet, Conrad Néobar, Denys Janot, Simon de Colines, Adrien Turnèbe, Guillaume et Frédéric Morel, Bienné, Chrétien Wechel, Mamers Patison, Michel Vascosan. Voy. Renouaro, Annales de l'imprimerie des Estiennes: Paris, 1827-28.
vrages d'érudition, et combattit les paradoxes de Cicéron, ce qui lui valut une guerre furieuse de la part de Marc Nizolio, auteur du Thesaurus Ciceronianus. Accusé d'irréligion devant le sénat de la ville pour avoir:pris le nom de Marc-Antoine, Conti s'excusa en disant que, faute d'exemple d'un Antoine-Marie parmi les classiques , il n'aurait pu écrire son nom dans un latin pur. L'excuse valait l’inculpation.
Mais le ridicule de ces érudits, c'était d'aimer tout de l'antiquité, même sa rouille et ses scories ; ils auraient voulu anéantir jusqu’à leur propre personnalité pour se faire un masque à la grecque et à la romaine. Paul Manuce et d'autres excluaient toute expression qui n’était point de Cicéron, et lui-même n'admettait pas toujours celles de ses amis. Comme iln’y a pas d'engeance plus querelleuse que celle des pédants, il s’engageait à tout moment des batailles où toute la république des lettres en ‘venait aux mains : entre Politienet Barthélemy Scaliger, entre les Florentins et les Napolitains, toujours à propos de mots. Il est vrai que cette polémique dirigeait les recherches sur l’antiquité ; mais elle accusait plus de bon vouloir que de critique et d’érudition solide. Loin d'étudier la langue latine pour enrichir l'italien, on le déclarait indigne des sciences ; au couronnement de Charles-Quint, Romulus Amaseo soutint, dans une harangue prononcée devant le pape et l'empereur, qu’il fallait le laisser aux marchands d'herbe et au vulgaire, dont il tirait son nom.
Mais, comme le latin n’était plus la langue dans laquelle on pensait, il en résultait un divorce déplorable entre l'idée et les paroles , et une disposition à étudier la phrase et le style, indépendamment du naturel. De là, dans l'italien lui-même, les périodes artificielles et les transpositions inopportunes ; de là, les
.adulations effrontées, parce qu’il ne s'agissait pas de manifester
la pensée, mais de l’art d'écrire ; de là, une mesure pédantesque jusque dans le style épistolaire et domestique, et cet air pompeux et courtisan qui tient de l’époque.
Néanmoins ces écrivains latins formaient véritablement une république littéraire européenne, puissante par cette même langue et par l'unité, comme s'ils eussent voulu s’opposer par leur accord à la prédominance universelle de la force. Il ne paraissait pas un ouvrage dont le frontispice ne fût décoré d’une guirlande d’épigrammes et de témoignages louangeurs, qui n'avaient, du reste, rien de plus ridicule que ceux qu’on achète aujourd’hui du journaliste argent comptant, ou par des humiliations pires encore.
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